samedi 6 juillet 2013

La Mode Marcel Proust ( Ecrits sur l'Art France )



                                         La Mode
             
                                                                                          
            En vous promettant l'autre jour de parler de la robe de bal, je me suis mise, je crois, dans un mauvais cas. L'article Mode doit, avant tout, viser à l'a-propos ; il lui fait un peu devancer son époque. Or la robe de bal est, à l'heure qu'il est, en pleine fonction, et tout ce que j'en dirais serait sans effet. N'est-il pas plus sage d'avouer que je suis en retard ? L'aveu franc de ma parole mal donnée me fera sans doute pardonner ma parole mal tenue ; mais si je ne vous parle pas dûment de la robe de bal et des neiges d'antan, me serait-il permis pourtant, en passant, d'en exprimer un regret ? C'est à propos de la robe de bal des jeunes filles. La jeune fille avait un privilège dont elle n'aurait pas dû se départir : elle pouvait être simple. Elle portait au bal du tulle, des fleurs. Le tulle, dans sa fragile apparence, l'enveloppait gracieusement et formait pour ainsi dire une fragile barrière au contact par trop immédiat de son entourage ; on l'approchait avec moins d'assurance, moins de hardiesse, de peur de friper cette délicate enveloppe. Aujourd'hui l'obstacle est tombé : la jeune fille est presque devenue une jeune femme, et je le déplore.Ce sont, paraît-il, les Américains qui nous valent ce changement ; n'aurions-nous pas pu, à nous tout seuls, trouver mieux sans leur faire cet emprunt ? Mais me voici loin de mon sujet, et j'oublie presque " le Prince Charmant ", le printemps, avec toutes ses grâces, nous est arrivé. Il s'est bien, depuis quelque temps, retiré sous sa tente, laissant libre cours au vent et aux giboulées ; mais il n'en est pas moins là, et a bien voulu me laisser fouiller dans ses trésors. Il y en a tant, que c'est à ne pas savoir par où commencer, et à en perdre la tête. Commençons donc avec elle, - par le chapeau.
            De plus en plus petit, le chapeau se hisse sur les frisures comme un accent circonflexe. C'est tantôt un papillon, une aigrette en jais, tantôt des ailes d'or se perdant dans du tulle ou dans un bouquet de fleurs.
            - Au-dessous le vêtement.
            La grande jaquette est toujours la préférée des tailles élégantes ; on peut la porter longue, genre Louis XV avec revers, en drap simple ou richement brodée de jais mélangé de broderie mate.
            La pèlerine demi-longue continue à faire fureur ; mais, les magasins de nouveautés s'étant emparés de cette création, la mission de nos grandes faiseuse est devenue de plus en plus délicate : triompher de la banalité, tout est là ! elles y sont parvenues. - La pèlerine en drap léger ou en sicilienne avec sa forme méphistophélesque ou, si vous préférez, Henri II, ses appliques de jais mélangé d'or, ses franges de jais ou de larges dentelles, son col Médicis moins haut pour laisser plus de liberté au mouvement du cou, doublée d'une étoffe souple claire ou foncée, tel est " le dernier cri ". Surtout évitez le vêtement brodé de cabochons de jais, le clou de la saison ! il est tombé dans la vulgarité ; c'est le clou de la pièce d'hier, comme dirait Sarcey.
            La robe printanière n'est pas encore dans tout son éclat ; mais les quelques spécimens que j'ai vus chez nos grandes faiseuses m'autorisent à vous en parler avec conviction. Avant tout, félicitons-nous de la liberté qui y règne. On porte de tout ; on accepte tout sous l'escorte de la grâce et du goût, aussi bien la grande basque à pattes avec gilet brodé dessin de style, que le corsage à ceinture brodé ou simple laissant à l'étoffe même faire ses fredaines sous forme de plissages et de jabots.
            La toilette en question est d'un ton gris clair ; le tissu de laine légère rappelle par son velouté le côtelé de velours si recherché  cet hiver, et est en même temps aussi léger au porter que le foulard. La jupe, petite traîne, est doublée de taffetas ; cette dernière innovation évite le fond de jupe et simplifie le programme de celles qui ne se sont pas donné celui de soulager la municipalité et de balayer les rues.
            Une dentelle en imitation vieux Venise garnit le bas de cette jupe, dont l'étoffe est entièrement prise en biais ce qui ajoute beaucoup à sa grâce. La garniture de ruban qui retient cette dentelle rappelle celle du corsage tout semé de broderies en perles d'acier et dont le devant se termine en plis sur un gilet de dentelle Venise, gilet qui se continue autour de la taille en forme de basque.
            Une toilette noire a su me charmer également. Mais ne vaut-il pas mieux rester sur la note grise ?
" Peut-être ". C'est sur ce mot que se termine une comédie d'Alexandre Dumas, Le Supplice d'une femme. Pourquoi n'en pas dire autant et vous délivrer de 


                                                                                                       Étoile filante ? 

                                                                                                   Marcel Proust 1891



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