mardi 30 juillet 2013

Les Bienfaits du Sommeil Miguel de Unamuno ( nouvelle Espagne )

                                                                                                                  
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

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                                                      Les Bienfaits du Sommeil
                                                                                                                                                                
             Lorsque je fis sa connaissance Hilario n'était rien. C'était en un mot un homme des plus pâlots et des plus communs, malgré sa réputation d'originalité. Quoiqu'il en soit j'eus la bonne fortune d'assister à un de ses éclats et de l'entendre raconter ses déboires de cette voix nasillarde et lente, sur le mode douloureux qui s'emparait alors de lui totalement jusqu'à le faire retomber dans sa sauvagerie habituelle.
            Hypnotisé dès sa jeunesse par la lecture et l'étude, il croyait dur comme fer que ce vice était la source de tous ses maux. Dans sa soif insatiable de percer les mystères il avait tout dévoré sciences, lettres, humanités, avec un acharnement obstiné. Plus impénétrable lui apparaissait le mystère à mesure qu'il découvrait des voies nouvelles pour l'aborder et il n'éprouvait que désappointement et impatience à se heurter des centaines de fois aux mêmes explications, à travers des centaines de livres les plus divers. En quête de nouveautés, de pensers nouveaux ou renouvelés pour son propre enrichissement spirituel, il ne tombait que sur des redites insupportables. Tous les ouvrages traitant d'une même matière ont un fond commun qui le laissait rêveur et lui procurait une profonde désillusion. L'auteur de la découverte d'un principe nouveau en chimie ne peut faire moins qu'écrire un traité complet de cette discipline, heureux encore s'il ne prétend pas que le dit principe est appelé à modifier tous les autres et à devenir l'un des piliers du système nouveau.                                                                             
            Avant de se coucher il déposait sur sa table de nuit trois ou quatre livres, sollicité par tous à la fois. Après une courte hésitation, il choisissait un ouvrage, le feuilletait, lisait au hasard quelques lignes, inattentif et distrait par l'attrait des autres volumes laissés sur la table. Il l'abandonnait pour un autre qu'il laissait tomber à son tour, certain que ce qu'il rencontrerait dans l'un il le retrouverait dans l'autre. Souvent il se contentait de poser la main sur un des livres, sans le prendre et finit même par renoncer à ce geste, préférant dormir avec le sentiment de la présence de ses chers livres auprès de lui.
            Il entreprit la lecture de monographies, de notes bibliographiques de références, d'extraits, et surtout de revues. De celles-ci il passa aux revues des revues. Mais tout cela n'était que carcasses sans chair ni 
                                                                                                                                                                                                                                                                                         
âme, de purs shémas. Plus pénible encore fut la désillusion que lui causa la lecture des extraits, encore plus bavards et plus vides que les ouvrages auxquels ils étaient empruntés. Et que dire des titres les plus  odieusement estropiés...                                                                                                                    
            A la fin, il rechercha les ouvrages bourrés de références et de notes et, sur l'échafaudage dressé par l'auteur pour l'établissement de son oeuvre, il en imagina un autre. Il termina par la lecture des catalogues.
            Les catalogues ! Rien n'est plus suggestif qu'un catalogue. Que de fantaisie nébuleuse et imprécise abrite un titre... tout ce qu'il est permis d'imaginer sans connaître ce qu'il cache. Il se couchait avec un catalogue et le feuilletait. Sa connaissance des langues étrangères lui était d'un grand secours.              
            Wiezzieski " Le Problème du mal "; quel vaste champ ouvert aux débauches d'une imagination au sujet des obscurités du problème. Wadsworth " l'Avenir de l' Inde ", 7è édition, in-4°, 6 shillings, qu'en dire, et de se rappeler  Warren Hastings, Lord Clive et le bouddhisme, le tempérament anglais et mille autres images : Bonnet-Ferrières " L'Art de Vivre " , évocation d'une nouvelle symphonie inarticulée d'idées larvées. Schmaushauser " Le Droit Assyrien ", on a encore peu écrit sur le droit historique, quel sujet... Hembrani " La Philosophie de la Chimie, 15è édition, 20 lires. Et pendant quelques instant il assistait à une danse d'atomes pleins de personnalité et de vie. Lopez Martinez " Commentaires sur la Procédure ", quelle ampleur... et il s'endormait.
            Il éprouvait en même temps un désir effréné de sommeil. Tout le jour, en remuant ses livres, en consultant les catalogues, il attendait l'heure de se coucher dans l'espoir de dormir. Une fois au lit, ramassé sous les couvertures, il se réjouissait à l'idée de l'instant où il sombrerait dans l'inconscience. Il se laissait aller parfois à épier ce moment qui lui échappait toujours, invariablement distrait en cet instant précis. D'autres fois il se tournait et se retournait sous l'emprise d'une agitation brûlante à la pensée du...
            Il se levait tard, s'habillait, faisait sa toilette, prenait son petit déjeuner tranquillement, lisait son journal, y compris les annonces, feuilletait un catalogue, regardait avec amour ses livres, les touchait, les déplaçait, en feuilletait quelques-uns. Il gagnait ainsi l'heure du déjeuner. Le café pris il allait un moment au casino voir jouer à l'hombre, jeu auquel il ne comprenait d'ailleurs rien. Une lente promenade suivait puis, le sommeil s'infiltrant peu à peu, il dînait légèrement et se couchait tôt.
            Le jour où il se laissa aller à cet éclat il me confia :
            - Quelle plus effroyable maladie que... mais non, tout bien considéré, elle n'est pas effroyable. Je passe mon temps à attendre l'heure de me coucher, caresse cette idée en imagination, et je me couche me délectant à la pensée que je vais dormir pour me réveiller demain avec un esprit tout neuf. Le sommeil c'est la vis medicatrix naturae et la digestion mentale. Pendant le sommeil au fond de l'oubli où prend corps la chair de notre esprit, les idées que nous avons reçues s'assimilent. Ce que nous savons le mieux est ce que nous avons oublié. Tous ces nouveaux courants, crises spirituelles, dégénérescence, fin de siècle, névrose et neurasthénie, mysticisme et anarchie, tout cela n'est que rêverie sociale et rien de plus. C'est clair... Tant de revues, de bibliographies, de catalogues, du sommeil, du sommeil, rien que du sommeil. Les agitateurs, les révolutionnaires, me direz-vous ? Des aspirants somnambules. Vivement les ténèbres du Moyen Âge et dormir...
            - Mais c'est là nier tout progrès...
            - Le progrès ? Vous croyez donc qu'il n'y a de progrès qu'à l'état de veille ? Il faut digérer le progrès et se gorger de sommeil !... Dormir  ! Dormir pour assimiler le progrès et se réveiller dans un autre siècle, la tête fraîche, de bonne humeur, et augmenter encore cette réserve vivifiante et féconde qu'est l'oubli, la seule chose positive et réelle, croyez-moi.

                                                                                                                                                                

                                                                                                             Unamuno
                                                                                                             1897
                                                                            

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