dimanche 27 janvier 2013

Lettres à Madeleine 63 Guillaume Apollinaire







                                                    Lettre à Madeleine

                                                                                                              14 février 1916

            C'est absolument fou mon amour que tu n'aies rien le 9 f. depuis le 29 janvier. Mon amour chéri, évidemment maintenant tu as de mes nouvelles.
            Mais je t'adore mon petit Madelon chéri console-toi. Vois dès que je suis plus libre plus tranquille comme maintenant que je suis grippé et ne vais pas à l'exercice je t'écris longuement comme quand j'étais artilleur. Tu es mon amour chéri, ne t'affole pas, toi surtout ne t'affole pas, sois calme, je t'en prie.. Tu es mignonne, tu le sais. Je t'adore, sois gentille, sois mignonne.
            Je t'embrasse de toutes mes forces mon petit amour exquis Sois calme et gentil. Mon amour chéri, je ferai l'impossible pour t'écrire longuement. J'ai reçu aujourd'hui le nouveau costume que j'ai fait faire à Paris.
             Je t'envoie la note afin que tu te rendes compte des prix parisiens.
             Mon amour, tu es calme maintenant, la vue de ces prix élevés t'a bien calmé dis, mon Madelon, dis mon chéri.
             Enfin ma Madeleine sois moins nerveuse, moins sensitive. Je voudrais bien savoir si tu as reçu les paquets ou non. C'est bien extraordinaire tout de même qu'ils ne soient pas arrivés ! J'espère que le temps s'est remis au beau en Algérie. Ici il ne neige plus mais il a fait des orages. Je suis aphone aussi, mon chéri, et je me soigne comme je peux, il y a un major très gentils qui fait son possible pour me guérir et j'espère que dans 2 ou 3 jours il n'y paraîtra plus. Je n'ai pas fumé ces jours-ci aussi le tabac est-il encore intact je ne le fumerai que quand je serai tout à fait bien.
            Je t'embrasse partout mon petit Madelon très chéri et te câline bien longtemps pour que tu n'es plus le coeur gros.


                                                                                                            Ton Gui


                                                                                                        18 fév. 1916

            Je t'écris, mon Amour, d'Epernay, où je suis venu passer une demi-journée.Il pleut. Le temps est d'une tristesse navrante. Nous quitterons Hautvillers dans 2 ou 3 jours ( dimanche 20 ). Vraisemblablement nous allons du côté de Soissons ( à Fismes ). On dit que c'est mauvais, d'ailleurs je crois que tout le front nord est maintenant mauvais. En tout cas nous sommes division volante et ce n'est par pour rien qu'on aura laissé la division deux mois au repos.
            Fais-tu attention aux 1è lettres de chaque ligne dans mes lettres où il y a en tête Aux Armées. Dorénavant faudra regarder les 1è et dernières lettres de chaque ligne jusqu'à l'alinéa. Je suis très enroué, et j'ai une extension de voix. Je t'adore, mon petit Madelon chéri, écris-moi longuement en disant toujours tout.
            Pr les mitrail. rien de nouveau. Je crois qu'il passera pas mal d'eau sous les ponts avant que j'y sois. Pr le reste aussi. Je t'écrirai ce soir encore - Je t'adore et t'embrasse partout. Ne mets pas de nom de lieu dans tes lettres. Elles sont toutes lues en ce moment. Fais comprendre que tu as compris quand tu as compris.


                                                                                                        20 février 1916

            Mon amour. Je t'écris d'un hameau. Je n'ai pas eu le temps d'écrire hier, et peut-être serais obligé d'interrompre ma lettre tout à l'heure pr service.
            J'ai à répondre à tes lettres des 7, 11, 12, 13. L'histoire de l'élève prenant de l'éther m'a paru bouffonne en effet.
            J'espère que maintenant ton rhume est guéri. Moi je suis encore très enrhumé.
ecrivains Haute Marne           Il y a de jolies choses d'André Theuriet je le trouve pour ma part supérieur à Bazin. Au reste Theuriet est un poète dont les notations de nature ont une saveur. Cela tient du roman anglais à cottage, thé etc.
            J'aime ton amour, ma chérie ma chérie, tes photos ( une de Narbonne et celle où tu avais 18 ans ) se sont collées et complètement abîmées dans ma poche... Je suis assez fatigué en ce moment, il pleut tout le temps, l'humidité, le froid, perspective de recoucher par terre tout cela n'est guère, mais enfin il le faut bien et je crois que dans 2 ou 3 jours je n'y penserai plus.
            Je suis dans un hameau, t'ai-je dit plus haut; et je loge chez de braves paysans. Je t'écris de la salle commune.
            Il y a sur la cheminée où la marmite de la famille bout suspendue à sa crémaillère, il y a dis-je un pot en faïence à reflets métalliques, je crois que c'est anglais du temps du second Empire.
            Il y a aussi un lit Louis-Philippe à demi-colonnes avec des cuivres, puis une horloge paysanne dans le genre de celles qui sont dans les cafés arabes, mais le balancier de cuivre ne comporte aucun motif et le cadran est enchâssé dans du cuivre repoussé et découpé où sont représentées des gerbes avec la devise hora fugit ( l'heure passe ) au plafond aux poutres visibles sont suspendues des flèches de lard et il y a de grandes armoires à linge anciennes.
            A l'extérieur de la maison verdie par la bouillie bordelaise comme toutes les maisons de cette région grimpent des ceps.
            Il n'y a pas de cuivre. D'ailleurs on ne voit plus guère de batteries de cuisine en France, tout depuis quelques années a été remplacé par des casseroles en émail. Nous avons mangé dans une maison plus pauvre que celle où j'habite.
            On nous y a fait goûter du miel brun du pays qui a le goût de mélisse. Peut-être me trompé-je mais je crois que c'est bien ça.
            Je suis aujourd'hui dans un état de grande mélancolie. L'horloge marque 5 h moins le quart, heure blanche et froide.
           Je pense à la mer si bleue et aux montagnes mauves d'Oran.
           La nuit va descendre mais sans les couleurs crépusculaires qui donnent un charme de féerie aux côtes méditerranéennes quand la nuit se dispose ( à ) venir secouer ses violettes sur l'Afrique où tu t'endors ma douce chérie.
            Je te prends doucement dans mes bras et je te caresse tandis que tu me regardes avec tendresse


                                                                                                       Ton Gui             
























                                    










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