mardi 12 mars 2013

Les caresses Guy de Maupassant ( nouvelles France )




                                                                           Les caresses

            Non, mon ami n'y songez plus. Ce que vous me demandez me révolte et me dégoûte.  On dirait que Dieu, car je crois en Dieu moi, a voulu gâter tout ce qu'il a fait de bon en y joignant quelque chose d'horrible. Il nous avait donné l'amour, la plus douce chose qui soit mais trouvant cela trop beau, trop pur pour nous, il a imaginé les sens ignobles, sales, révoltants, brutaux, les sens qu'il a façonnés comme par dérision et qu'il a mêlés aux ordures du corps q'il a conçus de telle sorte que nous n'y  pouvons songer sans rougir, que nous n'en pouvons parler qu'à voix basse. Leur acte affreux est enveloppé de honte. Il se cache, révolte l'âme, blesse les yeux et, honni par la morale, poursuivi par la loi, il se commet dans l'ombre comme s'il était criminel.
            Ne me parlez jamais de cela, jamais !
            Je ne sais point si je vous aime, mais je sais que je suis bien près de vous, que votre regard m'est doux et que votre regard me caresse le coeur. Du jour où vous auriez obtenu de ma faiblesse ce que vous désirez,  vous me deviendriez odieux. Le lien delicat qui nous attache l'un à l'autre serait brisé. Il y aurait entre nous un abîme d'infamie.
            Restons ce que nous sommes. Et... aimez-moi si vous voulez, je le permets.
       *     Votre amie,
                                                                                                                Geneviève

            Madame, voulez-vous me permettre à mon tour de vous parler brutalement, sans ménagements galants, comme je  parlerais à un ami qui voudrait prononcer des voeux eternels .
            Moi non plus je ne sais pas si je vous aime. Je ne le saurais vraiment qu'après cette chose qui vous révolte tant.
            Avez-vous oublié les vers de Musset :

             Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
            De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
            De cet être absorbé,  blême et serrant les dents..
            S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles.


            Cette sensation d'horreur et d'insurmontable dégoût,  nous l'éprouvons aussi  quan eemportés par l'impétuosite du sang nous nous laissons aller aux accouplements d'aventure. Mais quand une femme est pour nous  l'être d'élection, de charme constant, de séduction infinie que vous êtes pour moi, la caresse devient le plus ardent, le plus complet et le plus infini des bonheurs.
            La caresse, Madame, c'est l'épreuve de l'amour. Quand notre ardeur s' eteint après l'etreinte nous nous etions trompés.  Quand elle grandit nous vous aimons.
  **          Un philosophe qui ne pratiquait point ces doctrinesnous a mis en garde contre ce piège de la nature. La nature veut des etre , dit-il,  et pour nous contraindre à les créer, il a mis le double appât de l'amour et de la volupté auprès du piège. Et il ajoute: " dès que nous nous laissons prendre, dès que l'affolement d'un instant est passé une tristesse immense nous saisit, car  nous comprenons la ruse qui nous a trompés,  nous voyons, nous sentons, nous touchons la raison secrète et voilée qui nous a poussés malgré nous.
            Cela est vrai souvent, très souvent. Alors nous nous relevons écoeurés. La nature nous a vaincus, nous a jetés à son gré, dans des bras qui s'ouvraient, parce qu'elle veut que des bras s'ouvrent.
            Oui, je sais, les baisers froids et violents sur des lèvres inconnues, les
regards fixes et ardents en des yeux qu'on n'a jamais vus et qu'on ne verra plus jamais, et tout ce que je ne peux pas dire, tout ce qui nous laisse à l'âme une amère mélancolie.
            Mais,, quand cette sorte de nuage d'affection,  qu' on appelle l'amour, a enveloppé deux êtres,  quand ils ont pensé l'un à l'autre longtemps,  toujours,  quand le souvenir pendant l'éloignement veille sans cesse, le jour, la nuit, apportant à l'âme les traits du visage, et le sourire et le son de la voix. Quand on a été obsédé,  possédé par  la forme absente et toujours visible, dîtes,  n'est-il pas naturel que les bras s' ouvrent enfin, que les lèvres s' unissent et que les corps se mêlent ?
            N'avez-vous jamais eu le désir du baiser ? Dîtes-moi si les lèvres n'appellent pas les lèvres,  et si le regard clair qui semble couler dans les veines ne souleve pas des ardeurs furieuses, irrésistibles.
             Certes c'est là le piège,  le piège immonde,  dites-vous?  Qu'importe, je le sais, j'y tombe et je l'aime. La Nature nous donne la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à eterniser les générations.  Eh bien, volons-lui la caresse,  faisons-la nôtre,  raffinons-la, changeons-la, idealisons-la, si vous voulez.Trompons à notre tour la Nature,  cettetrompeuse. Faisons plus qu' elle n'a voulu, plus qu' elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers,  de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c'est la pensée qui poétise tout, poetisons-la, Madame, jusque dans ses brutalités terribles,  dans ses plus impures combinaisons,  jusque dans ses plus monstrueuses inventions.
            Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise,  comme le fruit mûr qui parfume la bouche,  comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur.  Aimons la chair parce qu' elle est belle, parce qu' elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains.
            Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure pour les coupes où l'art devait boire l'ivresse,  ils ont choisi la courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses.
            Or, j'ai lu dans un livre érudit qui s' appelle " le Dictionnaire des Sciences Médicales ", cette définition de la gorge des femmes qu'on dirait imaginée par M Joseph Prudhomme devenu docteur en médecine :
  ***          " Le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps d'utilité et d'agrément. "
            Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément. Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse s' il n'était destiné à nourrir les enfants ?
            Oui Madame, laissons les moralistes nous prêcher la pudeur,  et les médecins la prudence, laissons les poètes ces trompeurs toujours trompés eux-mêmes, chanter l'union chaste des âmes et le bonheur immatériel. Laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes raisonnables à leurs  besognes  inutiles. Laissons les doctrinaires à à leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements et nous, aimons avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que  les blessures, rapide et dévorante, qui fait crier, qui fait commettre tous les crimes et tous les actes de courage !
            Aimons-la, non pas tranquille, normale, légale,  mais violente, furieuse,  immodérée. Recherchons-la comme on recherche l'or et le diamant, car elle vaut plus étant inestimable et passagère ! Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle.
       ****     Et si vous voulez, Madame, que je vous dise une vérité que vous ne trouverez je crois en aucun livre, les seules femmes heureuses sur cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent celles-là, sans soucis, sans pensées torturantes, sans autre désir que celui du baiser prochain qui sera délicieux et apaisant comme le dernier baiser.
            Les autres, celles pour qui les caresses sont mesurées ou incomplètes, ou rares, vivent harcelées par mille inquiétudes misérables, par des désirs d'argent ou de vanité, par tous les événements qui deviennent des chagrins.
            Mais les femmes caressées à satiété n'ont besoin de rien, ne désirent rien, ne regrettent rien. Elles rêvent tranquilles et souriantes, effleurées à peine par ce qui serait pour les autres d'irréparables catastrophes, car la caresse remplace tout, guérit de tout, console de tout, !
            Et j'aurais encore tant de choses à dire !...
                                                                   

                                                                                                                                          Henri

            Ces deux lettres écrites sur du papier japonais en paille de riz, ont été trouvées dans un petit portefeuille en cuir de Russie, sous un prie-Dieu de la Madeleine hier dimanche, après la messe d'une heure, par

                                                                                                                       Maufrigneuse



                                                                                           Maupassant

                                                                                           (Gil Blas 1882 )                                                                    
*     ingres
**      reynplds
***    valloton
****  picasso















Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire