lundi 21 mars 2016

Correspondance Proust Gide 6 extrait ( lettres France )


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                                                                                                    44, rue Hamelin
                                                                                                                          11 avril 1922

            Pardonnez-moi ces pages déchirées qui vous obligeront hélas à faire attention à la pagination.
            Mon bien cher ami,
Afficher l'image d'origine            J'ai été très ému par la délicatesse de votre intention, et votre lettre m'a été bien douce, en donnant à ce mot le sens qu'il avait pour moi autrefois, quand je connaissais encore la joie ou du moins l'apaisement à la souffrance. Vous me dites que si j'imaginais le plaisir que vous auriez ( dites-vous trop gentiment et bienveillamment ) à me voir, etc... Vous devriez plutôt imaginer l'immense plaisir que j'aurais de vous voir et vous dire que si je me suis refusé de chercher à l'obtenir, c'est que j'ai dû me trouver en présence d'une impossibilité matérielle. Je suis resté sept mois sans me lever une heure, et n'en disons pas davantage. Il est vrai que même alors il s'est trouvé des moments, par exemple une fois par mois, où j'ai pu avoir auprès de mon lit un ami. Et quand je l'ai fait, ce ne sont pas toujours les amis les plus chers que j'ai vus, mais ceux que dans la soudaineté d'un mieux passager, limité à quelques heures, je savais pouvoir atteindre soit par téléphone, soit autrement. Hélas, ce n'est pas parmi ceux-là que votre lettre ( empreinte d'une délicieuse bonté où je crois retrouver ce qu'il y a de plus noble dans votre charme ) vous place, puisque non seulement vous ne me dites même pas vos heures, ni aucune indication pratique permettant une conjonction si désirée de moi, mais qu'encore jusqu'à votre adresse est absente de votre lettre, de sorte qu'à supposer qu'un soir j'aille mieux, je ne saurais même pas où vous adresser mon appel. La dernière fois que je vous vis, et ces entrevues si rares et si belles font épisode et époque dans le douloureux néant de mes jours, vous comptiez déménager. Pour aller où ? vous ne m'en aviez rien dit. Quant à parler " d'importunité ", c'est un mot cruel, car il semble indiquer que j'ignore tout ce que mon affreux état me fait perdre. J'aurai vécu à la même époque que vous, et sauf des regards, des sourires, des mots, inoubliés mais si espacés, je n'aurai connu de vous que vos livres. C'est énorme ; mais ce n'est pas assez puisque ce n'est pas tout. ( A ce propos, comme on doit la vérité amie même à Platon, j'ai trouvé que vous parliez sur un ton bien dédaigneux à Wilde. Je l'admire fort peu. Mais je ne comprends pas les réticences et les rudesses en parlant à un malheureux ).
Afficher l'image d'origine            Cher ami, je n'ai pu vous écrire qu'à l'aide d'une piqûre dont l'effet s'épuise ( je n'ai pas osé dicter à ma dactylographe ) et je n'ai plus la force de vous parler de ce qui faisait justement l'objet de cette lettre, celle de Monsieur Curtius. Tout ce qu'il dit de mon remerciement, c'est au contraire ce qu'il vous a écrit qui le mérite et qui m'a, en effet, ému et ravi ( et transcrit par vous, dans une intention si charmante, quelle délicatesse nouvelle, surajoutée à la sienne, cela ne prenait-il pas ! ). Mais ce qui me rend honteux, c'est qu'il trouve ma lettre satisfaisante. Je ne lui ai rien écrit de ce que je pensais ( et que je compte lui écrire ) tant j'étais souffrant. C'était un martyre pour moi de tracer ces mots stupides, et pourtant, ne sachant pas quand je serais en état de le remercier, je les ai envoyés provisoirement. Et il ne me juge pas mal là-dessus ; il devine ; il comprend e-gide.blogspot.com                                          ; qu'il est indulgent et bon !
            Tendrement à vous


                                                                                                     Marcel Proust


                                                                                                               14 juin 1922
                                                                                                    Pneumatique

 jeancocteau.net                                                    Cher ami,
Afficher l'image d'origine            Je viens de passer, physiquement et moralement, des heures cruelles. A six heures, au moment où je vais m'endormir, je sonne et on me remet un mot de votre candidat qui est aussi le mien. Je me serais habillé aussitôt, mais ne serais plus arrivé à temps. Du reste on ne doit aujourd'hui que poser les candidatures. En tout cas, depuis quelques jours, j'ai beaucoup écrit à Madame Blumenthal  qui sait que Monsieur Gabory est mon candidat pour l'une des bourses, et pour l'autre ( Paulhan ayant dépassé de deux ans la limite d'âge ), Monsieur Benjamin Crémieux. J'ai demandé à Madame Blumenthal de s'adresser à vous pour tous renseignements complémentaires sur mon candidat ( Gabory ). Je vous expliquerai de vive voix ce qui m'a fait dire cela ( dans l'intérêt de Monsieur Gabory ). En revanche je ne lui ai pas demandé de tâcher que vous vous ralliiez à Monsieur Crémieux pour l'autre bourse, car vous m'aviez fait dire que vous étiez forcé de voter pour Monsieur Genevoix. ( Ma phrase mal construite ne signifie pas, bien entendu, que j'ai dit cela à Madame Blumenthal, à laquelle je n'avais nullement à parler de votre autre vote ). Ma phrase veut dire que, comme vous aviez dit à ma femme de chambre que personnellement vous étiez forcé de voter pour Monsieur Genevoix, je n'ai pas voulu vous influencer pour Crémieux. Je crois du reste, parce que Crémieux me l'a fait dire ( je ne le connais pas ), qu'il dispose de plusieurs voix dans le Comité. J'espère que Gabory et lui passeront le jour où l'on votera. Je serai certainement convoqué ; en tous cas, pour me préparer d'avance, vous seriez bien gentil de m'envoyer dès aujourd'hui un pneumatique me disant quel jour on votera ( ou me le faire envoyer par Monsieur Gabory ). Remerciez-le bien de son petit mot, dîtes-lui que Madame Bumenthal sait que je vote inébranlablement pour lui.
            Votre bien affectueux


                                                                                                   Marcel Proust



            A ce pneumatique Gide répond le même jour, décrit le déroulement du vote. Gabory n'a pas été choisi malgré son talent, il termine " .... Amicalement, et ne doutant pas de votre profonde sympathie..... " 




                                                                                                           15 juin 1922
                                                                                           Pneumatique

            Mon cher Gide,
            Votre lettre m'inonde de chagrin. Cependant je veux faire un effort pour remettre à plus tard les conversations tristes ( d'ailleurs déjà ma dernière lettre vous indiquait la nécessité d'une conversation ) et tâcher, si vous, ou Monsieur Gabory, n'êtes pas trop fatigué pour écrire, de savoir si je comprends bien. Il y avait deux bourses. J'étais électeur de Monsieur Gabory pour l'une, pour l'autre de Benjamin Crémieux ( Madame Blumenthal m'ayant écrit que Paulhan était rendu impossible par son âge. Ceci n'est pas du reste un reproche le moins du monde à Madame Blumenthal qui a été parfaite et navrée de me refuser Paulhan ). Mais comment le succès de Crémieux a-t-il pu empêcher le succès de Gabory, " puisque ce n'était pas la même bourse ? "J'espère encore qu'il s'est passé la même chose que pour Rivière ; vous vous rappelez qu'on a voté pour sa bourse, et pour la deuxième bourse, remis à une réunion ultérieure où je ne me suis pas rendu. A vrai dire, cette fois-ci, je ne pensais pas qu'il en serait ainsi, puisque Madame B. avait dit à Walter Berry     exlang.ru 
( a-t-il mal compris ?) qu'on ne voterait cette fois-ci pour personne et qu'on poserait seulement les candidatures. Mais en tous cas, Madame B. savait ( et je ne doute pas qu'elle vous le dise ) que j'étais formellement pour Gabory. Hélas, si j'avais pu prévoir tout cela, moi qui suis allé en soirée ( pour une fois, par hasard ) " la veille ! " Je suis un peu fatigué pour vous expliquer mille choses qui vous intéresseront. En tous cas, si " ma  voix " pouvait changer quelque chose au résultat ( j'ignore combien de voix a eu Gabory ), je pourrais demander, dans les formes de gratitude respectueuse que je dois, à Madame Blumenthal si,, ma voix n'ayant pas été comptée ( alors qu'elle aurait dû l'être ),l'élection ne pourrait pas être recommencée. Mais vous ne me parlez que de Crémieux, cela fait une bourse. Et l'autre ?
            Tristement à vous,


                                                                                                  Marcel Proust



                                                                                                       Juillet-août 1922

            Mon cher Gide,
            Comme je n'ai pas beaucoup de chance, voici qu'au moment où j'allais mieux, j'ai été pris d'une fièvre rhumatismale. Ce n'est pas agréable.
            Notre conversation, même par lettres, a failli être coupée net par un mot de vous que j'avais mal compris. Vous me disiez que votre première lettre était empreinte d'une certaine irritation. Comme vous ne disiez pas contre qui, je m'étais dit ; " Irritation contre moi ? " Et trouvant que ma conduite envers vous et envers Gabory a été irréprochable et fervente, et n'a eu dans son ardeur qu'une seule limite : la crainte de nuire à Gabory en parlant de lui à des zélateurs d'inimitiés contre lui ( si j'avais su sa situation au Comité si précaire, j'aurais risqué le tout pour le tout ; mais vous aviez dit à Céleste qu'il avait tout le monde pour lui, de plus on m'avait dit qu'on ne votait pas ce jour-là ), j'étais fort indigné que vous fussiez, au lieu de touché, irrité, et je voulais cesser la conversation où j'étais tellement mécontent. Mais j'ai compris après coup que l'irritation ne me visait nullement, et je reprends le contact. Je ne peux pas, pour des raisons que je vous dirai, demander en ce moment à Madame Blumenthal d'aider Gabory. Mais dans une petite mesure, je le peux. La seule que je demande, c'est de ne pas participer à une souscription générale, mais de le faire directement, irrégulièrement, sans intermédiaire entre Monsieur Gabory et moi ( sauf vous, bien entendu, si cela vous plaît mieux ). Quant à demander le recommencement du vote, les chiffres de voix que vous m'avez dits me paraissent rendre cela bien inutile, à supposer que ce fût accordé. Cher Gide, quel regret de ne pouvoir aller à Saül . J'ai bien été - vous savez quelle admiration - à Antoine et Cléopâtre, mais là vous n'étiez pas seul, quoique bien présent. Je suis fort épris de Jonathan.

Afficher l'image d'origine            Je ne puis comprendre comment Gallimard ne m'a pas encore envoyé votre exemplaire à signer, ni d'ailleurs le sien, ni aucun autre.
            Savez-vous l'adresse de Curtius, à qui je voudrais envoyer mon livre ? Faut-il " Herr ", faut-il
" Professor ", etc.
            Savez-vous le prénom du Chaulnes qui présente Montesquiou à Mallarmé dans le livre de Montesquiou que je vous  ai donné ?                                                                                                          academie-goncourt.fr
            Votre admirateur qui vous aime.                  


                                                                                                        Marcel Proust
                                                                  

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