dimanche 23 juin 2013

Polinka Anton Tchekhov ( nouvelle Russie )





                                               Polinka


            Il est un peu plus d'une heure de l'après-midi. Aux " Nouveautés de Paris ", une mercerie située dans un passage, le commerce bat son plein. On entend le bourdonnement monotone des commis, un bourdonnement qui rappelle celui de l'école, quand le maître fait répéter à tous les élèves en même temps une leçon à voix haute. Et ce bruit continu n'est rompu ni par le rire des dames, ni par le claquement de la porte vitrée du magasin, ni par les cavalcades des garçons de course.
            Au milieu de la boutique se tient Polinka, petite blonde maigrichonne, fille de Maria Andreïevna qui tient une maison de mode. Elle cherche quelqu'un des yeux. Un gamin aux sourcils de jais se précipite vers elle et s'enquiert, en la regardant avec le plus grand sérieux :
            - Que désirez-vous, Madame ?
            - C'est toujours Nikolaï Timofeïtch qui s'occupe de moi, répond Polinka.
            Le commis Nikolaï Timofeïtch, beau brun bien tourné, frisé, vêtu à la mode, une grosse épingle à sa cravate, a déjà fait de la place sur le comptoir. Il tend le cou et, tout sourires, contemple Polinka.
            - Pelagueïa Sergueïevna , mes respects ! crie-t-il d'une vigoureuse et belle voix de baryton. Je suis à vous...
            - B,jour ! répond Polinka en s'approchant. Voyez je reviens à vous. Trouvez-moi du passement.
            - A quoi le destinez-vous ?
            - C'est pour un soutien-gorge, pour le dos, bref pour faire un ensemble.
            -Tout de suite...
            Nikolaï Timofeïtch présente à Polinka plusieurs sortes de passements ; elle choisit, nonchalante, et se met à marchander.
            - Allons donc, un rouble, c'est donné ! assure le commis qui sourit, condescendant. C'est du passement français, du huit-brins. Mais si vous voulez, nous en avons de l'ordinaire, du gros. Celui-là est à quarante-cinq kopecks l'archine, mais, excusez du peu, ce n'est pas la même qualité !
            - Il me faut également une longueur de jais avec des boutons en passementerie, poursuit Polinka en se penchant sur la marchandise et Dieu sait pourquoi, en poussant un soupir. Et puis n'auriez-vous point des breloques de cette couleur ?
            - Si fait ma chère !
            Polinka se pencha encore plus au-dessus du comptoir et demanda à voix basse :
            - Pourquoi donc Nikolaï Timofeïevitch nous avez-vous quittés si tôt jeudi dernier ?
            - Hum... Je m'étonne que vous l'ayez remarqué, répond le commis avec un petit rire. Vous étiez si entichée de ce jeune monsieur l'étudiant que... curieux que vous vous en soyez aperçue !
             Polinka s'empourpre et n'ajoute rien. Le commis dont les doigts tremblent nerveusement referme les boîtes et, sans aucune nécessité entreprend de les empiler.
             Une minute s'écoule en silence.
             - J'ai également besoin de dentelles, de perles, reprend Polinka en levant sur le commis des yeux coupables.
             - Lesquelles vous faut-il ? Le tulle rebrodé en noir et en couleur est le plus à la mode.
             - Vous le faites à combien ?
             - Le noir à partir de quatre vints kopecks, celui en couleur à deux roubles cinquante. Quant à moi ma chère, je ne remettrai pas les pieds chez vous, ajoute Nikolaï Timofeïevitch à mi-voix.
             - Pourquoi donc ?
             - Pourquoi ? C'est très simple. Vous devez vous-même le comprendre. En quel honneur devrais-je être au supplice ? Vous êtes drôle ! Vous croyez peut-être qu'il m'est agréable de voir ces étudiants faire le joli coeur auprès de vous ? Je vois tout, vous savez, je comprends tout. Il vous courtise comme un fou depuis l'automne et vous allez en promenade presque tous les jours avec lui. Et lorsqu'il vient en visite chez vous vous le buvez littéralement des yeux, à croire que c'est un ange. Vous en êtes entichée, pour vous il surpasse tous les autres. Eh bien parfait ! A quoi sert de discuter...
            Polinka ne dit rien, elle promène un doigt confus sur le comptoir.
            - Je vois absolument tout, poursuit le commis. Quelle raison aurais-je de fréquenter chez vous ? J'ai de l'amour-propre. Tout le monde n'apprécie pas d'être la cinquième roue du carrosse. Au fait, que me demandiez-vous ?
            - Maman m'avait priée de lui prendre deux ou trois choses mais je ne sais plus quoi. Il me faut aussi une bordure de plumes.
             - Quel genre ?
             - Ce qu'il y a de mieux, de plus à la mode.
             - La mode est aux plumes d'oiseaux, pour les couleurs, si vous le souhaitez, la mode est à présent à l'héliotrope ou canaque, autrement dit bordeaux mêlé de jaune. Nous avons un très grand choix. Où va mener toute cette histoire, je n'en sais décidément rien. vous vous êtes amourachée, bon ! Mais comment cela va-t-il finir ?
            Des marques rouges sont apparues sur le visage de Nikolaï Timofeïevitch, près de ses yeux. Il froisse entre ses doigts un ruban délicat, duveteux, en continuant de marmonner.
            - Vous vous figurez qu'il vous épousera, c'est ça ? Là-dessus laissez vos illusions. Les étudiants n'ont pas le droit de se marier et puis, croyez-vous donc qu'il fréquente chez vous pour le bon motif ? Allons !Ces fichus étudiants, sachez-le, ne nous tiennent pas pour des êtres humains... Ils ne fréquentent chez les marchands et les modistes que pour se gausser de notre manque d'instruction et pour les beuveries. Ils auraient honte de boire chez eux ou dans de bonnes maisons alors que chez les gens simples, peu instruits comme nous, y a pas de gêne à avoir, ils peuvent même marcher sur la tête si ça leur chante ! Eh oui ma chère ! Bon, quelles plumes prendrez-vous ? Et s'il vous courtise et feint de vous aimer, on sait ce que cela veut dire. Quand il sera docteur ou avocat ça lui fera des souvenirs ; " Hé-hé ! racontera-t-il, j'ai eu autrefois une de ces petites blondes ! Où peut-elle être aujourd'hui ? " Aussi bien se vante-t-il déjà, dans son monde d'étudiants, de guigner une jeune modiste, je ne vous dis que ça !
            Polinka s'assied sur une chaise et contemple rêveuse la montagne de boîtes blanches.
            - Non, finalement je ne prendrai pas de plumes, soupire-t-elle. Que maman choisisse celles qu'elle veut, je ne vais pas risquer de me tromper. Donnez-moi six archives de franges pour un diplomate à quarante kopecks. Il me faut également, toujours pour le diplomate, des boutons en coco avec les trous en travers, pour qu'ils tiennent mieux.
            Nikolaï Timofeïevitch empaquette franges et boutons. Elle le fixe d'un air coupable et attend manifestement qu'il continue de parler, mais il garde un silence maussade en rangeant les plumes.
            - Je ne dois pas oublier non plus des boutons pour une robe de chambre, reprend-elle, après un instant de silence en essuyant de son mouchoir ses lèvres pâles.
            - Lesquels vous faut-il ?
            - Nous cousons pour une marchande, il faut donc quelque chose qui sorte de l'ordinaire...
            - Oui. Pour une marchande il faut du bariolé. Voici vos boutons, ma chère, un mélange de bleu, de rouge, sans parler du doré terriblement à la mode... C'est tout ce qu'il y a de voyant. Les personnes plus délicates nous prennent, elles, du noir mat avec juste un petit liseré de brillant. Toutefois je ne comprends pas... n'avez-vous donc pas de jugeote ? Allons, à quoi vous mèneront ces... promenades ?
            - Je ne sais pas moi-même, murmura Polinka en se penchant sur les boutons. Je ne sais pas moi-même ce qui m'arrive, Nikolaï Timofeïevitch.
            Derrière Nikolaï Timofeïevitch, le coinçant contre le comptoir, se glisse un imposant commis avec des favoris. Rayonnant de la plus exquise galanterie il crie :
             - Ayez la bonté, Madame, de venir à notre rayon. Nous avons trois modèles de corsages en jersey : simples, avec soutache et avec garniture de perles... Lequel préférez-vous ?
             Cependant, une grosse dame passe devant Polinka et dit d'une voix grave et profonde, presque une voix de basse :
             - Attention ! Je les veux sans couture, s'il vous plaît, tricotées et avec le plomb de la douane.
             - Faites mine de regarder la marchandise, murmure Nikolaï Timofeïvitch en se penchant vers Polinka et en lui adressant un sourire contraint. Seigneur Dieu ! vous êtes livide ! Vous avez l'air malade, vous êtes toute retournée ! Il vous abandonnera Pelagueïa Sergueïevna ! Et, s'il vous épouse jamais ce ne sera pas par amour, mais parce qu'il criera famine et guignera votre argent. Il montera bien son ménage sur votre dot... puis il aura honte de vous... Il vous cachera à ses hôtes et camarades parce que vous manquez d'instruction... Ma Gourde ! voilà ce qu'il dira de vous ! Vous prétendriez-vous capable de vous tenir comme il faut dans une société de docteurs ou d'avocats ? Pour eux, vous n'êtes qu'une modiste !... Une pauvre créature ignare !
            - Nikolaï Timofeïevitch, crie quelqu'un à l'autre bout du magasin, Mademoiselle voudrait trois archines de ruban à picot, nous en avons ?
            Nikolaï Timofeïevitch se détourne, se compose un visage et répond d'une voix forte :
            - Nous en avons, en effet, nous avons du ruban à picot, de l'ottoman satiné et du satin moiré...
            - Au fait, que je n'oublie pas, Olla m'a priée de lui prendre un corset, dit Polinka.
            - Vous avez... les larmes aux yeux ! constate Nikolaï Timofeïevitch, effrayé. Pourquoi ? Allons voir les corsets, vous vous cacherez derrière moi... C'est gênant...
            Avec un sourire forcé et un air faussement dégagé, le commis entraîne rapidement Polinka vers le rayon des corsets, la dissimulant au public derrière une haute pyramide de boîtes.
            - Quel corset désirez-vous ? demande-t-il d'une voix forte, en murmurant aussitôt : Séchez vos yeux !
            - Je veux... du quarante-huit... seulement elle le souhaite double, s'il vous plaît, avec une doublure... des baleines véritables... Je dois vous parler Nikolaï Timofeïevitch. Venez tantôt...
            - Me parler de quoi ? Il n'y a rien à dire...
            - Vous seul... m'aimez. En dehors de vous je n'ai personne... à qui parler...
            - Pas de jonc, ni d'os. De la vraie baleine.. Parler de quoi ? Il n'y a rien à dire, car vous irez aujourd'hui vous promener avec lui ?
            - Je... J'irai, oui.
            - Alors, de quoi pourrions-nous bien parler ? Toute discussion est inutile... Vous en êtes entichée, n'est-ce pas ?
            - Oui, murmura Polinka hésitante, tandis que de grosses larmes jaillissent de ses yeux.
            - Qu'aurions-nous à nous dire, marmonne Nikolaï Timofeïevitch en haussant les épaules irrité et en pâlissant. Il n'y a pas à discuter... Séchez vos yeux, voilà tout. Je... je ne veux rien...
            C'est alors qu'un long et maigre commis s'approche de la pyramide de boîtes en disant à sa cliente :
            - Peut-être voudriez-vous un bel élastique de jarretière, qui ne coupe pas la circulation et est recommandé par la Faculté ?
            Nikolaï Timofeïevitch masque Polinka et, s'efforçant de dissimuler leur trouble à tous deux, grimace un sourire, puis lance d'une voix forte : *
            - Nous avons deux sortes de dentelles, Madame, en coton et en soie... Orientales, bretonnes, valenciennes, crochet, étamine, cambrai... Pour l'amour du ciel, séchez vos larmes ! On vient !
            Et, voyant que ses larmes continuent de couler, il reprend de plus belle :
            - Espagnoles, rococo, soutache, cambrai... Bas en fil d'Ecosse, en coton, en soie...



                                                                                                         Anton Thekhov


* le caravage

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