dimanche 15 juin 2014

Le crime de Lord Arthur Savile - Oscar Wilde ( nouvelle Grande Bretagne )


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                                                     Le crime de Lord Arthur Savile

                                                                             I
            C'était la dernière soirée que Lady Windermere donnait avant Pâques, et,  plus nombreux encore qu'à l'ordinaire, les invités se pressaient à Bentinck House. Six membres du cabinet, tout chamarrés de décorations, étaient venus au sortir de la réception du président de la Chambre des Communes ; toutes les jolies femmes avaient revêtu leurs plus beaux atours ; et à l'extrémité de la galerie de peintures se tenait la princesse Sophie de Carlsruhe, forte femme d'allure tatare, aux petits yeux noirs et aux émeraudes éblouissantes, qui s'égosillait en mauvais français et s'esclaffait à tout propos. Le mélange des convives était vraiment étonnant. De brillantes pairesses bavardaient aimablement avec de violents radicaux, des prédicateurs en vue côtoyaient des sceptiques notoires, un authentique troupeau d'évêques poursuivait obstinément de pièce en pièce une robuste prima donna, dans l'escalier se tenaient plusieurs membres de l'Académie royale en uniforme d'artiste, et le bruit courait qu'à un moment donné la pièce où l'on servait à dîner avait regorge de génies.  Oui, c'était une des soirées les plus réussies qu'ait données Lady Windermere, et la princesse resta presque jusqu'à 11 heures et demie.
            Des qu'elle fut partie, Lady Winderme revint dans la galerie de peintures, où un économiste de renom expliquait solennellement la théorie scientifique de la musique devant un virtuose hongrois scandalisé, et se mit à causer avec la duchesse de Paisley. Elle était d'une merveilleuse beauté, avec cette opulente gorge d'ivoire, ses grands yeux d'un bleu de myosotis et ses lourdes tresses dorées dont l'or pur ne rappelait en rien la pâle couleur de paille qui, aujourd'hui, usurpe le gracieux nom de l'or, mais appartenait à cette sorte d'or dont sont tissés les rayons du soleil, ou qui se cache au sein de l'ambre mystérieux. Sa chevelure lui dessinait autour du visage un halo de sainteté auquel ne manquaient pas les séductions de la pécheresse. Lady Windermere offrait matière à une curieuse étude de psychologie. Tôt dans la vie elle avait compris cette vérité, d'importance, que rien ne paraît aussi innocent qu'une inconduite, et grâce à une suite d'insouciantes fredaines, dont la moitié fort inoffensives, elle avait acquis tous les privilèges d'une notabilité. Si elle avait plus d'une fois changé de mari, le " Debrett " porte trois mariages à son actif, elle n'avait jamais changé d'amant, aussi le monde avait-il depuis longtemps cessé de médire sur son compte. Elle avait atteint la quarantaine sans enfant, avec cette passion effrenée pour le plaisir qui est le secret d'une jeunesse éternelle.
Les Saisons Alphonse Mucha Print            Soudain elle parcourut la pièce du regard et, de sa claire voix de contralto, demanda :
            - Où est mon chiromancien ?
            - Votre quoi , Gladys ? s'exclama la duchesse qui tressaillit involontairement.
            - Mon chiromancien, duchesse. Désormais je ne peux plus vivre sans lui.
            - Chère Gladys ! Vous êtes toujours si originale, murmura la duchesse, essayant de se souvenir de ce que c'était au juste qu'un chiromancien, et espérant que ce n'était pas une sorte de manucure.
            - Deux fois par semaine, très régulièrement, il vient examiner ma main, reprit lady Windermere. Il z beaucoup à en dire.
            - Seigneur Dieu ! se dit la duchesse. Cet homme est donc un manucure, en fin de compte. Quelle horreur ! Pourvu que ce soit un étranger. Ce serait moins affreux.
            - Il faut absolument que je vous le présente.
            - Que vous le présentiez ! s'écria la duchesse. Vous ne voulez pas dire qu'il est ici ? Et elle se mit en quête d'un petit éventail d'écaille et d'un châle en guenilles, pour être prête à fuir à tout moment.
             - Bien sûr qu'il est ici, jamais il ne me viendrait à l'idée de donner une soirée sans lui. Il dit que je possède une main des plus psychiques et que, si mon pouce avait été à peine plus court, j'aurais été une pessimiste invétérée et je serais entrée au     couvent.
            - Oh, je vois, dit la duchesse soulagée. Je suppose qu'il dit la bonne aventure.
            - La mauvaise aussi, dit Lady Windermere, et autant qu'on en veut. Par exemple l'année prochaine je courrai de grands dangers sur terre comme sur mer.
Je vais donc habiter un ballon, et je halerai mon dîner dans un panier tous les jours. Tout est écrit sur mon petit doigt ou dans la paume de ma main, je ne sais plus.
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            - Mais Gladys, je suis sûre que c'est induire la Providence en tentation !
            - Ma chère duchesse soyez assurée que la Providence, depuis le temps, a appris comment résister à la tentation ! Je suis d'avis que tout le monde se fasse examiner les mains une fois par mois pour savoir ce qu'il ne faut pas faire. Bien sûr qu'on le fait quand même, mais c'est agréable d'être averti. Ah ça si personne ne va quérir
Mr. Podgers à l'instant il faudra que je le fasse moi-même !
            - Permettez-moi d'y aller, lady Windermere, dit un grand et beau jeune homme qui, debout près d'elle écoutait la conversation avec un sourire amusé.
            - Merci beaucoup, lord Arthur, mais je crains que vous ne le reconnaissiez pas.
            - S' il est aussi remarquable que vous le dites, lady Windermere, j'aurai du mal à le manquer. Dites-moi à quoi il ressemble et je vous l'amenerai aussitôt.
            - Eh bien, il n'a rien d'un chiromancien, je veux dire qu'il n'a l'air ni mystérieux, ni ésotérique, ni romantique. C'est un petit homme rondelet avec une drôle de tête chauve et de grosses lunettes à monture dorée, qui tient à la fois du médecin de famille et de l'avoué de province. Je suis navrée, mais ce n'est pas de ma faute. Les gens sont si contrariants ! Mes pianistes ressemblent à des poètes, et mes poètes à des pianistes. Je me souviens avoir prié à dîner la saison dernière un conspirateur des plus redoutables, un homme qui avait fait sauter toutes sortes de gens, portait une cotte de mailles en permanence et dissimulait un poignard dans sa manche de chemise. Savez-vous que lorsqu'il est venu on aurait dit un vieil ecclésiastique débonnaire, et qu'il a passé la soirée à aligner des mots d'esprit ? Il était très drôle c'est entendu, mais j'étais terriblement déçue, et quand je l'ai interrogé sur sa cotte de mailles il s'est contente de rire et m'a dit qu'elle était bien trop froide pour être portée en Angleterre. Ah, voici Mr Podgers ! Or ça Mr Podgers
j'exige que vous examiniez la main de la duchesse de Paisley. Duchesse vous devez retirer votre gant. Non, pas la main gauche, l'autre.
            - Chère Gladys, je ne crois pas que ce soit bien convenable, dit la duchesse en déboutonnant mollement un gant de chevreau assez sale.
            - Les choses intéressantes ne le sont jamais, répondit lady Windermere. On a fait le monde ainsi, mais il faut que je vous présente, Duchesse voici Mr Podgers mon chiromancien préféré. Mr Podgers voici la duchesse de Paisley, et si vous soutenez que son mont lune est plus élevé que le mien je ne vous croirai plus jamais.
            - Gladys je suis bien certaine qu'il n'y a rien de ce genre dans le creux de ma main.
            - Votre Grâce a tout à fait raison, dit Mr Podgers en scrutant la petite main grasse aux courts doigts carrés, le mont lune n'est pas développé. En revanche la ligne de vie est excellente. Ayez l'obligeance de fléchir le poignet. Merci. Trois lignes distinctes sur la rascette ! Duchesse vous vivrez fort âgée et serez extrêmement heureuse. Ambition... très modérée, ligne de l'intellect sans exagération, ligne de coeur...
            - N'hésitez pas à vous montrer indiscret, Mr Podgers ! s'écria lady Windermere.
            - Rien ne saurait me faire plus plaisir, dit Mr Podgers en s'inclinant, à supposer que la Duchesse ait jamais manqué à la discrétion, mais je suis au regret d'avouer que je discerne une grande constance d'affection allié à un fort sentiment du devoir.
            - Continuez Mr Podgers, je vous en prie, dit la duchesse l'air ravi.                                                                                                            arts-lubies.blogspot.com
            - L'économie n'est pas la moindre vertu de votre Grâce, reprit Mr Podgers, et Lady Windermere se mit à rire aux éclats.
            - C'est une excellente chose que l'économie, observa la duchesse en se rengorgeant. Lorsque j'ai épousé Paisley il possédait onze châteaux mais pas une maison où habiter.
            - Tandis que maintenant il a douze maisons mais plus un château ! s'écria lady Windermere.
            - Que voulez-vous ma chère, dit la duchesse, j'aime...
            - Le confort, dit Mr Podgers, les perfectionnements modernes et l'eau chaude dans toutes les chambres. Votre Grâce a mille fois raisons. Le confort voilà tout ce que notre civilisation peut nous donner.
            - Vous avez admirablement dépeint le caractère de la duchesse, Mr Podgers. Il faut maintenant nous brosser celui de Lady Flora et, ( répondant à un signe de tête de la souriante hôtesse ) une grande jeune fille aux cheveux roux d'Ecossaise, aux omoplates saillantes, quitta gauchement l'abri du canapé pour étendre une longue main osseuse aux doigts en spatules.
            - Ah, une pianiste, je vois, dit Mr Podgers, une excellente pianiste, pas très musicienne peut-être. Très réservée, très honnête et fort amie des bêtes.
            - Comme c'est vrai ! s'écria la duchesse en se tournant vers Lady Windermere, absolument vrai ! Flora a deux douzaines de colleys à Macloskie, et elle transformerait notre maison de Londres en ménagerie si son père la laissait faire.
            - Mais c'est exactement ce que je fais de ma maison tous les jeudis, s'écria Lady Windemere en riant, sinon que j'ai plus le goût des lions plus que celui des colleys.
           - C'est là votre unique erreur Lady Windermere, dit Mr Podgers en s'inclinant.
           - Une femme qui ne sait pas rendre ses erreurs charmantes n'est qu'une femelle, lui fut-il répondu. Mais il vous reste d'autres mains à examiner pour nous. Venez montrer la vôtre à Mr Podgers, Sir Thomas.
            Un vieux monsieur d'allure affable en gilet blanc, s'avança et tendit une main épaisse, rugueuse dont le majeur était particulièrement long.
            - Nature aventureuse... Déjà quatre voyages au long cours, un à venir. Trois fois naufragé. Non deux seulement, mais danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur à tous crins, d'une ponctualité parfaite, collectionneur de curiosités passionné. Une grave maladie entre seize et dix-huit ans. A hérité d'une fortune vers l'âge de trente ans. Aversion profonde envers les chats et les radicaux.
la tour            - Extraordinaire, s'exclama Sir Thomas. Décidément il faut que vous examiniez aussi la main de mon épouse.
            - De votre seconde épouse, dit doucement Mr Podgers qui avait gardé la main de Sir Thomas dans la sienne. De votre seconde épouse, vous m'en verrez ravi.
            Mais Lady Marvel, dame d'allure mélancolique aux cheveux bruns et aux cils pleins de sentiment refusa tout net de laisser révéler son passé ou son avenir, et Lady Windermere eut beau faire rien ne put décider M. de Koloff, l'ambassadeur de Russie, ne fût-ce qu'à retirer ses gants. A la vérité bien des gens paraissaient redouter d'affronter l'étrange petit homme au sourire stéréotypé, aux lunettes d'or et aux yeux brillants fureteurs. Et quand devant tout le monde il eut expliqué à la pauvre Lady Fermore que sans avoir le moindre goût pour la musique elle montrait un fort penchant pour les musiciens, le sentiment général fut que la chiromancie était une science des plus dangereuses et qu'on ne saurait encourager hors du tête à tête.
            Pourtant Lord Arthur Savile qui ignorait tout de la malheureuse histoire de Lady Fermor et qui avait observé Mr Podgers avec un grand intérêt était extrêmement curieux de faire examiner sa main. Comme il éprouvait quelque pudeur à se mettre en avant il traversa la pièce jusqu'à l'endroit où se tenait Lady Windermere et, en rougissant de charmante façon, lui demanda si elle pensait que Mr Podgers y verrait quelque objection.
            - Bien sûr que non, répondit-elle. C'est pour cela qu'il se trouve ici. Tous mes lions, Lord Arthur, sont des lions savants qui, à mon moindre commandement sautent à travers des cerceaux. Mais je dois vous avertir d'avance que je raconterai tout à Sybil. Elle vient déjeuner demain avec moi pour parler chapeaux et si Mr Podgers découvre que vous avez mauvais caractère, une tendance à la goutte ou une femme à Bayswater, soyez assuré que je ne manquerai pas de l'en informer dans tous les détails.
            Lord Arthur sourit et hocha la tête.
            - Cela ne me fait pas peur, répondit-il. Sybil me connaît aussi bien que je la connais moi-même.
            - Ah ! Je regrette un peu de vous l'entendre dire. Le fondement solide du mariage est une incompréhension réciproque. Mais non je n'ai aucun cynisme, seulement de l'expérience, ce qui revient à peu près au même malgré tout. Mr Podgers, Lord Arthur Savile meurt d'envie que vous lisiez dans sa main. Mais ne lui dites pas qu'il est fiancé à l'une des plus belles jeunes filles de Londres car le Morning Post a publié la nouvelle il y a un mois.
            - Chère Lady Windermere, s'écria la marquise de Jedburgh, laissez-moi Mr Podgers un moment encore. Il vient de m'apprendre que je devrais monter sur scène et cela m'intéresse au plus haut point.  soutine
            - S' il vous a dit une chose pareille, Lady Jedburgh, il faut décidément que je vous l'enlève. Par ici tout de suite Mr Podgers. Que lisez-vous dans la main de Lord Arthur ?
            - Ma foi, dit Lady Jedburgh qui esquissa une moue en se levant du canapé, si on ne me laisse pas monter sur scène on voudra bien m'autoriser à prendre place parmi les spectateurs tout de même.
            - Bien entendu nous allons tous assister au spectacle, dit lady Windermere, et maintenant Mr Podgers faites en sorte de nous dire quelque chose de gentil.  Lord Arthur est un de mes tout préférés.
            Mais quand Mr Podgers vit la main de Lord Arthur, il pâlit singulièrement et ne dit mot. Un frisson parut le traverser et ses gros sourcils broussailleux furent agités de convulsions aussi étranges d'agaçantes comme chaque fois que quelque chose l'intriguait. Puis d'énormes gouttes de sueur perlèrent sur son front jaune, et ses doigts boudinés se firent froids et moites.
            Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces signes d'agitation étranges et, pour la première fois de sa vie il ressentit de la peur. Son premier mouvement fut de se précipiter hors de la pièce, mais il se contint. Mieux valait connaître le pire, quel qu'il fût, plutôt que de rester dans cette horrible incertitude.
            - J'attends, Mr Podgers, dit-il.
            - Nous attendons tous, s'écria Lady Windermere à sa façon impatiente et vive, , le chiromancien ne répondit rien.
            - Je suis persuadée qu'Arthur doit monter sur scène, dit Lady Jedburgh, mais qu'après vos sarcasmes Mr Podgers n'a pas le courage de le lui dire.
            Mr Podgers laissa soudain tomber la main droite de Lord Arthur et s'empara de la gauche qu'il examina en se penchant si bas que la monture d'or de ses lunettes semblait presque toucher la paume. Pendant un instant son visage devint un masque blême d'horreur, mais il recouvra bientôt son sang-froid, se tourna vers Lady Windermere et dit avec un sourire forcé :
            - C'est la main d'un charmant jeune homme.
            - Sans doute ! répondit Lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant ? Voilà ce que je veux savoir.
            - Tous les jeunes gens charmants le deviennent, dit Mr Podgers.
            - Je ne crois pas qu'un mari doive être trop séduisant, murmura Lady Jedburgh pensivement. C'est si dangereux.
            - Ma chère enfant ils ne sauraient jamais être trop séduisants, s'écria Lady Windermere. Mais je veux des détails. Il n'y a que les détails qui soient intéressants. Que va-t-il arriver à Lord Arthur ?
            - Eh bien, au cours des prochains mois Lord Arthur partira en voyage...
            - Ah oui, en voyage de noces, cela va de soi !
            - Et perdra un parent.
            - Pas sa soeur j'espère ? dit Lady Jedburgh d'une voix apitoyee.
            - Certainement pas sa soeur, répondit Mr Podgers en faisant un geste de
dénégation. Juste un parent éloigné.
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            - Ma foi je suis affreusement déçue, dit Lady Windermere. Je n'aurais strictement rien à dire à Sybil demain. Aujourd'hui personne ne se soucie plus des parents éloignés. Il y a des années qu'ils sont passés de mode. Enfin je suppose qu'elle ferait bien de se munir d'une robe de soie noire, cela peut toujours se porter à l'église, n'est-ce pas ? Et maintenant allons dîner. Les autres ont dû déjà tout dévorer, mais nous trouverons peut-être un peu de potage chaud. François faisait de très bonnes soupes autrefois, mais maintenant la politique l'occupe tellement que je ne me sens plus tout à fait sûre de lui. Je voudrais tant que le général Boulanger se tint tranquille ! Duchesse vous devez être fatiguée.
            - Pas le moins du monde chère Gladys, répondit la duchesse en se dandinant vers la porte. Je me suis énormément amusée, et le manucure... le chiromancien, veux-je dire, est bien intéressant. Flora où est passé mon éventail en écaille ? Oh merci Sir Thomas, merci beaucoup. Et mon châle de dentelle Flora ? Oh merci Sir Thomas, c'est très aimable à vous.
            Et la noble créature réussit enfin à descendre l'escalier sans renverser plus de deux fois son flacon de parfum.
            Pendant tout ce temps Lord Arthur Savile était resté debout près de la cheminée. Le même sentiment d'effroi, la même sensation nauséeuse d'un malheur à venir l'accablaient. Il sourit tristement à sa soeur lorsque, si jolie avec sa robe de brocart rose et ses perles, celle-ci passa près de lui au bras de Lord Plymdale, et il entendit à peine Lady Windermere l'inviter à la suivre. Il songeait à Sybil Merton, et l'idée que quelque chose pût les séparer lui emplissait les yeux de larmes.
             A le voir on eût pensé que Nemesis avait dérobé le bouclier de Pallas pour lui montrer la tête de la Gorgone.  Il paraissait pétrifié et la mélancolie donnait à son visage une allure marmoréenne. Il avait mené la vie raffinée et luxueuse d'un jeune homme bien né et fortuné, une vie que concourraient à rendre délicieuse l'absence de tout souci sordide et la magnifique insouciance des jeunes gens, et voilà que pour la première fois il prenait conscience du redoutable mystère de la Destinée, de la terrifiante signification du mot Destin.
            Tout cela avait quelque chose d'insensé et de monstrueux. Se pouvait-il donc que fût inscrit au creux de sa main, en caractères qu'il ne pouvait lire mais qu'un autre savait déchiffrer, quelque péché secret, le signe rouge sang d'un crime ? N'y avait-il aucune échappatoire ? N'étions-nous rien de plus que des pions que remuent sur un échiquier des puissances occultes, des vases que le potier façonne à sa guise, pour l'honneur ou la honte ? Sa raison se révoltait contre cette idée.  Et pourtant il avait le sentiment qu'une tragédie planait au-dessus de lui et qu'il avait soudain été appelé à porter un intolérable fardeau. Les acteurs ont bien de la chance ! Ils peuvent choisir de paraître dans la tragédie ou dans la comédie, de faire souffrir ou d'amuser, de rire ou de pleurer à chaudes larmes.  Mais dans la vie réelle il en va tout autrement.  La plupart des hommes et des femmes sont contraints de jouer des rôles pour lesquels ils n'ont aucune aptitude.  Ce sont nos Guildenstern qui jouent Hamlet pour nous, et no Hamlet doivent se livrer aux facéties du prince Hal. Le monde est une scène mais la pièce est mal distribuée.
            Soudain Mr Podgers entra dans la pièce. Lorsqu'il aperçut Lord Arthur il frissonna et son visage commun, bouffi, vira au jaune vert. Les regards des deux hommes se croisèrent, et il y eut un moment de silence.
            - La Duchesse a oublié un de ses gants Lord Arthur et m'a demandé de le lui rapporter, finit par dire Mr Podgers. Ah, je le vois sur le canapé ! Bonsoir.
            - Mr Podgers je dois vous prier instamment de répondre à une question que je vais vous poser.
            - Une autre fois,  Lord Arthur. La Duchesse est inquiète, je crains de devoir partir.
            - Non, vous ne partirez pas. La Duchesse n'est pas pressée.
            - Il ne faut pas faire attendre les dames, Lord Arthur, dit Mr Podgers avec un regard mourant. Le beau sexe cède facilement à l'impatience.
            Les lèvres finement ciselées Lord Arthur se plissèrent en une moue de dédain irrité.  La pauvre duchesse comptait bien peu pour lui en cet instant. Il traversa la pièce jusqu'à l'endroit où se tenait Mr Podgers et tendit la main vers lui.
            - Dites-moi ce que vous avez vu là-dedans. Dites-moi la vérité, il faut que je la connaisse. Je ne suis pas un enfant.
            - Mr Podgers cligna des yeux derrière ses lunettes cerclées d'or et, très mal à l'aise, commença à se dandiner d'un pied sur l'autre tout en tripotant nerveusement une chaîne de montre très voyante.
            - Qu'est-ce qui vous fait croire que j'ai vu dans votre main autre chose que ce que je vous en ai rapporté ? Lord Arthur ?
            - Je sais très bien que vous avez vu quelque chose et j'insiste pour que vous me disiez de quoi il s'agit. Je vous paierai pour cela. Je vous donnerai un chèque de cent livres.
            Les yeux verts étincelèrent un instant, puis reprirent leur expression morose.
            - Cent guinées; finit par dire Mr Podgers à voix basse.
            - D'accord, je vous enverrai un chèque demain. Quel est votre club ?
            - Je n'ai pas de club. C'est-à-dire, pas en ce moment. Mon adresse est... mais permettez-moi de vous donner ma carte, et tirant de la poche de son gilet un morceau de carton doré sur tranche, Mr Podgers le tendit à Lord Arthur, en s'inclinant très bas :
                                        Mr Septimus R Podgers
                                        Chiromancien professionnel
                                        103a West Moon Strett
Je reçois de 10h à 4h, murmura mécaniquement Mr Podgers, et j'accorde une réduction aux familles.
            - Dépêchez-vous, s'écria Lord Arthur très pâle en tendant sa main.
            Mr Podgers jeta des regards inquiets aux alentours et tira la lourde tenture devant la porte.
            - Cela va prendre quelque temps, Lord Arthur. Vous devriez vous asseoir.
            - Dépêchez-vous monsieur, s'écria de nouveau Lord Arthur en tapant du pied avec colère sur le parquet bien ciré.
            Mr Podgers sourit, tira de son gousset une petite loupe, l'essuya play-orignial.com                                                      soigneusement avec son mouchoir.
                                                                  - Je suis fin prêt, dit-il.


                                                                             II

            Dix minutes plus tard, le visage blême d'épouvante et les yeux fous de douleur Lord Arthur Savile se rua hors de Bentick House en forçant son passage à travers la foule des valets de pied en manteau de fourrure qui entouraient la vaste marquise à rayures. Il paraissait ne rien voir, ne rien entendre. Malgré le froid vif qui règnait ce soir-là et le vent mordant qui faisait vaciller la flamme des réverbères autour de la place, il avait les mains fiévreuses, le front brûlant. Il marchait, marchait toujours d'allure presque d'un homme ivre. Un agent de police le regarda curieusement lorsqu'il passa devant lui et un mendiant qui s'était traîné hors d'un porche pour demander l'aumône prit peur devant une misère plus profonde que la sienne. A un moment il s'arrêta sous un réverbère et contempla ses mains, croyant déjà apercevoir une tâche de sang.. Un faible cri s'échappa de ses lèvres tremblantes.
            Le meurtre ! Voilà ce que le chiromancien avait vu au creux de sa main. Le meurtre ! La nuit elle-même paraissait le savoir, et il semblait que le vent mauvais lui hurlât aux oreilles le mot maudit. Le meurtre était partout dans les coins sombres des rues, lui riait au visage depuis le toit des maisons..
            Lord Arthur Savil se rendit d'abord au Parc dont les sombres bosquets paraissaient le fasciner, il s'appuya d'un air las contre la grille et à l'écoute du frémissement silencieux des arbres, rafraîchit son front au contact du métal humide. " Le meurtre ! Le meurtre ! " répétait-il sans cesse comme si la répétition pouvait atténuer l'horreur du mot. Le son de sa propre voix le fit trembler et pourtant il espérait presqu'Echo pût l'entendre pour réveiller de ses rêves la ville assoupie. Il éprouvait le désir intense d'arrêter le premier venu et de tout lui raconter.
            Ensuite, au-delà d'Oxford Street il erra dans d'étroites et infâmes ruelles. Deux femmes, le visage fardé, se gaussèrent de lui lorsqu'il les dépassa. D'une cour obscure parvint un vacarme de jurons et de coups auxquels succédèrent des cris perçants et il découvrit, serrées sur un seuil humide, les silhouettes bossues de la pauvreté et de la vieillesse. Une étrange pitié l'envahit. Le sort de ces enfants du pêché et de la misère était-il comme le sien, déjà décidé ? N'étaient-ils, comme lui, que les marionnettes d'un monstrueux spectacle ?                                                                                                         tryskel.Hautefort.com
            Pourtant le mystère de la souffrance le frappait moins que son absurdité, son inutilité absolue, sa grotesque insignifiance. Que tout cela était incohérent ! Quel manque total d'harmonie ! Il était stupéfait par le hiatus entre l'optimisme frivole de l'époque et les réalités de l'existence. Il était encore très jeune.
           Au bout d'un moment il se retrouva devant l'église de Marylebone. La chaussée silencieuse semblait un long ruban d'argent poli mouchetées de-ci de-là les sombres arabesques d'ombres mouvantes. Au loi s'incurvait l'alignement des réverbères aux flammes vacillantes, et devant une petite Rmaison ceinte de murs stationnait un cab solitaire, à l'intérieur le cocher dormait. Il pressa le pas en direction de Portland Place, regardant derrière lui de temps à autre, comme s'il craignait d'être suivi. Au coin de Rich Street deux hommes lisaient une petite affiche collée à une palissade. Mû par une étrange curiosité il traversa la rue. Lorsqu'il s'approcha le mot " meurtre " écrit en lettres noires frappa son regard. Il tressaillit, rougit. C'était un avis de recherche offrant une récompense pour toute information susceptible de permettre l'arrestation d'un homme de taille moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou, vêtu d'un manteau noir et d'un pantalon à carreaux, une balafre barrait la joue droite. Il lut et relut l'avis se demandant si le misérable serait appréhendé et d'où lui venait sa balafre. Peut-être un jour son propre nom serait placardé sur les murs de Londres. Un jour peut-être, mettrait-on sa tête à prix.
            Cette pensée le rendit malade d'effroi. Il tourna les talons et se hâta dans la nuit.
            Où se rendit-il ? Il le savait à peine. Il se souvenait vaguement avoir erré parmi un labyrinthe de maisons sordides, s'être perdu dans un gigantesque réseau de rues obscures et que l'aube était déjà levé lorsqu'il avait fini par rejoindre Piccadilly Circus. Rentrant chez lui à Belgrave Square il croisa les grands chariots qui se dirigeaient vers Covent Garden. Les rouliers aux bons visages hâlés, leurs épais cheveux bouclés, avançaient d'un pas ferme, faisaient claquer leur fouet et se hêlaient de temps à autre. Juché sur un immense cheval gris pour conduire un attelage des plus bruyants, se tenait un garçon potelé qui avait piqué des primevères dans son chapeau cabossé, agrippait solidement ses petites mains à la crinière et riait. Les hautes piles de légumes contre le ciel matinal ressemblaient à des blocs de jade qui se seraient détachés sur les pétales rose de quelque merveilleuse rose. Lord Arthur se sentait étrangement touché, il n'aurait su dire pourquoi. Le charme délicat de l'aube recelait à ses yeux quelque chose de pathétique et d'indicible, et il songea à tous ces jours qui naissent en beauté et se terminent en tempête. Et puis ces rustres aux voix joviales et rudes, aux façons insouçiantes, quel Londres étrange ils découvraient ! Un Londres vierge du pêché de la nuit comme de la fumée du jour, une ville pâle, fantomatique, désolée et pleine de tombeaux. Il se demanda ce qu'ils en pensaient. Savaient-ils quelque chose de sa splendeur et de sa honte, de ses joies flamboyantes et farouches, de sa hideuse faim, de tout ce qu'il crée et detruit de l'aube au crépuscule ? A leurs yeux Londres n'était sans doute qu'un marché auquel ils portaient leurs fruits à vendre, où ils ne s'attardaient que quelques heures tout au plus et qu'ils quittaient alors que les rues étaient encore silencieuses et les maisons endormies. Il avait plaisir à les regarder passer. Tout grossiers qu'ils étaient avec leurs pesants souliers à clous et leur démarche pataude, ils apportaient avec eux un peu d'Arcadie. Le jeune homme eut le sentiment que la Nature près de qui ils avaient vécu leur avait enseigné la paix. Il leur envia tout un savoir qu'ils ignoraient.
            Lorsqu'il parvient à Belgrave Square, le ciel était d'un bleu pâle et les oiseaux commençaient à gazouiller dans les jardins.


                                                                    III

            Lord Arthur se réveilla...                 ( à suivre )




     

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