dimanche 22 septembre 2013

Le Bourgeois 1è partie Fédor Dostoïevski ( Nouvelle extrait 1 Russie )

                                                                                                                                                                                                                               
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                                                           Le Bourgeois


            ..... je n'ai pu souffrir étant à l'étranger, de visiter en suivant le guide la règle et le devoir du voyageur. C'est pourquoi dans certains endroits j'ai laissé passer des choses tellement importantes que j'ai honte de l'avouer. Même à Paris j'en ai laissé passer ... J'ai donné une définition de Paris, je l'ai ornée d'une épithète et j'y tiens. A savoir : c'est la ville la plus morale et la plus vertueuse du monde... Tous sont contents et parfaitement heureux, tous enfin en sont arrivés au point de se persuader réellement qu'ils sont contents et parfaitement heureux et... et... ils s'en tiennent là... Cependant, mes amis, je vous ai avertis, au premier chapitre de ces notes  que, peut-être, je vous mentirai énormément. Eh bien, ne m'en empêchez pas. Vous savez bien aussi, sans doute, que si je mens je mentirai avec la certitude de ne pas le faire...
            Oui, Paris est une ville étonnante. Et quel confort, que de commodités diverses pour ceux qui ont le droit d'en avoir et, de nouveau, quel ordre, " quel havre de l'ordre ", pour ainsi dire ! Oui, encore quelque temps et ce Paris de  1 500 000 habitants se transformera en quelque petite ville universitaire allemande, figée dans le calme et l'ordre, quelque chose dans le genre de Heidelberg, par exemple. Tout tend à cela. Et pourquoi pas un Heidelberg en grand ? Et quel règlement ! Mais comprenez-moi bien, ce n'est pas tant le règlement apparent, qui est insignifiant... mais l'énorme règlement intérieur, le règlement spirituel qui vient de l'âme. Paris se contracte, se rapetisse avec plaisir, avec amour, se resserre avec attendrissement. Sous ce rapport quelle différence avec Londres, par exemple !
            Je n'ai passé que huit jours à Londres et cependant, en m'en tenant aux apparences, en quels larges tableaux, en quels plans éclatants, bien particuliers et non mesurés à une toise, avec quel relief il s'est détaché parmi mes souvenirs. Son originalité est si vaste et si âpre, on peut même se laisser tromper par son originalité. Toute contradiction, si tranchante soit-elle, continue à vivre en face de son antithèse... même ici subsiste cette lutte tenace et déjà invétérée, cette lutte à mort du principe de l'individu, tel qu'on le conçoit en occident, de la nécessité de vivre ensemble de quelque manière, de former une société et de se transformer en fourmilière, de se transformer ne fût-ce qu'en fourmilière, mais de s'entendre, même à ce prix, et de ne pas devenir anthropophage. Sous ce rapport, d'autre part, on y voit la même chose qu'à Paris. La même volonté désespérée de s'arrêter à un statu quo, d'arracher de soi avec la chair, tout désir, tout espoir, de maudire son avenir dans lequel ceux-même qui sont à la tête du progrès  n'ont pas assez de foi, et d'adorer Baal... cela n'est remarqué consciemment que dans les âmes de l'avant-garde qui pense. Mais inconsciemment et instinctivement cela se réalise dans les fonctions vitales de toute la masse.
            Le bourgeois parisien est très content presque consciemment. Il est même persuadé que tout doit être ainsi. Il vous rosserait si vous en doutiez, oui, il vous rosserait car, jusqu'à ce jour, il craint tout de même quelque chose, malgré toute sa confiance en lui-même.
            Bien qu'il en soit ainsi à Londres, pourtant quels tableaux, larges éclatants, même à première vue quelle différence avec Paris ! Cette ville grouillante jour et nuit, immense comme la mer, ces cris et ces hurlements de machines, ces voies ferrées au-dessus des toits, et bientôt il y en aura même sous terre ! cette audace dans l'entreprise, ce faux désordre qui, en réalité, est l'ordre bourgeois au suprême degré, cette Tamise empoisonnée, cet air saturé de charbon, ces places et ces parcs magnifiques, ces coins effroyables de la ville, comme Whitechapel, et sa population à demi-nue, sauvage et affamée. La City, ses millions et son commerce mondial,le Palais de Cristal, l'exposition universelle. Oui cette exposition frappe. Vous sentez une force terrible qui a réuni ici, en un seul troupeau, toute cette multitude innombrable d'hommes venus de tous les coins du monde. Vous reconnaîtrez une pensée géante. Vous sentez qu'on a déjà réussi quelque chose, que vous êtes devant une victoire, un triomphe... un je ne sais quoi vous remplit de terreur.
            N'est-ce pas  déjà une réalité, un idéal atteint ? pensez-vous. N'est-ce pas déjà une fin ? n'est-ce pas déjà là le seul troupeau ? Ne faudrait-il pas réellement  accepter cela comme un fait accomplit et se taire pour toujours ?
            Tout y est si triomphal, si victorieux, si fier que l'âme commence à se serrer.
            Vous regardez ces centaines de mille, ce millions d'hommes qui, avec docilité, y viennent à flots de tout l'univers, ces hommes animés d'une seule idée, s'attroupant dans le silence avec obstination, sans parler dans ce palais immense, et vous sentez quelque chose de définitivement terminé, terminé et achevé.
            C'est un tableau biblique, une sorte de Babylone, une prophétie de l'Apocalypse qui s'accomplit sous vos yeux. Vous sentez qu'il faut une force d'âme éternelle et beaucoup de renonciation pour ne pas succomber, pour ne pas se soumettre à l'impression, pour ne pas s'incliner devant le fait, et adorer Baal, c'est à dire prendre l'existence pour l'idéal...
            ... La faim ni l'esclavage ne sont aimés de personne et mieux, ce sont eux qui pousseront à la renonciation et qui engendreront le scepticisme, et les dilettantes qui se promènent pour leur plaisir peuvent évidemment imaginer des tableaux d' Apocalypse et contenter leurs nerfs en exagérant tout événement et en y cherchant pour s'exciter des impressions fortes.                                                         
            ... Vous voyez combien est fier cet esprit puissant qui a créé ce vaste décor et avec quel orgueil il est sûr de sa victoire et de son triomphe... Devant cet immense, ce gigantesque orgueil de l'esprit qui règne, devant la perfection triomphale des oeuvres de cet esprit, même une âme affamée s'engourdit parfois, s'humilie, se soumet, cherche le salut dans le gin et la débauche et commence à croire que tout doit être ainsi. Le fait écrase, la masse s'engourdit et devient d'une inertie de Chinois. Mais si le scepticisme naît, alors sombre et proférant des malédictions il cherche le salut dans les " Mormonailleries ".
            A Londres la masse atteint des dimensions et se meut dans des décors que nulle part dans le monde vous ne verrez aussi grands, si ce n'est en rêve.
            On m'a raconté, par exemple que le samedi soir un demi-million d'ouvrières et d'ouvriers avec leurs enfants se répandent comme une mer par la ville. Ils se groupent de préférence en certains quartiers et toute la nuit, jusqu'à cinq heures, fêtent le sabbat, c'est-à-dire boivent et mangent à en crever, comme les bêtes, pour toute la semaine. Tous emportent leurs économies de la semaine, tout cet argent qu'ils ont gagné en peinant durement et en jurant. Dans les charcuteries, dans les maison d'alimentation le gaz brûle en gros faisceaux de lumière qui répandent par les rues une lueur éblouissante... Tous sont ivres mais sans gaieté, sombrement, lourdement, et tous sont si étrangement taciturnes. De temps en temps seulement des jurons et des bagarres sanglantes troublent ce silence suspect et qui vous attriste. Tous ont hâte de s'enivrer jusqu'à perte de conscience. Les femmes ne le cèdent pas aux maris et ils boivent ensemble, les enfants courent et rampent au milieu d'eux.
            Par une telle nuit je me suis une fois égaré, il était deux heures, j'ai longtemps rôdé dans les rues, perdu dans la masse innombrable de cette foule morne, m'enquérant de mon chemin presque par signes, car je ne connais pas un mot d'anglais. Je l'ai trouvé, mais l'impression de ce que j'ai vu m'a tourmenté pendant trois jours.
            La foule c'est partout la foule, mais ici tout était si énorme, si éclatant que vous aviez la sensation de percevoir en réalité ce que jusqu'ici vous aviez la sensation de percevoir en réalité ce que jusqu'ici vous n'aviez fait qu'imaginer.
            Ce qu'on voit ici ce n'est plus la foule, mais l'abrutissement systématique, soumis, que l'on encourage, et vous sentez en regardant ces parias de la société que beaucoup de temps s'écoulera encore avant que ne s'accomplisse pour eux, la prophétie, que longtemps encore ils attendront qu'on leur donne des branches de palmier et des robes blanches, et que longtemps encore ils continueront à lancer au trône du Très-Haut " jusques à quand, seigneur "... Nous nous étonnons de cette bêtise qui les pousse à devenir épileptiques ou pèlerins... Ces millions d'hommes abandonnés et chassés du festin de la vie se coudoyant et s'écrasant dans les ténèbres souterraines, frappent à tâtons à quelques portes et cherchent une issue pour ne pas étouffer dans la cave obscure...


                                                                                                à suivre
                                     ... c'est la tentation ultime... pour être soi...

                                                                                    Fédor Dostoïevski
                                                                                                                                                in Vrémia 1863

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