jeudi 26 septembre 2013

Le Bourgeois de Paris 1è partie Dostoïevski ( Nouvelle suite et fin 2 Russie )

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                                                       Le Bourgeois
                                                                                                                                                                                                                          
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     
            J'ai vu à Londres encore une foule pareille à celle-ci et que vous ne verrez nulle part ailleurs aussi grande qu'à Londres. Encore un décor. Qui a été à Londres n'a certainement pas manqué d'aller au moins un soir au Haymarket. C'est un quartier où, la nuit, dans certaines rues s'attroupent par milliers des femmes publiques. Les rues sont éclairées par des lampes à gaz qui jettent un éclat dont on n'a pas idée chez nous. A chaque pas des cafés magnifiques ornés de glaces et de dorures. Ici même on trouve des lieux de réunions et là des refuges à bon marché. Un frisson d'effroi vous parcourt quand vous vous mêlez à cette foule. Que sa composition est étrange ! Vieilles femmes et beautés telles que vous vous arrêtez avec étonnement. Dans le monde entier il n'existe pas de femmes aussi belles que les femmes anglaises. Toutes se frayent difficilement un chemin dans les rues. Une foule pressée et dense n'a pas assez de place sur les trottoirs se répand dans toute la rue. Toutes convoitent la proie et se jettent avec un cynisme effronté sur le premier venu. On y voit de brillantes robes de prix, et des haillons, différentes tranches d'âges, tout mêlé. Dans cette foule horrible rôde le vagabond ivre, et c'est ici que vient le richard couvert d'honneurs. On entend des jurons, des querelles, des interpellations et le chuchotement doux et inviteur d'une beauté encore timide. Et quelle beauté ! On dirait des visages de keepsake. Je me souviens d'être entré un fois dans un Casino. La musique y retentissait, les danses allaient bon train, une multitude immense s'y pressait. Le décor était magnifique. Mais l'humeur sombre des Anglais ne les quitte pas même en pleine fête. Jusque dans la danse ils restent sérieux, mornes et exécutent le pas presque par devoir.
            En haut dans la galerie j'ai remarqué une jeune fille et je suis resté interdit. Je n'ai jamais rencontré un idéal de beauté semblable.
            Elle était à une table avec un jeune homme, un riche gentleman semblait-il, dont tous les gestes révélaient qu'il n'était pas un habitué de l'établissement. Il avait peut-être recherché la jeune fille, et à la fin, ils s'étaient rencontrés ici, ou y avaient pris rendez-vous. Il lui parla peu et rien que par saccades, comme s'ils ne parlaient pas de ce dont ils désiraient parler. Leur entretien était souvent coupé de longs silences. Elle aussi était triste, ses traits étaient délicats, fins. Et il y avait quelque chose de mystérieux et de triste dans son beau regard, un peu orgueilleux, un je ne sais quoi de pensif et d'anxieux.
            Je suppose qu'elle était tuberculeuse. Elle était, il est impossible qu'elle ne le fût pas, supérieure, par sa culture, à toute cette foule de femmes malheureuses.
            Ou alors le visage humain ne signifie plus rien.
            Et pourtant elle était là. Elle buvait du gin que le jeune homme avait payé. A la fin, il se leva, lui serra la main, et ils se quittèrent. Il sortit, et elle le visage rougi, enflammé par l'alcool, ses pâles joues couvertes de taches épaisses, s'en alla de son côté et se perdit dans la foule des professionnelles.
            Au Haymarket j'ai vu des mères qui " menaient au travail " leurs filles mineures. Des fillettes d'une douzaine d'années vous saisissent la main et vous prient de venir avec elles.
            Je me souviens d'avoir vu une fois, parmi la foule, dans la rue, une petite fille de six ans à peine, toute en loques, sale, pieds nus, décharnés, meurtrie, son corps qui paraissait sous les haillons était couvert de bleus. Elle allait comme inconsciente, lentement, et sans but.
            Dieu sait pourquoi elle rôdait dans la foule. Peut-être avait-elle faim. Personne ne faisait attention à elle, mais, et c'est ce qui m'a le plus frappé, elle avançait avec un air d'une telle détresse, le visage marqué d'un tel désespoir sans issue que rien que la vue de ce petit être qui portait déjà en lui tant de malédiction et d'accablement, était quelque chose de monstrueux et qui faisait horriblement mal. Tout le temps elle balançait sa tête échevelée, comme si elle méditait quelque chose. Elle écartait ses petites mains en gesticulant, puis elle les frappait brusquement l'une contre l'autre et elle les pressait sur sa petite poitrine nue.
            Je me suis retourné et lui ai donné six pence. Elle prit cette petite pièce d'argent et, sauvagement, me regarda dans les yeux, avec un étonnement timide. Et soudain elle se mit à courir en sens inverse, à toute vitesse, comme si elle craignait que je ne reprisse l'argent.
            De toute façon, c'est drôle.                                              
            Et voici qu'une nuit, dans la foule de ces femmes perdues et de ces débauchées, une femme qui, hâtivement, se frayait un chemin, m'arrêta. Elle était tout de noir habillée. Son chapeau lui dissimulait presque entièrement le visage, et j'ai à peine eu le temps de le voir, je ne me souviens que de son regard fixe.
            Elle dit quelque chose que je ne pus saisir, dans un français défectueux. Elle me glissa dans la main un petit papier et s'en alla vite. J'examinai le petit papier devant la vitrine éclairée d'un café. C'était un petit carré de papier, d'un côté était écrit : " Crois-tu cela ? " De l'autre, en français aussi " Je suis la renaissance et la vie ", etc..., quelques phrases connues.
            Convenez que cela aussi est assez original. On m'a expliqué après que c'était la propagande catholique qui s'insinuait partout, obstinée, incessante. Tantôt on distribue des papiers dans la rue, tantôt des livres contenant diverses citations de l'Evangile et de la Bible. On vous les distribue gratuitement, on vous force à les prendre, on les glisse dans vos mains. Il y a énormément de propagande, hommes et femmes. C'est une propagande subtile et calculée. Le prêtre catholique recherche lui-même une pauvre famille ouvrière et s'y installe. Il trouve par exemple un malade couché sous des haillons sur le plancher humide, entouré d'enfants que la faim et le froid ont rendu sauvages, et une femme affamée et souvent ivre. Le prêtre leur donne à manger à tous. Il les vêt, il les chauffe, il commence à soigner le malade, il achète les médicaments. Il devient l'ami de la maison, et à la fin, les convertit tous au catholicisme. Parfois d'ailleurs, mais après la guérison, on le chasse, après l'avoir rossé et injurié.
            Il ne se lasse pas et il va chez un autre. On le met à la porte. Il supporte tout, mais il finit bien par pêcher quelqu'un.
            Le prêtre anglican, lui, n'ira pas chez le pauvre. On ne laisse même pas entrer les pauvres à l'église, parce qu'ils n'ont pas de quoi payer leur place. Les liaisons chez les ouvriers, et en général chez les pauvres, sont très souvent illégitimes, car le mariage légal coûte chez. A ce propos, il arrive que plusieurs de ces maris battent horriblement leurs femmes. Ils les rouent de coups parfois mortels, et le plus souvent ils se servent du tisonnier, avec lequel on attise le charbon dans la poêle. Chez eux le tisonnier est un instrument qui sert beaucoup à cet usage, du moins les journaux dans leurs récits de querelles de ménage, de mutilations et d'assassinats, parlent toujours du tisonnier. Les enfants, à peine en âge, sortent souvent dans la rue, se mêlent à la foule, et à la fin ne retournent plus chez leurs parents.           
            Les prêtres anglicans et les évêques sont orgueilleux et riches. Ils vivent dans des paroisses prospères et ils engraissent en pleine tranquillité de conscience. Ce sont de grands pédants, très instruits et qui ont foi, avec sérieux et avec importance, en leur stupide dignité morale, en leur droit de prêcher une éthique tranquille et sûre d'elle, d'engraisser et de vivre ici pour les riches.
            C'est la religion des riches et déjà à visage découvert, sans tromperie. Ces professeurs de religion, convaincus jusqu'à la stupidité, ont un certain amusement, les missions.
            Ils parcourent le monde entier. Ils vont jusqu'au fond de l'Afrique pour convertir un seul sauvage. Et ils oublient un million de sauvages à Londres, parce que ceux-ci n'ont pas de quoi les payer.
            Mais les Anglais riches, et en général tous les veaux d'or, de ce pays sont très religieux, d'une manière sombre, morne et qui leur est propre.                                  
            Depuis des siècles les poètes anglais aiment chanter la beauté des demeures de pasteurs de campagne, à l'ombre des chênes séculaires et des ormes, leurs femmes vertueuses et fort belles , leurs filles blondes aux yeux bleus.                                                   
            Mais au moment où finit la nuit et où commence le jour, ce même esprit orgueilleux et sombre de nouveau s'élève tel un roi sur la ville géante. Il ne s'inquiète pas de ce qui s'est passé la nuit, il ne s'en inquiète pas plus que de ce qu'il voit autour de lui en plein jour. Baal règne et n'exige même pas de soumission, parce qu'il en est sûr d'avance. Sa foi en lui-même est illimitée. Avec mépris et calme, simplement pour se débarrasser il fait l'aumône organisée. Et après cela sa confiance en lui ne peut être ébranlée. Baal ne cherche pas à se dissimuler, comme on le fait par exemple à Paris, certains phénomènes de vie sauvage suspects et inquiétants. La pauvreté, la souffrance, les murmures et la stupidité de la masse ne le touchent nullement. Aussi est-ce avec mépris qu'il laisse tous ces phénomènes suspects et sinistres vivre à côté de sa vie propre, tout près, sous ses yeux. Il ne cherche pas timidement comme le Parisien à se tranquilliser à tout prix, à s'encourager et à se dire que tout est paisible et heureux
            Il ne cache pas dans quelque endroit obscur, comme on le fait à Paris, les pauvres gens pour qu'ils ne lui fassent pas peur, pour qu'ils ne troublent pas son sommeil en vain.
            Le Parisien, comme l'autruche, aime à enfoncer sa tête dans le sable pour ne plus voir les chasseurs qui vont l'atteindre.
            A Paris... Mais mon Dieu, qu'arrive-t-il ?
            Me voilà de nouveau hors Paris... Mais quand, Ô Seigneur, prendrai-je l'habitude de l'ordre !...

                                                                                                                                                                                                                                          

                                                             Fin de cette partie du Bourgeois


                                                                                                      Fedor Dostoievski

                                                              à suivre
                        ... mais pourquoi tous les gens veulent-ils se changer en petite monnaie...
                                                                                                               
                                                                                                                                                    
                                                              Le Bourgeois 2e partie       

         
               Mais pourquoi tous les gens se contractent-ils ici , pourquoi veulent-ils tous se changer en petite monnaie......
               .....Le Parisien aime terriblement marchander mais, semble-t-il, tout en marchandant  et tout en vous saignant à blanc dans sa boutique,  il ne le fait pas simplement pour l'amour du gain, comme on le faisait jadis, mais au nom de quelque nécessité sacrée.  Amasser de l'argent et posséder le plus d'objets possible....
            ... Avant on reconnaissait du moins l'existence de quelque chose en-dehors de l'argent,  si bien que même un homme sans argent,  mais ayant des qualités autres, pouvait compter sur quelque estime,  mais maintenant rien.
            Ce qu'il faut maintenant,  c'est amasser de l'argent et acquérir le plus d'objets possible,  ce n'est qu'alors que l'on peut compter sur quelque estime,  et c'est la condition nécessaire,  non seulement du respect des autres, mais aussi du respect de soi-même. Un Parisien ne s'estime pas à un centime s' il sent ses poches vides.
            Des choses étonnantes vous sont permises si seulement vous avez de l'argent.  Socrate pauvre n'est plus qu'un phraseur bête et nuisible, et si on le respecte, ce n'est qu'à la scène,  parce que le bourgeois tient encore en estime la vertu représentée au théâtre.          
            Quel homme étrange que ce bourgeois !
            Il vous déclare tout franc que l'argent est la vertu la plus grande et le devoir de l'homme,  et d'autre part il aime terriblement jouer à la haute noblesse. Tous les Français aiment d'une façon inexprimable l'air noble.
            Entrez faire un achat dans une boutique,  il vous  écrasera de son inexprimable noblesse......




                                                                                                     à suivre
                                              
                                                    .....Vous êtes écrasé,  vous vous sentez tout. ....







                                                                                                                                                                                                                                                                                  
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

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