mercredi 6 novembre 2013

Le Bourgeois de Paris Dostoïevski ( suite 2 Nouvelle Russie )

                                                                                                                                                                                                                             
                                                                                                                                                                                                             
lesbeauxdimancheshautetfort.com
                    
                                                   Le Bourgeois de Paris
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
            ... Voici ce que je pense... le bourgeois prospère complètement. Bien qu'il se trompe, bien qu'il se dise à chaque instant que tout va bien... intérieurement il a confiance en lui, surtout lorsqu'il est excité. Comment tout cela peut-il exister à la fois dans une seule âme ?...
            En général le bourgeois est loin d'être bête, mais sa raison est bien courte, c'est pour ainsi dire, une raison par saccades. Il a une provision terrible d'idées toutes faites, du bois pour l'hiver, dirait-on, et il a réellement l'intention de vivre avec elles pour un millier d'années. D'ailleurs, à quoi bon dire, un millier d'années ? Le bourgeois parle rarement de mille ans, sauf peut-être s'il devient éloquent. " Après moi le déluge ! " est bien plus usité et s'applique plus souvent. Et quelle indifférence pour tout, quels intérêts éphémères et vains. Il m'est arrivé à Paris d'aller dans le monde, dans une maison qui était très fréquentée pendant mon séjour. Il semblait qu'ils avaient peur, même dans la conversation, de toucher un sujet non commun, de sortir des tatillonneries, d'attaques des intérêts généraux, ne serait-ce que des questions sociales. Il n'y avait pas là à craindre d'espions, semble-t-il. Tout simplement on a désappris à penser et à parler sérieusement. Du reste j'y ai rencontré des gens qui voulaient absolument savoir quelle impression Paris me produisait, dans quelle mesure il me charmait, m'étonnait, m'écrasait, m'annihilait.
            Les Français croient encore jusqu'à ce jour  qu'ils sont capables d'écraser et d'annihiler moralement. C'est même un symptôme assez amusant. En particulier je me rappelle un petit vieillard très sympathique, très aimable, très bon, que j'avais sincèrement aimé. Tout le temps il me regardait dans les yeux, me demandant ce que je pensais de Paris, et il s'affligeait infiniment de savoir que mon enthousiasme n'était pas extraordinaire. On pouvait même lire la souffrance sur son visage bienveillant. Littéralement de la souffrance.
...On ne réussira jamais à persuader un Français, c'est-à-dire un Parisien, car au fond tous les Français sont des Parisiens, qu'il n'est pas le premier homme du monde entier. D'ailleurs il sait bien peu de choses sur le monde entier en-dehors de Paris, et il n'en veut rien savoir. C'est un très national et même très caractéristique du Français.                                                                                                         
             Mais le trait le plus caractéristique du Français, c'est l'éloquence.
             L'amour de l'éloquence est en lui inextinguible et cet amour s'enflamme de plus en plus.J'aimerais beaucoup apprendre à quel moment exact est né en France cet amour de l'éloquence. Bien entendu, il a surtout commencé à se développer sous Louis XIV. Il est curieux que tout en France ait commencé sous Louis XIV, c'est vrai. Mais le plus curieux de tout, c'est que dans toute l'Europe, tout a commencé sous Louis XIV.     zenanilex.com                                                                                                                                          
            Et comment ce roi les a-t-il déduits, je ne puis le comprendre. N'est-ce pas il n'est pas très supérieur à tous les autres rois qui l'ont précédé, si ce n'est qu'il a dit le premier " L'Etat, c'est moi ".
           Ce mot a plu infiniment, il a retenti à ce moment - là dans toute l'Europe. Je crois que c'est ce mot seul qui l'a rendu célèbre. Même chez nous on le connut étonnamment vite. C'était un souverain très national ce Louis XIV , d'esprit vraiment Français, si bien que je cesse même de comprendre comment toutes ces petite gamineries ont pu arriver en France. Oui, oui, celles de la fin du siècle dernier ( 18è ). On polissonna et on retourna à l'esprit ancien. Tout tend à cela. Mais l'éloquence, l'éloquence ! oh, voilà une pierre d'achoppement pour le Parisien. Il est prêt à oublier tout ce qui s'est passé auparavant, tout, tout. Il est prêt à n'avoir que des conversations très sages et à être un garçon très obéissant et très appliqué, mais l'éloquence, l'éloquence ! c'est l'éloquence seule qu'il ne peut oublier jusqu'à ce jour. Il s'ennuie et il soupire après l'éloquence... Naturellement il sait très bien qu'il n'y aura que de l'éloquence sans rien de plus, qu'il y aura des mots, des mots et des mots, et qu'absolument rien ne sortira de ces mots. Mais cela suffit pour le rendre très très content... Les discours de certains jouissent d'une popularité particulière... Chose étrange, il est lui-même complètement persuadé que ces discours n'auront pas le moindre effet... Et malgré tout il parle, il parle pendant des années, et il parle même excellemment, même il en tire beaucoup de plaisir....
            ... Le bourgeois est rempli d'éloquence jusqu'au bout des ongles. Une fois nous sommes entrés au Panthéon voir les grands hommes. Ce n'était pas l'heure fixée pour visiter et nous avons payé deux francs chacun. Ensuite, un invalide décrépît et respectable prit les clefs et nous emmena dans les caveaux. En route il parlait encore humainement, zézayant un peu car il n'avait plus de dents, mais une fois dans les caveaux devant la première tombe, immédiatement il se mit à chanter.
            - Ci-gît Voltaire - Voltaire ce grand génie de la belle France. Il déracina les préjugés, il détruisit l'ignorance, il lutta contre l'ange des ténèbres, et il tint le flambeau de la civilisation. Il atteignit le sublime dans ses tragédies bien que la France eût déjà Corneille. - Naturellement il récita des textes par coeur...
            - Ci-gît Jean-Jacques Rousseau - , continua-t-il s'approchant du deuxième tombeau. Jean-Jacques l'homme de la nature et de la vérité....
            - C'est étrange, lui dis-je, de ces deux grands hommes le premier appela l'autre pendant toute sa vie un menteur et un mauvais homme, et le second appela le premier tout simplement un imbécile. Et voilà qu'ils sont presque côte à côte.
            ... Au tombeau suivant :
            - Ci-gît Lannes, le maréchal Lannes, chanta-t-il encore une fois, un des plus grands héros qu'ait produit la France, si fertile en héros. Non seulement il était un grand maréchal, le plus habile chef d'armée après l'empereur, mais encore il jouissait du plus grand des bonheurs. Il fut l'ami...
            - Oui je sais, il fut l'ami de Napoléon, dis-je avec l'intention d'abréger son discours.
            - M'sieur, permettez-moi de parler, interrompit l'invalide d'une voix un peu offensée, semblait-il.
            - Parlez, parlez, je vous écoute.
            - Mais encore il jouissait du plus grand des bonheurs, il fut l'ami du grand empereur. Aucun de ses maréchaux  n'eut la chance de devenir l'ami du grand homme. Seul le maréchal Lannes eut ce grand honneur. Lorsqu'il mourait pour sa patrie sur le champ de bataille...
            - Oui, oui, je sais, un boulet lui enleva les deux jambes.
            - M'sieur, m'sieur ! permettez-moi donc de parler moi-même, s'écria l'invalide d'une voix presque plaintive. Peut-être vous connaissez tout cela, mais permettez-moi aussi de le raconter.
            Le drôle tenait vraiment à nous raconter lui-même ces anecdotes que nous connaissions déjà.
            - Lorsqu'il mourait pour sa patrie, recommença-t-il, sur le champ de bataille, l'empereur, touché jusqu'au fond du coeur et pleurant la grande perte...
            - Vint lui dire adieu, le démon me poussait à l'interrompre, et je sentis tout de suite que j'avais mal fait. Même j'eus honte.
            - M'sieur, m'sieur, dit le vieillard avec un reproche plaintif et hochant sa tête grise, M'sieur, je sais, je suis convaincu que vous savez tout, et peut-être mieux que moi, mais vous m'avez demandé vous-même de vous guider, permettez-moi donc de parler. Il n'y en a plus beaucoup.
             - Alors l'empereur, touché jusqu'au fond du coeur et pleurant, hélas inutilement, la grande perte qu'il venait de faire lui, l'armée et toute la France, s'approcha de son lit de mort et il adoucit par son adieu les cruelles souffrances du général qui était mort presque sous ses yeux.
            - C'est fini monsieur, ajouta le vieillard en me regardant avec reproche, et il alla plus loin. Et voici encore un tombeau, mais... ce sont quelques sénateurs, dit-il avec indifférence et en indiquant négligemment de la tête quelques tombeaux qui se trouvaient tout près.
            Toute son éloquence s'était dépensée sur Voltaire, Jean-Jacques et le maréchal Lannes. Nous avions ici un exemple immédiat, populaire pour ainsi dire, de l'amour de l'éloquence.               lepoignardsubtilhautetfort.com
            Tous ces discours de l'Assemblée nationale, de la Convention, des clubs où le peuple avait pris une part active et où il s'était rééduqué, n'avaient laissé en lui qu'une seule trace :
            L'amour de l'éloquence pour l'éloquence !                                 

                                                                                                                                                                                                                                                                                    

                                                                                                                          
                                                                                                      Dostoïevski
                                                                     
                                                      ( prochain épisode suite et fin ds Bribri et Mabiche )                       

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