dimanche 3 août 2014

Dans la neige Stefan Zweig ( nouvelle Autriche )



                                                    Dans la neige

            Une petite ville allemande du Moyen-Âge, tout près de la frontière polonaise, avec la lourdeur carrée propre aux bâtiments du XIVè siècle. L'image colorée et animée qu'offre habituellement la ville a laissé place à une impression unique, une blancheur aveuglante, étincelante qui domine les larges murailles d'enceinte et pèse sur les sommets des tours que la nuit vient d'envelopper d'un pâle voile de brume.
            L'obscurité s'étend rapidement. L'agitation sonore et désordonnée de la rue, l'activité de la foule laborieuse s'assourdit jusqu'à se transformer en un bruit diffus qui semble venir de très loin et que seul interrompt, à intervalles réguliers, le chant monotone des cloches vespérales. La journée de travail s'achève pour les artisans fatigués qui aspirent au repos, les lumières se font de plus en plus rares, de plus en plus clairsemées, pour finir par disparaître entièrement. La ville, tel un seul être puissant, est profondément endormie.
            Tout son s'est évanoui, même la voix tremblante du vent sur la lande s'est éteinte en une douce berceuse ; on entend le léger chuchotement des flocons de neige qui s'écrasent au terme de leur course.
            Soudain on perçoit un faible bruit. On dirait les pas lointains et pressés d'un cheval qui s'approche. Étonné, l'homme de garde ivre de sommeil se met à la fenêtre, à l'écoute de ce qui se passe au-dehors. Effectivement un cavalier se dirige au grand galop vers la porte, et une minute plus tard une voix rauque, éraillée par le froid, réclame le droit d'entrer. Le portail s'ouvre, un homme s'introduit tenant à ses côtés un cheval en nage qu'il remet aussitôt au portier dont il apaise rapidement les réticences à l'aide de quelques paroles et d'une assez grosse somme d'argent, puis, d'une démarche rapide et assurée, montrant ainsi qu'il connaît parfaitement les lieux, il dépasse la place du marché déserte, d'une blancheur scintillante et, par des ruelles silencieuses et des chemins enneigés, il prend la direction de la partie opposée de petite ville.
            Il y a là quelques maisons exiguës, serrées les unes contre les autres, comme si chacune avait besoin d'être étayés par ses voisines. Toutes sont austères, modestes, penchées et noircies de fumée et elles baignent toutes dans le silence immémorial du secret des ruelles. On a l'impression que jamais elles n'ont connu la gaieté de ces fêtes où le plaisir s'exprime dans l'exubérance, que jamais des transports de joie n'ont fait vibrer ces fenêtres rendues aveugles et cachées, que jamais un brillant rayon de soleil n'a reflété l'éclat de son or dans les vitres. A l'écart, pareilles à des enfants effarouchés qui ont peur des autres, elles se blottissent ensemble dans la concentration du ghetto.
            L'étranger s'arrête devant une de ces maisons, celle qui est la plus grande et qui a relativement la plus belle apparence. Elle appartient à l'homme le plus riche de la petite communauté et sert en même temps de synagogue.                                                                                    
            A travers les fentes des rideaux tirés passe une vive lueur et de la chambre éclairée parviennent des voix en train de chanter un cantique. C'est la fête de Hanouka qui est célébrée dans la paix, la fête de l'allégresse et de la victoire des Maccabées, un jour qui rappelle à ce peuple, expulsé et asservi par le destin,  la plénitude de sa force d'autrefois, un des rares jours de joie que la Loi et la vie lui ont accordés. Mais ces chants ont un accent de mélancolie et de nostalgie, et l'éclat métallique des voix est rouillé par les millions de larmes versées. Le cantique semblable à une complainte désespérée, résonne dans la ruelle déserte, puis s'éteint.
            L'étranger reste quelque temps immobile devant la maison, perdu dans ses pensées et dans ses rêves, sa gorge se remplit de lourdes larmes qui jaillissent et de sanglots, et involontairement elle se met à chanter les antiques mélodies sacrées qui montent de son coeur. Son âme est empreinte d'un profond recueillement.
           Puis il se ressaisit. D'un pas hésitant il se dirige vers le portail fermé et abat avec vigueur le marteau sur la porte qui vibre sourdement. Cette vibration se propage dans le bâtiment tout entier.
           Comme sous l'effet d'un signal convenu, le chant s'éteint instantanément en haut. Tous ont pâli et se regardent d'un air effaré. D'un seul coup l'atmosphère de fête s'est dissipée. Engloutis les rêves de la force victorieuse d'un Judas Maccabée aux côtés duquel chacun se tenait en esprit, plein d'enthousiasme, disparu le radieux royaume des juifs qu'ils avaient devant les yeux. Ils sont devenus les pauvres juifs frissonnants et impuissants. La réalité est de nouveau là.                                                          
            Silence de mort. Le livre de prières est tombé des mains tremblantes de l'officiant, personne ne peut empêcher ses lèvres blêmes de frémir. Une angoisse horrible a pris possession de la pièce et enserre toutes les gorges d'une poigne de fer.                                                                    
            Ils en connaissent bien la raison.                                                            lionel.mesnard.free.fr
            Un mot terrible était parvenu jusqu'à eux, un mot nouveau, jamais entendu, dont leur propre peuple devait éprouver la signification sanglante. Les flagellants avaient fait leur apparition en Allemagne, ces sauvages fanatiques qui se lacéraient le corps à coups de fouet dans des déchaînements de joie et d'extase, ces hordes d'ivrognes et de fous furieux qui avaient massacré et torturé des milliers de juifs et voulaient leur arracher par la force  leur palladium le plus sacré : l'antique foi de leurs ancêtres. Et c'était là leur plus grande peur. L'expulsion, les coups, le vol, l'esclavage, ils avaient tout accepté avec une patience aveugle et fataliste.  Chacun d'entre eux avait vécu tard dans la nuit des agressions accompagnées de pillage et d'incendie et un frisson parcourait toujours leurs membres au souvenir de ces temps-là.
            Et la rumeur avait couru il y a quelques jours seulement qu'une bande se dirigeait également vers cette région qui jusque là ne connaissait les flagellants que de nom et qu'elle ne devait plus être loin.. Peut-être étaient-ils déjà ici ?
            Un frayeur terrible qui retient les battements de leur coeur s'est emparée de tous. Ils revoient les hordes sanguinaires aux visages avinés se ruant farouchement dans leurs maisons, des torches flamboyantes à la main, l'appel au secours étouffé de leurs femmes, contraintes d'assouvir le désir brutal des assassins, résonne déjà à leurs oreilles, ils devinent déjà l'éclat des armes. Tout cela est pareil à un rêve, aussi précis, aussi vivant.
            L'étranger lève la tête écoute et, comme personne ne lui ouvre, il recommence à frapper. Le grondement sourd vibre à nouveau à travers la maison bouleversée et muette.
            Entre-temps le maître des lieux, l'officiant, auquel sa blanche barbe ondoyante et son grand âge donnent l'aspect d'un patriarche, s'est un peu ressaisi. D'une voix très basse il murmure :
            - A la grâce de Dieu !
            Il se penche alors vers sa petite fille, une belle enfant, qui fait penser à un chevreuil effrayé se retournant vers celui qui le poursuit avec de grands yeux suppliants :
            - Léa va voir qui est dehors !
            Tous les regards se tournent et se concentrent sur le visage de la jeune fille qui se dirige d'un pas timide vers la fenêtre, elle écarte le rideau de ses doigts pâles et tremblants. Puis un cri jaillit du plus profond de son âme :
            - Dieu soit loué, c'est un homme seul.
            - Loué soit Dieu ! répète-t-on de tous côtés en un soupir de soulagement.
            A présent les personnages figés sur qui pesait ce terrible cauchemar s'animent de nouveau. Des groupes épars se forment, les uns prient en silence, d'autres commentent, pleins de crainte et d'incertitude, l'arrivée inopinée de l'étranger à qui l'on ouvre maintenant la porte.
            Toute la pièce est remplie de l'odeur lourde et oppressante des bûches et de la présence d'une assemblée si nombreuse réunie autour de la table de cérémonie richement garnie sur laquelle est posé l'emblème et le symbole de cette sainte soirée, le chandelier à sept branches. Ses bougies brûlent d'un faible éclat dans cette atmosphère quelque peu enfumée. Les femmes portent de somptueux vêtements ornés de bijoux, les hommes ont mis de larges habits avec des châles de prière blancs. A travers la pièce étroite souffle une profonde solennité que seule peut conférer la véritable piété.
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            On entend déjà les pas pressés de l'étranger qui monte, et voici qu'il fait son entrée.
 Une bourrasque d'une force effroyable pénètre avec lui par la porte ouverte dans la chaleur de la maison. Un air glacial mêlé de neige s'engouffre et fait frissonner toute l'assistance. Le vent coulis éteint les bougies vacillantes du chandelier, mais une dernière continue de tressaillir, comme sur le point de mourir. La chambre baigne soudain dans une lueur crépusculaire pesante désagréable. On dirait que tout à coup une nuit froide cherche à descendre le long des murs. Instantanément le bien-être et la paix se sont envolés. Chacun a conscience du mauvais présage lié à l'extinction des bougies sacrées et la superstition les fait à nouveau frémir. Mais personne n'ose prononcer un seul mot.
            A la porte se tient un homme de haute taille, à la barbe noire, qui paraît n'avoir guère plus de trente ans. Il se débarrasse à la hâte des tissus et des couvertures dans lesquels il s'était emmitouflé.
            A l'instant où ses traits deviennent visibles à la clarté incertaine de l'unique bougie dont la flamme tremble, Léa se précipite sur lui et le prend dans ses bras. C'est Josué, son fiancé, de la ville voisine.
            Les autres se pressent aussi vivement autour de lui et le saluent joyeusement. Mais bientôt ils se taisent, car il repousse sa fiancée, la mine triste et sévère. La connaissance de faits graves et inquiétants a creusé de larges sillons sur son front. Tous les regards craintifs pèsent sur lui qui incapable de maîtriser ses propos face au raz de marée de ses sentiments. Il saisit les mains les plus proches, et dans un souffle arrache le pénible secret de ses lèvres :
            - Les flagellants sont là...
            Les regards interrogateurs se figent et il sent s'arrêter soudain le pouls des mains serrées dans les siennes. Pris de tremblements l'officiant se retient à la lourde table, si bien que le cristal des verres se met à chanter doucement et à vibrer. La peur enserre à nouveau ces coeurs abattus et arrache l'ultime goutte de sang de ces visages effrayés fixés sur le messager.
            L'unique bougie vacille une dernière fois et s'éteint. La lampe suspendue continue seule d'éclairer faiblement ces êtres effarés et anéantis, frappés comme par la foudre par les paroles du jeune homme.
            - Dieu l'a voulu ! murmure sourdement une voix pleine de résignation, de fatalisme. Mais les autres sont incapables de réagir.
            Cependant l'étranger continue à parler avec véhémence, par bribes, comme s'il ne voulait pas lui-même entendre ce qu'il dit.
            - Ils arrivent. Nombreux. Des centaines. Et avec beaucoup d'autres. Le sang coule dans leurs mains, ils ont tué des milliers de gens, tous des nôtres, à l'est. Ils sont déjà passés dans ma ville.
            Il est interrompu par le cri terrible que pousse une femme dont les torrents de larmes ne peuvent atténuer la violence. Celle-ci, encore jeune, mariée depuis peu, se précipite sur lui.
           - Ils sont là ? Et mes parents ? Mes frères, mes soeurs, leur est-il arrivé malheur ?
           Il se penche sur elle et, la gorge nouée par les sanglots il prononce doucement ces mots qui sonnent comme une consolation :
           - Ils ne connaîtront plus la souffrance humaine.
           Le silence règne à nouveau, un silence absolu. Le spectre effroyable  de la peur de la mort se dresse parmi eux et les fait trembler. Il n'est pas un seul d'entre eux qui n'ait eu dans la ville là-bas un cher disparu.
           Des larmes coulent dans la barbe argentée de l'officiant et, de sa voix frêle qui ne veut pas lui obéir, il entonne alors avec des mots hésitants l'antique et solennelle prière des morts. Tous psalmodient avec lui. Ils ne savent pas eux-mêmes qu'ils chantent, ils ne savent rien du texte et de la mélodie qu'ils répètent machinalement, chacun ne pense qu'aux êtres qui lui sont chers. Le chant prend de plus en plus d'ampleur, la respiration devient de plus en plus profonde, le refoulement des sentiments qui jaillissent de plus en plus pénible, les paroles de plus en plus confuses et finalement tous fondent en larmes dans la violence et le désarroi de leur douleur. Une souffrance infinie, pour laquelle il n'existe plus de nom, les a fraternellement étreints.
            Silence de mort. De temps en temps seulement un profond sanglot impossible à étouffer. Et de nouveau le timbre grave et engourdissant du jeune homme.
            - Ils reposent tous auprès de Dieu. Pas un ne leur a échappé. Moi seul ai pu me sauver par la volonté de Dieu.
            - Loué soit son nom, murmure toute l'assistance dans un élan de piété instinctive. Ces mots résonnent comme une formule rebattue dans la bouche de ces êtres brisés et tremblants.
            - Je suis revenu tard dans la ville revenant de voyage, le ghetto était déjà rempli de pillards. On ne m'a pas reconnu, j'aurais pu fuir, mais quelque chose m'a poussé malgré moi à prendre ma place auprès de mon peuple, parmi ceux qui tombaient sous les coups. Soudain un cavalier se dirige vers moi, cherche à me frapper, me manque et vacille sur sa selle. Et brusquement le désir de vivre, la passion s'emparent de moi et me donnent force et courage, je le jette à bas de son cheval et m'éloigne au grand galop sur sa monture dans l'obscurité de la nuit pour venir vers vous. J'ai chevauché un jour et une nuit.
            Il s'arrête un instant, puis d'une voix plus assurée il dit :
            - Assez parlé de cela à présent ! Avant tout que faire ?
            La réponse fuse de tous côtés:
            - Fuir. Nous devons fuir. En Pologne !
            C'est la seule ressource que tous connaissent, l'arme du faible contre le fort, vieille comme le monde, honteuse et pourtant irremplaçable. Personne ne songe à résister. Un juif, lutter ou se défendre ? C'est à leurs yeux quelque chose de ridicule, d'impensable. Ils ne vivent plus à l'époque des Maccabées, les jours de l'esclavage en Egypte sont revenus, qui ont marqué ce peuple du sceau éternel de la faiblesse et de la servitude. Le flot des ans, des siècles, n'a pu l'effacer.
            Il faut donc fuir !
            Quelqu'un avait avancé timidement l'idée qu'on pouvait demander la protection des bourgeois, un sourire méprisant fut la réponse. Le destin de ces êtres asservis avait toujours reposé sur eux-mêmes et sur leur Dieu. Ils n'avaient plus aucune confiance en un tiers.
            On débattit alors des détails. Tous ces hommes qui n'avaient jamais eu d'autre aspiration que d'amasser de l'argent s'accordèrent pour ne reculer devant aucun sacrifice afin d'accélérer leur fuite. Tous leurs biens seraient échangés contre des espèces fût-ce aux conditions les plus désavantageuses, on se procurerait chariots, attelages et le strict nécessaire pour se protéger du froid. D'un seul coup la crainte de la mort avait aboli le particularisme du ghetto de la même façon qu'elle avait fondu le caractère de chacun en une volonté unique. Dans tous ces visages blêmes, épuisés, un seul objectif anime les pensées.
            Et lorsque le matin alluma ses feux tout était déjà discuté et résolu. Avec la mobilité de leur peuple qui avait parcouru le monde, ils s'adaptèrent à leur pénible situation de bannis et une nouvelle prière clôtura leurs dernières dispositions.
            Chacun prit sa part de l'ouvrage, et plus d'un soupir mourut dans le chant léger des flocons de neige qui s'étaient amoncelés en congères le long des rues étincelantes.
            La grande porte de la ville retomba en grondant derrière le dernier chariot des fugitifs.
            Dans le ciel la lune ne brillait que faiblement mais son éclat argentait les myriades de flocons qui dansaient un ballet exubérant, se cachaient dans les vêtements, papillonnaient autour des naseaux des chevaux et crissaient sur les routes qui avaient le plus grand mal à se frayer un chemin à travers l'épaisse couche de neige.
            A l'intérieur des voitures on parlait à voix basse. Les femmes échangeaient, avec des paroles mélancoliques, légèrement chantantes, les souvenirs de leur ville natale qui, dans sa grandeur solide, consciente de sa force, était encore pratiquement devant leurs yeux. De claires voix d'enfants curieux posaient de multiples questions, puis se calmaient et se raréfiaient de plus en plus pour se transformer en un souffle régulier. Tout ceci formait une mélodie qui s'estompait doucement sous le timbre sonore des hommes qui discutaient, soucieux de leur sort et murmuraient des prières. Tous étaient intimement soudés par la conscience de leur solidarité et par l'instinct de la peur du froid qui soufflait son haleine glacée à travers tous les trous et les brèches et qui engourdissait les doigts des conducteurs.
              Le premier chariot s'immobilisa. Aussitôt la colonne entière en fit autant. De toutes les bâches sortirent de pâles visages qui cherchaient connaître la cause de cet arrêt. Le doyen descendit du chariot de tête et tous suivirent son exemple car ils avaient découvert la raison de cette halte.
             Ils n'étaient pas encore loin de la ville. A travers le ruissellement des flocons on pouvait reconnaître de façon indistincte la tour qui se dresse telle une main menaçante dans la vaste plaine et du sommet de laquelle émane une lueur pareille à celle d'une pierre précieuse sur des doigts couverts de bagues.
            Tout était lisse et blanc ainsi que la surface gelée d'un lac. Il n'y avait qu'un espace délimité où l'on voyait ça et là de petits monticules de hauteur égale sous lesquels, ils le savaient, ceux qu'ils aimaient reposaient dans le calme de l'éternité, rejetés de partout, solitaires, comme tout leur peuple, loin de leur patrie.                                                                                                                      
            Profond silence que seuls interrompent de faibles sanglots. Et des larmes brûlantes coulent sur les visages figés, accoutumés à la souffrance et se transforment dans la neige en gouttes de glace étincelante.
            A la vue de cette intense et muette tranquillité toute crainte de la mort se dissipe, est oubliée. Et tous sont soudain envahi par le désir infini, sauvage, à en pleurer, de ce calme et de ce repos éternel dans " le lieu de paix ", en compagnie de ceux qui leur sont chers. Sous cette couverture blanche dorment tant de moments de leur enfance, tant de souvenirs heureux, un bonheur si immense qu'ils ne retrouveront plus jamais
C'est ce que chacun ressent et la nostalgie du " lieu de paix " les saisit tous.
            Pourtant le temps les oblige à repartir. Ils se glissent à nouveau dans les voitures, étroitement serrés les uns contre les autres car, si à l'air libre ils n'avaient pas éprouvé la morsure du froid, des frissons glacés parcourent leurs corps maintenant, ils tremblent de tous leurs membres, claquent des dents. Et dans l'obscurité du chariot les regards se croisent, pleins d'une indicible angoisse et d'une souffrance extrême. Mais ils refont sans trêve en pensée le chemin que les larges sillons des attelages ont imprimé dans la neige pour revenir au lieu de leur désir : " le lieu de paix ".
            Il est minuit passé. Les voitures sont déjà bien loin de la ville, au milieu de la vaste plaine que la lune inonde de lumière et qui est enveloppée par les reflets scintillants de la neige comme par de blancs voiles flottants. Les robustes chevaux avancent avec peine, d'un pas lourd à travers l'épaisse couche de neige qui s'attache obstinément aux roues, avec lenteur, presque insensiblement les attelages progressent en cahotant, on dirait qu'à tout moment ils vont s'immobiliser.
            Le froide est devenu effroyable et, ainsi que des couteaux glacés, il transperce les membres qui ont déjà perdu beaucoup de leur mobilité. Peu à peu une bourrasque s'est levée qui chante une mélodie sauvage et résonne le long des chariots. Telles des mains avides tendues en direction des victimes, elle s'en prend aux bâches qu'elle secoue sans relâche et que les doigts gourds ne parviennent plus à fixer qu'à grand-peine.
            La tempête hurle de plus en plus et dans son chant viennent se perdre les voix des hommes en train de murmurer des prières et dont les lèvres gelées ne peuvent plus former les mots qu'avec effort. Les sanglots des femmes désemparées inquiètes pour l'avenir et les pleurs obstinés des enfants que le froid a arrachés à l'étreinte de la fatigue expirent sous les sifflements aigus de la bourrasque.
            Les roues avancent en gémissant à travers la neige.
            Dans la dernière voiture Léa se blottit contre son fiancé qui lui parle du grand chagrin d'une voix triste et monotone. Et il enlace le corps mince de la jeune fille de son bras engourdi, comme s'il voulait la protéger des attaques du froid et de tout mal. Elle le regarde les yeux pleins de reconnaissance et dans ce tohu-bohu de plaintes et de tourmentes s'écoulent quelques mots tendres et mélancoliques qui leur font oublier la mort et le péril.
            Soudain une secousse brutale les fait tous vaciller. Puis les voitures s'arrêtent.
            A travers les mugissements de la tempête on perçoit de façon indistincte, venant des premiers attelages, des cris, des claquements de fouets et un murmure ininterrompu de voix agitées. On sort des voitures, on se précipite en avant à travers le froid coupant. Un cheval est tombé et a entraîné le second dans sa chute. Autour des bêtes les hommes veulent aider mais en sont incapables, car le vent les déséquilibre comme de fragiles marionnettes, les flocons de neige les aveuglent et leurs mains se raidies, sans force, leurs doigts semblent des morceaux de bois. Au loin aucun secours possible, seule la plaine, fière de son immensité, se perd sans horizon dans la pénombre enneigée et la tempête indifférente qui engloutit leurs cris.
            Ils reprennent alors pleinement conscience de leur triste situation. Sous une forme nouvelle, effroyable, la mort cherche à s'emparer de ceux qui sont réunis sans défense, dans leur impuissance face aux force de la nature qu'ils ne peuvent ni combattre ni vaincre, face à l'arme fatale que représente le froid.
            La tempête claironne continuellement à leurs oreilles ces mots
            - C'est ici que tu dois mourir... mourir.
            Et la mort se transforme chez eux en une résignation et un fatalisme désespérés.
            Personne ne l'a dit à voix haute, tous ont eu simultanément la même pensée. Autant que le permettent leurs membres engourdis ils remontent gauchement dans leurs voitures, étroitement serrés, pour mourir.Ils n'espèrent plus aucune aide.
            Ils se blottissent l'un contre l'autre, chacun contre ceux qui lui sont le plus cher pour être ensemble dans le trépas. Dehors la tempête, leur compagne de chaque instant, chante un air funèbre et les flocons de neige construisent autour des chariots un grand cercueil lumineux.
           La fin approche lentement. Le froid glacial et mordant pénètre de tous côtés, par tous les pores, ainsi qu'un poison s'empare doucement des membres, l'un après l'autre, sûr de son succès.
            Les minutes s'écoulent avec lenteur, comme si elles voulaient donner à la mort le temps d'accomplir sa grande oeuvre de délivrance.
            De longues heures pesantes et chacune d'elles emportent des âmes abattues vers l'éternité.
            La tempête chante joyeuse et se rit avec sauvagerie de ce drame de la vie quotidienne. Tandis que la lune répand négligemment sa lumière argentée sur la vie et sur la mort.
            Un calme profond règne dans la dernière voiture. Quelques-uns sont déjà trépassés, d'autres subissent l'emprise hallucinatoire qui embellit la fin de ceux qui périssent par le froid. Mais ils sont tous silencieux, inertes, les pensées seules jaillissent, en désordre, pareilles à des éclairs brûlants.
            De ses mains glacées Josué serre sa fiancée contre lui. Déjà elle n'est plus, mais il ne le sait pas. Il rêve, ils sont assis tous deux dans la chambre chaude et odorante, le chandelier d'or flambe de ses sept bougies, et ils sont tous ensemble à nouveau, comme jadis. La joie de la fête se reflète sur les visages souriants des assistants qui échangent des propos amènes et qui prient. Et voilà que des êtres disparus depuis longtemps, ses parents défunts eux-mêmes entrent par la grande porte, mais cela ne le surprend pas. Ils s'embrassent tendrement et prononcent des paroles familières. Et ils sont de plus en plus nombreux à s'approcher, des juifs vêtus de costumes et d'habits de cérémonie anciens et fanés, puis viennent les héros, Judas Maccabée et tous les autres. Ils prennent place auprès d'eux, ils parlent, ils sont gais. Et ils s'approchent toujours en plus grand nombre. La pièce est remplie de monde. Les yeux de Josué sont fatigués par le va-et-vient de ceux qui se déplacent de plus en plus rapidement et courent dans tous les sens. Tout ce bruit chaotique fait bourdonner ses oreilles. Le sang bat dans ses artères, il gronde, il bout, plus fort, toujours plus fort.
            Et soudain, tout est calme, tout est fini.
            Le soleil s'est à présent levé et les flocons de neige tombent toujours abondamment, scintillent comme des diamants. La  haute colline que la neige a dressée pendant la nuit dans la plaine, resplendit comme recouverte de pierres précieuses.
            C'est un soleil joyeux et puissant, presque un soleil printanier, qui tout à coup brille. Et en vérité le printemps n'est plus loin. Bientôt il fera bourgeonner et verdir la nature et enlèvera le blanc linceul sur la tombe des pauvres juifs égarés et morts de froid qui, de leur vie, n'avaient jamais connu les beaux jours.


* images 5,6,7 et 8 Chagall
                                                                                                Stefan Zweig ( 1881/1942 )
                                                                             
                                                                                  Dans la neige 1è éd 1901

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