vendredi 11 mai 2012

Anecdotes et Réflexions d'hier



                                                                                      
                                                    Choses vues

                                                                                                  Dimanche 12 mai 1839
                                                 ( ce jour-là 3 hommes tentent le lancement d'un mouvement
insurrectionnel : Barbès, Blanqui et Martin Bernard typographe ).

            M. de Togores sort de chez moi. Nous avons parlé de l'Espagne. A mes yeux, géographiquement depuis la formation des continents, historiquement depuis la conquête des Gaules par les Romains, politiquement depuis le duc d'Anjou, l'Espagne fait partie intégrante de la France. José primero est le même fait que Félipe quinto , la pensée de Louis XIV a été continuée par Napoléon. Nous ne pouvons donc sans grave imprudence, négliger l'Espagne. Malade, elle nous pèse ;  saine et forte, elle nous étaie. Nous la traînons ou nous nous appuyons sur elle. C'est un de nos membres, nous ne pouvons l'amputer, il faut le soigner et le guérir. La guerre civile est une gangrène. Malheur à nous si nous la laissons empirer, elle nous gagneras. Le sang français se mêle largement au sang espagnol par le Roussillon, le Béarn et la Navarre. Les Pyrénées ne sont qu'une ligature efficace seulement pour un temps.
            M. de Togores partageait mon avis. C'était également, me disait-il, l'opinion de son oncle le duc de Frias lorsqu'il était président du conseil de la reine Christine.
            Nous avons aussi causé de Mlle Rachel qu'il a trouvé médiocre dans Eriphile, et que je n'ai pas encore vue.
            A trois heures je rentre dans mon cabinet.
            Ma petite fille vient d'ouvrir ma porte tout effarée et m'a dit : " Papa, sais-tu ce qui se passe ? On se bat au pont Saint-Michel. "
            Je n'en veux rien croire. Nouveaux détails. Un cuisinier de la maison et le marchand de vin voisin ont vu la chose. Je fais monter le cuisinier. En effet, en passant sur le quai des Orfèvres, il a vu un groupe de jeunes gens tirer des coups de fusil sur la préfecture de police. Une balle a frappé le parapet près de lui. De là les assaillants ont couru place du Châtelet et à l'Hôtel de Ville, tiraillant toujours. Ils sont partis de la Morgue, que le brave homme appelle " la Morne ".
            Pauvres jeunes fous ! Avant vingt-quatre heures, bon nombre de ceux qui sont partis de là seront revenus là.
            On entend la fusillade. La maison est en rumeur. Les portes et les croisées s'ouvrent et se ferment avec bruit. Les servantes causent et rient aux fenêtres. On dit que l'insurrection a gagné la Porte Saint- Martin. Je sors, je suis les boulevards. Il fait beau. La foule se promène dans ses habits du dimanche. On bat le rappel.
            A l'entrée de la rue du Pont-aux-Choux, il y a des groupes qui regardent dans la direction de la rue de l'Oseille. On distingue beaucoup de monde et beaucoup de tumulte autour d'une vieille fontaine qu'on aperçoit du boulevard et qui fait l'angle d'un carrefour dans la vieille rue du Temple. Au milieu de ce tumulte, on voit passer trois ou quatre petits drapeaux tricolores. Commentaires. On reconnaît que ces drapeaux sont tout simplement l'ornement d'une petite charrette à bras où l'on colporte je ne sais quelle drogue à vendre.
            A l'entrée de la rue des Filles-du-Calvaire, des groupes regardent dans la même direction. Quelques ouvriers en blouse passent près de moi. J'entends l'un d'eux dire : " Qu'est-ce que cela me fait ? je n'ai ni femme, ni enfant, ni maîtresse. "
            Sur le boulevard du Temple les cafés se ferment. Le Cirque Olympique se ferme aussi. La Gaieté tient bon, et jouera..
            La foule des promeneurs grossit à chaque pas. Beaucoup de femmes et d'enfants. Trois tambours de la garde nationale, vieux soldats, l'air grave, passent en battant le rappel. La fontaine du Château-d'Eau jette bruyamment sa belle gerbe de fête. Derrière, dans la rue basse, la grande grille et la grande porte de la mairie du Vè arrondissement sont fermées l'une sur l'autre. Je remarque dans la porte de petites meurtrières.
            Rien à la Porte-Saint-Martin que beaucoup de foule qui circule paisiblement à travers des régiments d'infanterie et de cavalerie stationnés entre les deux portes. Le théâtre de la Porte-Saint-Martin ferme ses bureaux. On enlève les affiches sur lesquelles je lis " Marie Tudor ". Les omnibus marchent.
            Dans tout ce trajet, je n'ai pas entendu de fusillade, mais la foule et les voitures font grand bruit.
            Je rentre dans le Marais. Vieille rue du Temple, les commères causent tout effarouchées sur les portes. voici les détails. L'émeute a traversé le quartier. Vers trois heures, deux ou trois cents jeune gens mal armés ont brusquement investi la mairie du VIIè arrondissement, ont désarmé le poste et pris les fusils. De là ils ont couru à l'Hôtel de Ville et ont fait la même équipée. En entrant au corps de garde, ils ont gaiement embrassé l'officier. Quand ils ont eu l'Hôtel de Ville, qu'en faire ? Ils s'en sont allés. S'ils avaient la France, en seraient-ils moins embarrassés que de l'Hôtel de Ville ? Il y a parmi eux beaucoup d'enfants de quatorze à quinze ans. Quelques-uns ne savent pas charger leur fusil ; d'autres ne peuvent pas le porter. Un de ceux qui ont tiré rue de Paradis est tombé sur son derrière après le coup. Deux tambours tués en tête de leurs colonnes sont déposés à l'Imprimerie royale, dont la grande porte est fermée.
            En ce moment on fait des barricades rue des Quatre-Fils. Aux angles de toutes les petites rues de Bretagne, de Poitou, de Touraine, etc., il y a des groupes qui écoutent. Un grenadier de la garde nationale passe en uniforme, le fusil sur le dos, regardant autour de lui d'un air inquiet.
            Il est sept heures ; je suis sur mon balcon, place Royale ; on entend des feux de peloton.


                                                                                                      Victor Hugo


                                                                            

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