jeudi 31 décembre 2015

Le rickshaw fantôme Rudyard Kipling 1è partie ( nouvelle Angleterre )

Résultat de recherche d'images pour "inde 1900"

jeanmarcpaoli.com

                                            Le rickshaw fantôme

            Un des rares avantages que l'Inde possède sur l'Angleterre, c'est sa grande sociabilité. Au bout de cinq ans de service on s'y trouve, directement ou indirectement, en relations familières avec les deux ou trois cents " civilians " de sa province, tous les mess des dix ou douze régiments et batteries, et quelques quinze cents autres personnes du monde non officiel. En dix ans le monde des connaissances peut se trouver doublé et au bout de vingt ans il n'est pas un Anglais de l'Empire que l'on ne connaisse ou dont on n'ait entendu parler, on peut ensuite voyager du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest sans bourse délier.
            Les globe-trotters qui comptent l'hospitalité comme un droit, ont porté quelque atteinte à cette largesse de coeur, mais il n'en persiste pas moins aujourd'hui que si vous appartenez au cercle des initiés et n'êtes ni un ours ni une brebis galeuse, toutes les maisons vous sont ouvertes, et que notre petit monde est très, très bienveillant, très, très secourable.
            Rickett de Kamartba fut, il y a quelque quinze ans, l'hôte de Polder de Kumaon, avec l'intention de ne séjourner chez lui que quarante-huit heures, mais il se trouva terrassé par une crise de rhumatisme articulaire et, durant six semaines, désorganisa la maison de Polder, l'empêcha de travailler et faillit mourir dans sa chambre à coucher. Polder se conduit comme si Rickett avait fait de lui son éternel obligé et, chaque année envoie au petit Rickett une caisse de bonbons et de jouets.
            Il en va de même dans tout le pays. Des hommes qui ne se donnent pas la peine de vous cacher qu'ils vous tiennent pour un âne bâté, ou des femmes qui noircissent votre réputation et interprètent de travers les distractions de votre femme, se mettront en quatre si vous tombez malade ou si vous vous trouvez sous le coupe de sérieux ennuis.                                                                   encheres.catawiki.eu
Afficher l'image d'origine            Heatherlegh le médecin, en plus de sa clientèle ordinaire tenait un hôpital pour son compte privé, toute une collection de box pour incurables, disaient ses amis. En tout cas une sorte de cale sèche pour l'embarcation que la dureté du temps avait endommagée. Le temps en Inde est souvent accablant, et comme la quantité de briques est toujours la même, et que la seule liberté qu'on vous y accorde est celle de travailler plus que de raison sans espérer de remerciements, il arrive que les gens s'effondrent sur la route et ont finalement la tête aussi brouillée que les métaphores dans ce paragraphe.
            Heatherlegh est le plus charmant docteur que la terre ait porté et l'ordonnance dont il gratifie en général ses malades est :
            " Ne vous dépensez pas, ne vous pressez pas, ne vous emballez pas. "
            Il prétend que le surmenage tue plus de gens que ne justifie l'importance de ce bas monde. Il prétend que c'est le surmenage qui tua Pansay qui mourut entre ses mains, il y a environ trois ans. Il a, cela va sans dire, le droit de parler avec autorité et se moque de ma théorie lorsque je prétends que Pansay avait le cerveau fêlé et que c'est par la fêlure que pénétra le petit coin du monde des Ténèbres qui le précipita vers la mort.. " Pansay a perdu la boule ! a déclara Heatherlegh, après un long congé en Angleterre. Il se peut, oui ou non, qu'il se soit conduit comme un malotru vis-à-vis de Mrs Keith-Wessington. Mon opinion est que le travail de colonisation de Katabundi lui cassa les jambes et qu'il se mit à broyer du noir et prit trop à coeur un flirt ordinaire de paquebot. Toujours est-il qu'il fut effectivement fiancé à Miss Mannering, et elle rompit aussi effectivement avec lui. Après cela il contracta une fièvre légère et toute cette histoire de fantômes ne fit que croître et embellir. Mais c'est bien le surmenage la cause de la maladie.qui l'entretint et tua le pauvre diable. Inscrivez-le au nombre des victimes du système qui consiste à faire exécuter à un seul homme le travail de deux hommes et demi.
            Telle n'est pas ma croyance. Lorsque Heatherlegh était appelé chez ses malades et qu'il m'arrivait d'être disponible, je veillais Pansay. La description que le pauvre garçon me faisait à voix basse, égale, du cortège qui toujours passait au pied de son lit, me rendait vraiment malheureux. Ajoutez à cela qu'il avait la richesse d'expression des malades. Lorsque guéri pendant quelque temps, je le poussai à écrire toute l'histoire, depuis le commencement jusqu'à la fin, pensant que le travail de la plume pourrait aider au soulagement de l'esprit.
Afficher l'image d'origine            Tout le temps qu'il écrivit il resta sous l'emprise d'une forte fièvre, et le style de mélodrame qu'il adopta ne pouvait le calmer. Deux mois plus tard il fut déclaré de nouveau bon pour le service. Mais bien qu'on eût un besoin urgent de lui pour combler un déficit d'hommes à la commission des finances, il préféra mourir, jurant jusqu'à la fin qu'il était ensorcelé.
            J'obtins qu'il me remit son manuscrit avant sa mort, et voici, telle qu'il l'écrivit, sa version de l'affaire.
            " Mon médecin me dit qu'il me faut du repos et un changement d'air. Il n'est pas impossible que d'ici peu j'aie l'un et l'autre, repos que ni l'ordonnance à dolman rouge ni le canon de midi ne sauraient rompre, et changement d'air bien au-delà de ce que peut m'offrit un steamer en route  shutterstock.com                                   pour le pays. En attendant, je suis décidé à rester où je suis, et au parfait mépris des ordres de mon médecin à mettre le monde entier dans ma confidence. Vous apprécierez par vous-même la nature véritable de ma maladie, et jugerez non moins par vous-même si nul homme né de femme sur cette terre passa jamais par les mêmes tourments que moi.
            Pour parler maintenant comme le pourrait faire un condamné avant qu'on ait tiré sur lui les verrous de la trappe, mon histoire, quelque étrange et horriblement invraisemblable qu'elle puisse paraître, réclame tout au moins de l'attention. Que jamais elle ne doive recevoir créance j'en suis on ne peut plus sûr. Il y a deux mois j'airais traité de dément ou d'ivrogne celui qui eût osé me raconter la même. Il y a deux mois j'étais le plus heureux homme de l'Inde. Aujourd'hui, de Peshawer à la mer nul n'est plus torturé. Mon médecin et moi sommes les seuls à connaître tout ceci. Son explication : " J'ai le cerveau, la digestion et la vue, tous légèrement atteints, ce qui donne lieu à ces fréquentes et persistantes * hallucinations * ". Hallucinations, vraiment ! Je le traite d'idiot, mais il continue à me soigner avec le même inlassable sourire, le même suave tour de main professionnel, les mêmes favoris rouges bien soignés, jusqu'à ce que je m'accuse de n'être qu'un ingrat et un mauvais malade. Mais vous jugerez par vous-même.
            Il y a trois ans j'eus la bonne... l'on ne peut plus mauvaise fortune... de faire route de Gravesend à Bombay, au retour d'un long congé, avec une certaine Agnès Keith-Wessington, femme d'un officier côté Bombay. Quelle genre de femme ? Là n'est point pour vous la question. Contentez-vous de savoir qu'avant la fin du voyage nous étions éperdument et sans raisonnement possible amoureux. Dieu sait que je peux aujourd'hui en faire l'aveu sans ombre de vanité.
            Dans de semblables situations il en est toujours un qui donne et l'autre qui accepte. Dès le premier jour de notre fatal attachement, j'eus conscience que la passion d'Agnès était plus forte, plus dominante et, s'il m'est permis d'employer l'expression, plus pure que la mienne. Reconnut-elle alors le fait, je ne le sais pas. Toujours est-il que par la suite ce ne fut que trop clair pour nous deux.
            Arrivés à Bombay au printemps, nous partîmes chacun de notre côté, et ne nous rencontrâmes plus pendant trois ou quatre mois, lorsque mon congé et notre amour nous conduisirent à Simla. Nous passâmes la saison ensemble et mon feu de paille s'y consuma en une fin pitoyable avec les derniers jours de l'année. Je ne cherche pas à m'excuser. Je n'adresse aucune excuse. Mrs Wessington avait abandonné pour moi beaucoup de choses et était prête à tout abandonner. De mes propres lèvres, en 1882, elle apprit que j'avais soupé d'elle, de sa vue, de sa société, du son de sa voix. Quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se seraient détachées . Soixante-quinze se seraient promptement vengées grâce à quelque flirt actif et importun avec d'autres hommes. MrsWessington était la centième. Sur elle, ni mon aversion clairement énoncée, ni les brutalités cinglantes dont étaient agrémentés nos entrevues n'eurent le moindre effet.
            - Jack, mon chéri ! Telle était son éternelle antienne. Je suis sûre qu'il ne s'agit en tout cela que d'une méprise, d'une horrible méprise, et qu'un de ces jours nous redeviendrons bons amis. Je vous prie, Jack ! Pardonnez-moi; mon ami !  fr123rf.com
Afficher l'image d'origine            C'était moi le coupable, et je le savais. Le savoir transforma ma pitié en passive endurance, puis en haine aveugle. Ce même instinct, je suppose, qui vous pousse à mettre le pied avec férocité sur l'araignée que vous n'avez tuée qu'à moitié. Et c'est avec cette haine au coeur que s'acheva la saison 1882.
            L'année suivante nous nous retrouvâmes de nouveau à Simla. Elle avait les mêmes timides essais de réconciliation et le même visage, moi avec l'horreur d'elle dans toutes les fibres de mon être. Il arrriva plusieurs fois que je ne pusse éviter de la rencontrer seule, et en chaque occasion ses mêmes paroles. Toujours cette plainte irraisonnée, que tout cela n'était qu'une " méprise ", et toujours l'espoir d'une prochaine " réconciliation ". J'aurais pu m'apercevoir en y prenant garde que seul cet espoir la maintenait en vie. De mois en mois elle pâlissait et devenait diaphane. Vous voudrez bien convenir avec moi qu'une telle conduite aurait mené n'importe qui à la folie, qu'elle était inutile, enfantine, peu digne d'une femme. Je maintiens qu'il y avait beaucoup de la faute de MrsWessington. Et, d'autre part, dans le trouble et la fièvre de mes insomnies je pensai cependant parfois que j'aurais pu me montrer un peu meilleur à son égard. Mais voilà qui pour le coup est une " hallucination ".
            Je ne pouvais prétendre de continuer à l'aimer alors que je ne l'aimais plus. Qu'en dites-vous ? C'eût été peu loyal pour tous deux.
            L'an dernier nous nous rencontrâmes encore, dans les mêmes conditions qu'auparavant. Toujours ces fastidieux appels, et de mes lèvres toujours ces cinglantes réponses. Je finirais bien par lui montrer combien ses tentatives pour reprendre les anciennes relations étaient vaines et illusoires.

            Lorsque la saison avança nous fîmes bande à part, c'est-à-dire qu'il lui fut assez difficile de me rencontrer, d'autant que je fus occupé par d'autres sujets plus absorbants.
            Quand j'y pense tranquillement dans ma chambre de malade, la saison 1884 m'apparaît comme un cauchemar embrouillé où la lumière et l'ombre s'entremêlèrent dans une danse fantastique. Ma cour à la petite Mannering, mes espérances, mes doutes et mes craintes, nos longues chevauchées ensemble, mon tremblant aveu, sa réponse et de temps en temps la vision d'un visage pâle fuyant dans le rickshaw aux livrées noir et blanc que jadis j'épiais d'un regard insistant. Le signe que faisait de sa main gauche gantée Mrs Wessington et, lorsqu'elle me rencontrait seul, ce qui arrivait rarement, la fastidieuse monotonie de son interrogatoire. J'aimais Kitty Mannering. Je l'aimais honnêtement, de tout mon coeur. A mesure que grandissait mon amour pour elle grandissait ma haine contre Agnès.
            En août Kitty et moi fûmes fiancés, le lendemain je rencontrai ces maudits " jhampanies " couleur de pie derrière le Jakko et, mû par quelque sentiment de pitié, m'arrêtai pour tout raconter à Mrs Wessington. Elle le savait déjà.
            - Ainsi Jack j'apprends que vous voilà fiancé, mon ami ( puis sans une seconde de répit ), je suis sûre qu'il ne s'agit en tout cela que d'une méprise, d'une horrible méprise. Un de ces jours nous redeviendrons bons amis, Jack, comme par le passé.                                
Résultat de recherche d'images pour "porteur rickshaw"            Ma réponse fut de celle qu'un homme même eût tressailli. Elle cingla, tel un coup de fouet, la femme mourante que j'avais devant moi.
            - Je vous en prie Jack, pardonnez-moi, mon intention n'était pas de vous fâcher. Mais c'est vrai, c'est vrai, vous avez raison !
            Et Mrs Wessington cette fois-ci se tut, anéantie.
            Je la laissai finir sa promenade en paix, m'éloignai avec le sentiment, mais cela ne dura qu'un instant, que je m'étais conduit comme le dernier des goujats. Je regardai en arrière et vis qu'elle avait fait tourner son rickshaw pensant, je suppose, me rattraper.
            La scène et son cadre s'imprimèrent dans ma mémoire. Le ciel balayé par les dernières pluies ( la saison des pluies touchait à sa fin ), les pins alourdis, ternes, la route boueuse et les rochers noirs fendus à la mine, formaient un arrière-plan mélancolique sur lequel les livrées noir et blanc des jhampanies, le rickshaw aux panneaux jaunes et la tête dorée que tenait baissée très bas Mrs Wessington se découpaient très nettement. Elle avait son mouchoir dans la main gauche et s'appuyait en arrière, épuisée, contre les coussins. Je fis tourner mon cheval dans un chemin de traverse, près du réservoir de Sanjowlie ; et pris littéralement la fuite. Je crus entendre encore un faible " Jack ! " Peut-être était-ce simple imagination de ma part. Je ne m'arrêtai pas pour le vérifier. Au bout de dix minutes je tombai sur Kitty à cheval et, dans les délices d'une longue chevauchée avec elle, j'oubliai toute l'entrevue.

            Une semaine plus tard Mrs Wessington mourut, et ma vie fut délivrée de l'indicible fardeau de son existence. Je gagnai la plaine parfaitement heureux. Trois mois ne s'étaient pas écoulés que j'avais oublié tout ce qui la concernait, sauf, parfois, la découverte de quelques-unes de ses lettres me rappelaient fâcheusement nos relations d'antan. Vers janvier j'avais exhumé du fouillis de mes affaires tout ce qui restait de notre correspondance et l'avais brûlé. Au début d'avril de cette année 1885 je me trouvais une fois de plus à Simla, Simla à demi déserté, je m'y trouvais livré tout entier aux conversations et promenades amoureuses avec Kitty. Il était décidé que nous nous marierions à la fin de juin. On comprendra donc qu'aimant Kitty avec une telle assiduité je n'exagère pas en déclarant que j'étais à cette époque l'homme le plus heureux de l'Inde.
Map of punjab inde            Une quinzaine de jours délicieux passèrent sans que je me sois aperçu de leur fuite. Alors, mû par le sentiment de ce qui convenait à des mortels placés dans cette situation, je fis remarquer à Kitty qu'une bague de fiançailles était l'insigne extérieur et visible de sa dignité en tant que fiancée et qu'il lui fallait incontinent venir chez Hamilton afin d'y faire prendre mesure de son doigt. Jusqu'à ce moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement oublié ce simple détail. Chez Hamilton, en conséquence, nous rendîmes-nous ce 15 avril 1885. Rappelez-vous, quoique mon médecin puisse dire le contraire, j'étais alors en parfaite santé, jouissais d'un non moins parfait équilibre d'esprit et d'une absolue tranquillité d'âme.
            Kitty et moi entrâmes ensemble dans la boutique de Hamilton et là, sans souci du décorum, je pris moi-même la mesure du doigt de ma fiancée, sous le regard amusé du commis. La bague était un saphir flanqué de deux diamants.
            Puis nous descendîmes à cheval la route qui mène au pont Combermere et à la boutique Peliti.
            Tandis que mon " waler " avançait avec précaution sur le schiste incertain et que Kitty riait et bavardait à mes côtés, tandis que tout Simla, c'est-à-dire tout ce qui était alors venu des plaines, se trouvait groupé autour de la Salle de Lecture et de la Yerandah de Peliti, j'eus conscience que quelqu'un, apparemment à une grande distance, m'appelait par mon nom de baptême. Il me sembla bien avoir déjà entendu cette voix, mais où et quand, sur l'instant je n'aurais su le dire. Dans le cours laps de temps qu'il fallait pour couvrir la distance entre le chemin qui va du magasin de Hamilton à la première planche du pont Combermere, j'avais repassé dans ma tête une demi-douzaine de gens capables d'avoir commis cet excès de familiarité, et avais fini par décider qu'il s'agissait probablement de quelque bourdonnement d'oreilles. Juste en face de la boutique Peliti, mon regard se trouva attiré par le spectacle de quatre jhampanies en livrée couleur de pie qui poussaient un rickshaw de louage, d'apparence médiocre et dont les panneaux étaient jaunes. Je me remémorai immédiatement la saison précédente et Mrs Wessington avec un sentiment d'irritation et de déplaisir. N'était-ce pas assez que la femme fût morte et enterrée, fallait-il encore que ses serviteurs noir et blanc réapparaissent pour gâter une journée de bonheur ?
            Qui que fussent ceux qui les employaient j'irais les voir pour leur demander, comme une faveur, de change la livrée de ses jhampanies.
            Je louerais moi-même les hommes et, s'il était nécessaire, leur achèterais les habits qu'ils portaient.
Résultat de recherche d'images pour "bague saphir deux diamants"            Il est impossible de dire ici le flot d'indésirables souvenirs que leur présence évoquait.
            - Kitty, criai-je, voici revenus les jhampanies de la pauvre Mrs Wessington ! Je me demande à qui maintenant ils appartiennent.
            Kitty avait un peu connu Mrs Wessington la saison dernière, et s'était toujours intéressée à cette femme maladive.
            - Quoi ? Où ? demanda-t-elle. Je ne les vois nulle part.
           Alors qu'elle parlait, son cheval voulut éviter une mule chargée, se jeta droit devant le rickshaw qui avançait. J'eus à peine le temps de crier gare que cheval et amazone, à mon indicible horreur passèrent à travers les hommes et la voiture impalpables.                                                               bijouterielofaso.com
            - Qu'est-ce qu'il y a ? cria Kitty, qu'est-ce qui vous a fait crier comme cela, sottement, Jack ? Si je suis fiancée est-ce une raison pour que tout l'univers le sache ? La place ne manque pas entre la mule et la véranda, et si vous croyez que je ne sais pas ce que c'est de tenir un cheval, voyez !
            Sur quoi, la rétive Kitty, son exquise petite tête en l'air, se lança au galop de chasse vers le kiosque à musique, s'attendant bien, comme elle me le dit ensuite, à ce que je la suive.
            Que se passait-il ? Rien, je dois le dire. J'étais fou, ivre ou tout Simla n'était hanté que de démons. Je retins mon cob impatient et tournai bride. Le rickshaw l'était également, retourné, et se tenait maintenant juste en face de moi, près du parapet de gauche du pont de Cambermere/
            - Jack ! Jack, mon chéri ! ( Il n'y avait pas cette fois-ci d'erreur en ce qui concernait les paroles. Elles retentissaient à travers mon cerveau comme si on les avait criées dans l'oreille.) C'est quelque horrible méprise, j'en suis sûre. Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi et redevenons bons amis.
            La capote du rickshaw était retombée en arrière et à l'intérieur, aussi vrai que j'implore chaque jour la mort que je redoute la nuit, était assise Mrs Keith-Wessington, un mouchoir à la main, et sa tête d'or baissée sur le sein.   hippologie.fr
Afficher l'image d'origine            Combien de temps restai-je là, les yeux grands ouverts, sans bouger, je n'en sais rien. Je fus finalement réveillé par mon Syce qui prenait la bride du waler et me demandait si j'étais malade. De l'horrible au banal il n'est qu'un pas. Je dégringolai de cheval et me précipitai, à demi défaillant, dans la boutique de Peliti pour demander un verre de cherry-brandy. Il y avait là deux ou trois couples assemblés autour des tables de café discutant les potins du jour. Leurs petits bavardages me réconfortèrent plus, à ce moment, que n'auraient pu faire les consolations de la religion. Je plongeai tête baissée dans la conversation, m'entretins, ris et plaisantai, les traits, quand j'en saisis un reflet dans une glace, aussi pâles et aussi tirés que ceux d'un cadavre. Trois ou quatre hommes s'aperçurent de mon état, le mettant évidemment sur le compte d'un trop grand nombre de verres, ils s'efforcèrent charitablement de me tirer à part du reste des flâneurs. Mais je refusai de me laisser emmener. J'avais besoin de la compagnie de mes semblables, comme l'enfant qui fond au milieu d'un dîner après avoir été pris de peur dans l'obscurité. Je devais causer depuis dix minutes environ, bien qu'il me semblât depuis une éternité, lorsque j'entendis dehors la voix claire de Kitty demander après moi. L'instant suivant elle était dans la boutique, prête à me faire honte pour un pareil manquement à mes devoirs. Quelque chose dans ma physionomie l'arrêta.
            - Mais, Jack, s'écria-t-elle, qu'est-ce que vous êtes devenu ? Qu'est-il arrivé ? Etes-vous malade ?
            Poussé de la sorte à mentir carrément, je déclarai que le soleil m'avait un peu tapé sur la tête. Il était tout près de cinq heures, en avril, par un après-midi couvert, et le soleil était resté caché toute la journée. A peine avais-je prononcé ces quelques mots que je m'aperçus de l'erreur, essayai de la réparer, m'embrouillai désespérément et, fou de rage, suivis Kitty dehors suivi par les sourires de mes connaissances. Je fis quelque excuse, j'ai oublié quoi, au sujet d'un subit malaise, et gagnai au petit galop mon hôtel, laissant Kitty finir seule sa promenade à cheval.
            Une fois dans ma chambre je m'assis et tâchai de raisonner toute l'affaire à tête reposée. C'était bien moi qui étais là, moi, Théobald Jack Pansay, agent instruit du service du Bengale en l'an de grâce 1885, d'aspect sain, certainement bien portant, arraché à ma fiancée, sous l'empire de la terreur par l'apparition d'une femme morte et mise au tombeau huit mois plus tôt. C'étaient là des faits que je ne pouvais prétendre ignorer. Rien n'était plus loin de ma pensée que tout souvenir de Mrs Wessington lorsque Kitty et moi sortîmes de chez le joaillier. Rien n'offrait une plus complète banalité que la surface du mur opposée à la boutique de Peliti. Il faisait grand jour. La route était pleine de monde et cependant, remarquez bien, voici que, au défit de toutes les lois de la probabilité, en outrage direct à toutes les lois de la nature, voici que m'était apparu un visage d'outre-tombe.
            L'arabe de Kitty était passé à travers le rickshaw : voici qui réduisait à néant l'espoir dont je me nourrissait, quelque femme ressemblant d'une façon frappante à Mrs Wessington eût loué la voiture et les coolies avec leur ancienne livrée.
            Sans cesse me revenaient ces pensées, et sans cesse je renonçais à comprendre, dérouté et désespéré. La voix était tout aussi inexplicable que l'apparition. J'eus tout d'abord la folle idée de confier le tout à Kitty, de la prier de m'épouser sur l'heure, et dans ses bras de défier le possesseur-fantôme du rickshaw : " Après tout, arguai-je, la présence du rickshaw suffit en elle-même à prouver l'existence d'une illusion-spectrale. On peut voir des fantômes d'hommes et de femmes, mais sûrement jamais de coolies et de voitures. Toute cette histoire est absurde. S'imagine-t-on le fantôme de
la montagne ! "                                                                                            equitfeatjuju.canalblog.com
Afficher l'image d'origine           J'envoyai le lendemain matin un mot d'excuse à Kitty, l'implorant de ne pas faire attention à mon étrange conduite de la veille. Ma belle était encore fort contrariée, et il fallut que je présente mes excuses en personne. J'expliquai, avec la facilité de quelqu'un qui a passé toute la nuit à ruminer son mensonge, que j'avais été pris d'une soudaine palpitation de coeur, résultat d'une indigestion. Cette solution pratique eut sont effet, et cet après-midi-là nous fîmes ensemble une promenade à cheval, l'ombre de mon premier mensonge entre nous. Rien ne pouvait plus lui plaire qu'un temps de galop autour du Jakko. Les nerfs encore tendus après une nuit comme la précédente, je protestai faiblement contre cette idée en proposant Observatory Hill, Jutoghn la route de Boileaugunge, tout plutôt que le tour du Jakko. Kitty se montra fâchée, même un peu blessée, aussi cédai-je craignant de voir se prolonger notre mésentente, et nous nous mîmes en route vers Chota Simla. Longtemps au pas puis, suivant notre habitude, fîmes du canter à partir d'un mille environ au-dessus du couvent jusqu'à la route plate près des réservoirs de Sanjowlie. Les sacrés chevaux semblaient voler, et plus nous approchions du sommet de l'ascension, plus mon coeur battait vite. Tout l'après-midi j'avais eu l'esprit plein de Mrs Wessington et il n'était pas un centimètre de la route du Jakko qui ne témoignât des promenades et des conversations de jadis. Les rochers en renvoyaient l'écho, les pins les chantaient tout haut au-dessus de ma tête, les torrents grossis par les pluies ricanaient et pouffaient en cachette de la honteuse histoire, et le vent soufflait fort mon crime dans les oreilles.
            Pour achever le tout, au milieu de la route plate appelée le Mille des Dames, l'Horreur m'attendait. Il n'y avait pas d'autre rickshaw en vue, rien que les quatre jhampanies noir et blanc, l'équipage aux panneaux jaunes et la tête dorée de la femme à l'intérieur, tous, apparemment, comme je les avais laissés huit mois et quinze jours plus tôt ! Un instant je crus que Kitty voyait nécessairement ce que je voyais, nous sympathisions de façon si merveilleuse en toutes choses. Ses premiers mots me désabusèrent.
            - Pas une âme en vue ! Venez, Jack, je vais faire la course avec vous jusqu'aux bâtiments du Réservoir !.........../
           
                                                                        à suivre....... 2 suite et fin....../
  
            Son petit arabe nerveux........


         
                                                               
            

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire