lundi 7 mars 2016

L'Amour Tchekhov ( Nouvelle Russie )



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                                                  L'Amour

            Trois heures du matin. Une douce nuit d'avril regarde par ma fenêtre et me fait des clins d'étoiles. Je ne dors pas. Je suis si bien !
           "  De la tête jusqu'à la pointe des pieds, je suis gonflé d'un sentiment étrange, incompréhensible. Je ne sais pas l'analyser maintenant, je n'ai pas le temps, j'ai la flemme, d'ailleurs au diable toutes ces analyses ! Un homme qui tomberait la tête la première du haut d'un clocher ou qui aurait appris qu'il venait de gagner deux cent mille roubles chercherait-il le sens de ses sensations? En aurait-il le loisir ? "
            C'est à peu près en ces termes que je commençai ma lettre d'amour à Sacha, jeune fille de dix-neuf ans, dont j'étais amoureux. Je commençai cinq fois et autant de fois je déchirai le papier, rayai et recopiai des pages entières. Je passai beaucoup de temps sur cette lettre, comme si c'était un roman sur commande, et ce n'était pas du tout pour l'allonger, plus alambiquée et plus sentimentale, mais parce que j'avais envie de prolonger à l'infini le processus même de l'écriture dans le silence de mon cabinet de travail où la nuit de printemps jetait ses regards et où je m'entretenais avec mes propres rêves. Entre les lignes je voyais le cher visage et il me semblait qu'à la même table que moi étaient assis des fantômes pleins du même bonheur naïf que moi, niais, souriant béatement et appliqués eux aussi à griffonner. Tout en écrivant je regardais de temps en temps ma main encore languide d'une pression récente et, si je détournais les yeux, je voyais le treillage d'une grille verte. A travers ce treillage, Sacha m'avait regardé après que j'eus pris congé d'elle. Pendant que je disais au revoir à Sacha je ne pensais à rien, j'admirais seulement sa figure, comme tout homme bien né admire une jolie femme ; mais ayant vu à travers le treillage ses deux grands yeux, je compris soudain, comme par intuition,  que j'étais amoureux, qu'entre nous tout était déjà décidé et terminé, qu'il ne restait plus qu'accomplir quelques formalités.                                                                        fr123rf.com
Aimer chats en 1900. La déclaration d'amour. Peinture, illustration Banque d'images - 35981883            C'est un grand plaisir aussi de cacheter une lettre d'amour, de s'habiller lentement, de sortir furtivement de la maison et de porter le trésor jusqu'à la boîte à lettres. Plus d'étoiles au ciel, à leur place une longue bande, brisée ça et là de nuages, blanchit à l'est, au-dessus des toits ombreux. Cette bande répand sa pâleur à travers tout le ciel. La ville est endormie, mais les porteurs d'eau sont déjà en route et, dans une usine éloignée, un coup de sifflet réveille les ouvriers. Près de la boîte à lettres légèrement couverte de rosée vous verrez sûrement un concierge empoté avec une pelisse en forme de cloche et un bâton. Il est en catalepsie : il ne dort ni ne veille, c'est quelque chose d'intermédiaire.
            Si les boîtes à lettres savaient avec quelle fréquence les hommes se tournent vers elles pour qu'elles décident de leur sort, elles n'auraient pas l'air aussi humble. Moi, en tout cas, j'ai failli couvrir ma boîte à lettres de baisers et, en la regardant, je me suis rappelé que la poste était le plus grand des biens !...
            Quiconque a jamais été amoureux se souviendra que, lorsqu'on a mis la lettre dans la boîte, on se hâte d'ordinaire de rentrer à la maison, on se couche et on tire la couverture avec la certitude que le lendemain, au réveil, on sera envahi par le souvenir de la veille et qu'on regardera avec extase la fenêtre par laquelle la lumière du jour se frayera un chemin  à travers les plis du rideau...
            Mais revenons à nos moutons... Le lendemain à midi la femme de chambre m'apporta la réponse suivante :
           " Je suis ravie venez absolument nous voir aujourd'hui s'il vous plaît je vous attends. Votre S "
           Pas une virgule.  Cette absence de signes de ponctuation, la lettre a dans le mot " absolument ", toute l'épître et même la longue enveloppe étroite dans laquelle elle était glissée, emplirent mon âme d'attendrissement. Dans l'écriture large mais irrésolue je reconnus la démarche de Sacha, sa manière de lever haut les sourcils, Quand elle riait, les mouvements de ses lèvres... Mais le contenu de la lettre ne me satisfît pas. D'abord on ne répond pas comme cela à des lettres poétiques, et ensuite à quoi me servirait d'aller chez Sacha et d'attendre que sa grosse maman, ses frères et les bonnes femmes qui vivaient des largesses de la famille, eussent l'idée de nous laisser seuls ? Cette idée, ils ne l'auraient même pas et il n'y a rien de plus déplaisant que de contenir ses extases pour la seule raison qu'il vous tombe dessus une tuile humaine sous la forme d'une vieille à moitié sourde ou d'une petite fille qui vous assomme de questions. J'envoyai avec la femme de chambre une réponse où je proposai à Sacha de choisir comme lieu de rendez-vous un jardin public ou un boulevard. Ma proposition fut volontiers agréée. J'avais tapé, comme on dit, dans le mille. 
            Il était quatre heures passées lorsque je me glissai dans le coin le plus reculé et le plus délaissé du parc municipal. Il n'y avait personne dans le parc, et le lieu du rendez-vous aurait pu être plus proche, dans une allée ou sous une tonnelle, mais les femmes n'aiment pas le romanesque à demi ; le miel se prend par cuillerées entières et les rendez-vous se donnent dans les jungles les plus délaissées et les plus impénétrables, là où on a des chances de tomber sur un malandrin ou un petit bourgeois en goguette.
Afficher l'image d'origine*           Lorsque j'approchai de Sacha elle me tournait le dos, une allure diablement mystérieuse. Ce dos, cette nuque, ces pois noirs sur cette robe semblaient dire : chut ! La jeune fille portait une simple petite robe d'indienne par-dessus laquelle elle avait jeté une pèlerine légère. Pour plus de mystère, le visage était caché sous un voile blanc. Moi, pour ne pas abîmer l'harmonie, je devais m'approcher sur la pointe des pieds et commencer la conversation en chuchotant.
            Comme je l'ai compris à présent, dans ce rendez-vous je n'étais pas l'essentiel, mais simplement un détail. Ce n'était pas tellement lui qui occupait Sacha, que le romanesque de la rencontre, son mystère, les baisers, le silence des arbres moroses, mes serments... Il n'y eut pas un instant où elle s'oubliât, où elle se pâmât, où elle cessât de prêter un air mystérieux à son visage et, en vérité, s'il y avait eu à ma place un Ivan Sidorytch ou un Sibor Ivanytch quelconque, elle se serait sentie tout aussi bien. Comment voulez-vous dans de pareilles circonstances comprendre si l'on aime ou non ? Et à supposer qu'on vous aime, ceci pour de vrai ou pas pour de vrai ?
            Après le parc j'emmenai Sacha chez moi. La présence de la femme aimée dans un appartement de célibataire agit comme la musique et le vin. On commence d'ordinaire à parler de l'avenir, ni l'aplomb ni la présomption n'ayant de limites. On fait des projets, des plans, on parle passionnément d'être général quand on n'est pas encore aspirant et, dans l'ensemble, on raconte des bêtises si éloquentes que l'auditrice doit avoir beaucoup d'amour et d'ignorance de la vie pour acquiescer. Heureusement pour les hommes les femmes qui aiment sont toujours aveuglées par l'amour et ne connaissent jamais la vie. Elles ne se contentent pas d'acquiescer, elles pâlissent d'une sainte horreur, elles s'extasient, elles sont suspendues au lèvres du détraqué. Sacha m'écouta avec attention, mais je lus bientôt de la distraction sur son visage : elle ne me comprenait pas. L'avenir dont je l'entretenais ne l'occupait que de l'extérieur, et c'est en vain que je déroulais devant elle mes plans et mes projets. Ce qui l'intéressait c'était, où se trouverait sa chambre, quels papiers peints il y aurait, pourquoi j'avais un piano droit et pas à queue, etc. Elle examinait avec attention les bibelots de mon bureau, les photographies, reniflait les flacons, décollait sur des enveloppes de vieux timbres qui lui seraient utiles, je ne sais à quoi.
            - S'il te plaît, garde les vieux timbres pour moi ! dit-elle en prenant un air grave. S'il te plaît !
Afficher l'image d'origine            Puis elle trouva une noix sur un appui de fenêtre, l'ouvrit à grand bruit et la croqua.
 **         - Pourquoi ne mets-tu pas d'étiquettes sur tes livres ? demanda-t-elle après un regard à la bibliothèque.
            - Pourquoi faire ?
            - Pour que chaque livre ait son numéro... Et mes livres à moi, où vais-je les mettre ? Moi aussi j'ai des livres.
            - Quels livres as-tu ? demandai-je.
           Sacha haussa les sourcils, réfléchit et dit :
           - Toutes sortes...
          Et si j'avais eu l'idée de lui demander quelles pensées, quelles opinions, quels objectifs elle avait, elle aurait sûrement haussé les sourcils de la même façon, réfléchi et dit : " Toutes sortes. "
            Ensuite, je reconduisis Sacha chez elle et j'en ressortis le plus authentique, le plus patentés des fiancés, ce que je demeurai jusqu'au jour où on nous maria. Si le lecteur me permet un jugement d'après mon expérience personnelle, j'affirme qu'être fiancé c'est très ennuyeux, beaucoup plus ennuyeux que d'être marié ou rien du tout. Le fiancé n'est ni ceci ni cela. Il a quitté une rive et n'a pas atteint l'autre. Il n'est pas marié mais on ne peut pas dire qu'il soit célibataire. Il est intermédiaire, comme le concierge que j'ai indiqué plus haut.                                            albums.aufeminin.com
Afficher l'image d'origine            Tous le, disait ayant trouvé un moment de liberté, je me précipitais chez ma fiancée. D'ordinaire, me rendant chez elle, j'emportais une nuée d'espérances, de désirs, d'intentions, de propositions, de phrases. Il me semblait chaque fois qu'aussitôt la porte ouverte par la femme de chambre, moi, qui étouffais et me sentais à l'étroit, je me plongeais jusqu'au cou dans le rafraîchissement du bonheur. En réalité, les choses ne se passaient pas comme cela. Chaque fois que j'arrivais chez ma fiancée, je trouvais la famille et la mesnie en train de coudre un stupide trousseau. A^propos la couture dura deux mois et il n'y en eut pas pour cent roubles. Cela sentait les fers à repasser, la stéarine et le feu de cheminée. De la verroterie crissait sous les pieds. Les deux pièces principales étaient encombrées de vagues de toile, de calicot et de mousseline, et dans ces vagues apparaissait la tête de Sacha avec un fil entre les dents. Tous ceux qui cousaient m'accueillaient avec des cris de joie, mais me reconduisaient aussitôt dans la salle à manger où je ne pouvais ni les gêner ni voir ce que n'ont le droit de voir que les maris. A mon corps défendant j'étais obligé de rester dans la salle à manger à m'entretenir avec la parasite Pimenova. Sacha, soucieuse et inquiète, passait à chaque instant près de moi en courant, avec un dé, une pelote de laine ou quelque autre objet ennuyeux., disait
            - Attends, attends... J'arrive, disait-elle, quand je portais sur elle un regard suppliant. Imagine, cette coquine de Stépanida a abîmé tout le corsage de la robe de barège !
            Et, sans qu'on m'eut montré aucune faveur, je me fâchais, je partais et j'allais me promener par les trottoirs en compagnie de ma petite canne de fiancé. Il m'arrivait aussi, quand j'avais envie de me promener à pied ou en voiture avec ma fiancée, d'arriver chez elle et de la trouver avec sa maman dans le vestibule, tout habillée et jouant du parapluie.
            - Nous allons au passage, disait-elle. Il faut racheter du cachemire et changer un petit chapeau.
Afficher l'image d'origine           Promenade manquée ! Je m'accrochais à ces dames et j'allais au passage avec elles. C'est ennuyeux et c'est révoltant d'écouter les femmes acheter, marchander et faire assaut de ruse avec le marchand qui les dupe. J'avais honte lorsque Sacha, ayant tant retourné des masses de tissus et fait baisser le prix " ad minimum ", quittait le magasin sans rien acheter ou s'étant fait couper un échantillon de quarante ou cinquante kopecks En sortant du magasin, Sacha et sa mère, le visage soucieux, effrayé, discutaient de l'erreur qu'elles avaient commise en n'achetant pas ce qu'il fallait acheter, des fleurs de l'indienne qui étaient trop foncées, etc.
             Non, c'est ennuyeux la vie de fiancé ! On s'en passerait bien.
  ***     Maintenant, je suis marié. C'est le soir, je suis assis dans mon cabinet de travail et je lis. Derrière moi, sur le sofa, Sacha est assise, elle mâche quelque chose bruyamment, j'ai envie de bière.
            - Sacha, dis-je, tu ne veux pas chercher le tire-bouchon ? Il est là, quelque part.
            Sacha bondit, fouille au hasard deux ou trois piles de papiers, fait tomber les allumettes et, n'ayant pas trouvé le tire-bouchon, se rassied en silence... Cinq minutes se passent... Puis dix... Je commence à avoir un peu faim, et "'ai soif, et je suis agacé...
            - Sacha, cherche donc le tire-bouchon  !
            Sacha bondit de nouveau et fouille près de moi dans les papiers. Ses mâchonnements et les crissements du papier me font l'effet du grincement de deux couteaux frottés l'un contre l'autre... Je me lève et je commence à chercher le tire-bouchon moi-même. Enfin on le trouve et on débouche la bière. Sacha reste près de la table et commence un long récit.        
            - Tu devrais lire quelque chose, Sacha...                                       sortiraparis.com  
Afficher l'image d'origine            Elle prend un livre, s'installe auprès de moi et commence à remuer les lèvres... Je regarde son petit front, ses lèvres qui remuent et je pense.
            " Elle va avoir vingt ans... Si on prenait un garçon du même âge, d'un milieu cultivé, et si on les comparait, quelle différence ! Le garçon a des connaissances, des opinions et sa petite intelligence. "
            Mais je pardonne cette différence, comme je pardonne le petit front étroit et les lèvres qui remuent... Je me souviens qu'au temps où je jouais les Casanova, je quittais une femme pour une tâche sur un bas, pour une seule parole stupide, pour des dents non brossées, mais maintenant je pardonne tout, les mâchonnements, les histoires de tire-bouchon, la négligence, les longues conversations à propos de rien. Je pardonne presque inconsciemment, sans faire violence à ma volonté, comme si les erreurs de Sacha étaient mes erreurs, et bien des choses qui me gênaient autrefois, m'attendrissent et m'enthousiasment même maintenant. La raison de cette magnanimité, c'est mon amour pour Sacha. Quant à la raison de cet amour, en vérité, je ne la connais pas.


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                                                                                 Anton Tchekhov
         

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