dimanche 25 mars 2012

Les Français et nous - Divagations Miguel de Unamuno ( conte Espagne )

Annielamarmotte, Le poids de la cultureLes Français et Nous
                                      Divagations.
(conte paru dans El Nervion, le 28 février 1893 )


            On sait que nos voisins, les Français, sont incorrigibles quand ils sont occupent de nous. Pour eux, parler de l'Espagne, c'est mettre les pieds dans le plat.
            Parmi les témoignages innombrables à l'appui de cette assertion, je livre au lecteur la traduction au pied de la lettre de ce conte qu'un auteur français donne pour particulièrement caractéristique de l'Espagne. Le voilà :

            Don Pérez était un noble castillan, voué corps et âme à la science et que ses compatriotes tenaient pour entièrement dépourvu de vanité.
            Il passait ses nuits et ses jours absorbé dans l'étude d'un important problème de chimie qui, pour le profit et la gloire de sa chère Espagne, devait le conduire à la découverte d'un explosif nouveau appelé à rendre inutilisables tous ceux inventés avant lui.
            Le lecteur qui se figurerait que notre Pérez ne sortait jamais de son laboratoire, manipulant cornues, alambics, creusets, réactifs et précipités, prouve qu'il est bien mal informé des choses de l'Espagne.
            Un véritable Espagnol ne saurait s'abaisser à des manèges de droguiste, pas plus qu'à envisager d'une façon aussi terre à terre la prééminence de la science. L'Espagne ne fut-elle pas une pépinière de théologiens ?
            Don Pérez passait " ses heures mortes ", comme disent les Espagnols, devant un tableau noir, à se torturer les méninges et à tracer formules sur formules. Il n'aurait jamais consenti à entacher ses recherches des bassesses de la réalité. Il n'oubliait pas l'aventure de Don Quichotte lapidé par des galériens infâmes et n'acceptait pas qu'on puisse ainsi se conduire avec lui. Il abandonnait aux Sancho Pança de la science le tablier et le laboratoire et se réservait l'exploration de la caverne de Montésinos.
            Pareille méthode est bonne pour les gens arriérés vivant dans les ténèbres et n'étant pas nés comme l'immense majorité des Espagnols, en possession de la vérité pure ou l'ayant perdu par leur orgueil.
            Après tant d'efforts, don Pérez découvrit la formule tant souhaitée et le jour où elle fut rendue publique fut, pour toute l'Espagne, un jour de profonde allégresse. On pavoisa, on lança des fusées, on sortit les géants et, surtout, il y eut des courses de taureaux. Des fanfares défilèrent joyeusement dans les rue, aux sons de l'hymne de Riego.
            Les Cortès décidèrent de couronner de laurier, au Capitole de Madrid, don Pérez, qui ferait sauter le rocher de Gibraltar avec tous ses Anglais, ou pour le moins la grande montagne du Retiro de Madrid.
            Dans les villages, les boutiques de cordonniers et de barbiers s'ornaient des portraits de don Pérez et, dans de très nombreux foyers, on trouvait les numéros de La Lidia donnant le portrait de don Pérez voisinant tantôt avec celui du prétendant don Carlos.Un nouvel anis fut baptisé du nom d'"Anis explosif Pérez
            Il ne manqua cependant pas de Sanchos et d'envieux sournois pour jeter de l'eau sur l'enthousiasme populaire, mais dès que les journaux eurent publié les articles de l'éminent géomètre don Lopez et du non moins éminent théologien don Rodriguez, rompant des lances en faveur du nouvel explosif, les mécontents s'enfermèrent dans le silence et une sourde opposition. Vint le jour des essais. Tout était prêt pour faire sauter une petite colline, située dans les plaines de la Manche, et il ne manqua pas de fanatiques pour mettre avec Pérez le feu à la mèche.
            Lorsque celle-ci commença à brûler, un formidable ole ! ole !jaillit de la multitude qui de loin assistait aux essais. Des spectateurs pâlirent.
            Quand se produisit l'explosion, on entendit un bruit semblable à un coup de tonnerre, une immense colonne de fumée s'éleva et, quand elle se dissipa, apparut, auréolée de gloire, la figure de don Pérez. La foule l'acclama frénétiquement , poussa des vivats en l'honneur de sa mère et de son nom de baptême, et le porta en triomphe, tout comme dans l'arène, Frascuelo venant de tuer son taureau suivant toutes les règles de la métaphysique tauromachique. Partout on n'entendait que : Ole ! Vive la glorieuse Espagne !
            Les journaux profitèrent de cette occasion.

                                                                             
                                                                                           .......... ( à suivre )

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