jeudi 2 juin 2016

Lettres de Proust à Gallimard 1 ( Lettres France )

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sourdsromands.ch


                                                                                              ( Après le 5 Novembre 1912
                                                                                          102 bd Hausmann                                                                                            ( Lettre  adressée 103, réception retardée )  

            Monsieur,
           J'ai enfin un mot de vous. Mais comme mes messagers, ni mes coups de téléphone, ni ceux de Bibesco, ne peuvent jamais vous atteindre, je me résigne à vous demander par lettre les quelques renseignements que vous m'auriez donnés de vive voix. Je crains hélas qu'ils soient destinés à rester bien platoniques. Vous savez pourquoi : mon livre a déjà un éditeur. Je ne pourrais le lui reprendre ( ce qui probablement ne le chagrinerait nullement ! ) qu'à la condition de faire d'abord des démarches de courtoisie auprès des patrons bienveillants et charmants pour moi, qui le lui ont fait accepter. Il faudrait en causant avec eux, me rendre compte si je peux faire cela sans indélicatesse, sans avoir l'air d'un mufle. Pour cela il faudrait sorti, et sortir aux heures où on les trouve. Et je n'ai pas encore pu. Il est possible que dans l'intervalle je reçoive mes premières épreuves et alors... ce sera trop tard : et la RF n'aura été pour moi qu'un rêve. Mais enfin supposons un instant que j'aille mieux, que je voie mes " protecteurs ", qu'ils ne laissent paraître aucun ennui de mon revirement, qu'ils m'autorisent à reprendre mon manuscrit, encore faudrait-il avant de le reprendre, que j'aie au sujet de la possibilité matérielle d'être édité chez vous quelques renseignements. voici pourquoi. Mon livre se composera environ, autant que je peux établir une équivalence entre l'imprimé et le manuscrit, même partiellement dactylographié d'un volume de 550 pages si chaque page a 35 ou 36 lignes de 45 lettres chacune ( disons si vous voulez, à peu près l'Education sentimentale ) et d'un second volume au moins aussi long, mais qui, lui, pourrait sans inconvénient être divisé en deux volumes. Pour les 1er volume ( à peu près 550 pages ) il faudrait qu'il paraisse en une fois, sinon en seul tome, au moins en plusieurs fascicules paraissant simultanément. Or j'ai entre les mains un volume de vos éditions ( de Charles Louis Philippe ) dont les pages n'ont que 31 lignes, les lignes sont courtes et le volume lui-même n'a que 120 pages. D'où ma première question que je vais vous poser sous une forme très nette pour que vous ne vous fatiguiez pas à répondre à toute ma lettre, mais seulement à mes questions.
Afficher l'image d'origine*            1° question - Pouvez-vous faire des volumes ayant environ la longueur de 550 pages de 35 lignes de 45 lettres ( excusez ces génitifs ). Si cela vous est impossible pouvez-vous faire paraître 3 ou 4 fascicules représentant cette longueur et paraissant simultanément, et ne coûtant ensemble que 3f.50 ( Remarquez que c'est moi qui paierais l'édition à la Revue Française, tandis que c'est le contraire chez mon éditeur ) : mais ma question est parce que je désire être lu, et non exclusivement par des gens riches ou des bibliophiles. Et je ne veux pas que mon ouvrage entier coûte plus cher que 7 francs à l'acheteur, dût-il en résulter une plus grande dépense pour moi. C'est une question de diffusion. J'ai eu autrefois un volume de luxe chez Calmann Lévy qui coûtait 15 francs. C'est trop cher.
            Deuxième question -
            A supposer que je puisse reprendre mon manuscrit et le donner à votre maison d'édition, à supposer également que mon manuscrit vous plaise ( je pourrais d'ailleurs à tout hasard, vous en communiquer une copie inexacte mais approximative et dactylograohiée des 600 premières pages dont j'ai le double ), en un mot si le livre, tant de mon fait que du vôtre, pouvait paraître chez vous, QUAND mon 1er volume ( un volume de 600 pages en un tome ou en plusieurs pourrait-il - je parle de l'époque, du temps qu'il vous faudrait - ) être mis en vente ? Cette question n°2 a dans l'état de ma santé, et dans mon désir, dans le cas où son déclin serait rapide, d'avoir pu corriger mes épreuves etc. une grande importance. 3e question, quand, à quelle époque pourraient être mis(.) en vente les 600 dernières pages.
            Enfin je ne pense pas qu'aucune raison personnelle vous rende hostile à ce que mon livre soit dédié à M. Gaston Calmette, Directeur du journal où j'écris. Il est possible qu'à cause de l'extrême indécence de cet ouvrage, je ne maintienne pas cette dédicace. Mais comme elle est un témoignage de reconnaissance je ne pourrais, sauf cette raison d'indécence que j'examinerais, la supprimer. *
Afficher l'image d'origine            Voilà Monsieur une bien longue lettre et qui m'a paru d'autant plus ennuyeuse à écrire qu'elle représentait pour moi le renoncement au plaisir de vous rencontrer et de vous serrer la main. Mais j'ai pensé que le plus pratique était de ne pas perdre plus de temps en vains faux pas, et d'élucider ces points de fabrication matérielle. Car s'ils m'acculaient chez vous à une impossibilité, il serait inutile que je cherche les moyens de reprendre mon livre et de vous le donner. J'ai l'intention de donner, plutôt qu'à la Revue de Paris, qq fragments , en Revue, à votre Revue. Mais de cela je ne vous parle pas, car je suppose que cela concerne plutôt Mr Copeau, et c'est donc à lui que j'écriai pour cela. Excusez-moi si c'est faussement que j'ai cru à une mauvaise volonté téléphonique dont les raisons m'ont échappé et par-dessus laquelle par dévouement à mon oeuvre j'ai bien volontiers passé. Quand Mr Copeau m'avait dit votre nom que j'ignorais être celui du Directeur de ces Editions, j'avais assez naïvement laissé échapper ma joie de rapports plus faciles pour un malade qu'avec un éditeur inconnu et purement professionnel. Or il s'est trouvé que les choses se sont passées moins aisément. Si cependant il vous semble possible de donner une réponse à mes questions ( possibilité d'un volume de 550 pages ou 600 pages ou de fascicules simultanés ce que j'aime moins - date de l'apparition du 1er volume - date de l'apparition du 2è  - dédicace ), je crois qu'en m'écrivant un mot de quatre ou cinq lignes vous pourrez me fixer. Si vous préfériez me le dire par téléphone, ne le faites que si vous pouvez avoir la communication avec moi car les commissions sont mal redites. Or avant huit heures du soir, il est bien rare qu'on puisse me parler au téléphone. Je crois donc qu'un mot, aussi bref que vous voudrez serait le mieux. Croyez je vous prie à mon meilleur souvenir.


                                                                                  Marcel Proust
                            
             ( Lettre extraite de " Correspondance Marcel Proust Gaston Gallimard 
                                            Editions Gallimard )

            A cette lettre Gaston Gallimard répond le 8, se dit prêt à publier les volumes selon les propositions de l'auteur.


                                                       ************


 hcorredera.blogspot.com                                                          Peu après le 8 Novembre 1912
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            Cher Monsieur,
             Je ne peux pas vous dire le plaisir que votre lettre m'a fait ; vous avez eu les mots les plus simples et les plus efficaces pour dissiper le léger malaise moral que j'éprouvais et je vous en remercie sincèrement.            Vous ne pouvez pas vernir chercher vous-même cette dactylographie car vous ne savez pas quel poids cela a. Je la ferai porter demain. Elle n'est pas conforme au texte véritable, mais enfin elle vous donnera une idée exacte. C'est seulement un peu amélioré depuis. C'est à la page 633 de cette dactylographie que pourrait à la rigueur se terminer le 1er volume. En réalité cela fait un peu plus car il y a les pages bis, ter, etc. Mais il y en a d'autres qui sont supprimées et comme une page d'imprimé est beaucoup plus longue, je crois que cela ne ferait pas plus de 550 pages. Quant au 2è, au 3è volume, je ne puis facilement vous en communiquer le manuscrit, ne possédant que mon brouillon.Cependant je vous le prêterai si vous y tenez absolument, car bien entendu je ne puis faire publier le 1er volume sans être sûr que le 2è ( ou 2è et 3è s'il y en trois ) seront publiés. Vous voyez d'ici ce que serait une oeuvre interrompue en pleine publication. Du reste en quelques mots je pourrais si vous le vouliez vous dire ce que c'est que cette seconde partie. Mais ce serait très confidentiel car c'est un sujet très singulier et j'aime mieux qu'il ne soit pas connu d'avance.Quant à l'intervalle entre les volumes je vous remercie de tout mon coeur ( sachant combien c'est peu agréable à un éditeur, et comprenant à quel sentiment délicat et quelle compréhension fine de mon état de santé vous obéissez ), de me les offrir si courts. Mais je crois que cela n'est pas nécessaire. Je crois que le 1er volume ( que nous n'appelerions pas 1er volume mais auquel on donnerait un sous-titre : Par exemple titre général " Les Intermittences du Coeur ", 1er volume sous-titre " Le temps perdu " 2è volume sous-titre " L'Adoration Perpétuelle " ( ou peut-être  " A l'ombre des jeunes filles en fleurs ), 3è volume sous-titre : " Le Temps retrouvé " ). Je crois que le 1er volume paraissant en février ou mars ( mieux février ) il faudrait que le 2è parut seulement en novembre pour laisser l'assimilation d'un aussi gros morceau se faire normalement et le 3è en février 1914. - Hélas tous ces projets, redevenus charmants, depuis que vous m'avez dit que je m'étais mépris, pourront-ils s'exécuter ? Je ne sais. Vous savez ma situation, et même, puisque ce n'est pas à l'éditeur mais au neveu de mon ami que je parle, je vous la précise avec noms propres que je vous prie formellement de taire : Mon livre a été porté par Calmette à Fasquelle qui l'a accepté dans les conditions les plus charmantes, et notamment n'a pas voulu le lire avant de promettre de le publier pour montrer l'estime qu'il a pour moi. Je n'ai pas le ridicule de croire que cela puisse faire plaisir à un éditeur dont la maison marche admirablement comme Fasquelle de publier un ouvrage si différent de ses romans habituels. Mais il y a de ma part vis-à-vis de lui, vis-à-vis de Calmette, vis-à-vis des amis charmants qui comme je ne pouvais me lever ont fait la navette entre l'un et l'autre, une question de délicatesse qui prime tout. Peut-être si dans quelques jours je vais mieux, une causerie avec mes amis si je peux aller les trouver résoudra-t-elle le tout. Mais chaque jour qui s'écoule rend  tout plus douteux. Si je reçois mes premières épreuves, il n'y a rien à faire et dans ce cas je vous télégraphierais aussitôt. Quant à nous voir, voici : comme c'est difficile à cause de mes heures et des vôtres je crois que le mieux est d'attendre un peu. Si vous m'éditez il faudra bien que nous nous voyions. Et si vous ne m'éditez pas, il sera plus agréable encore de nous voir sans les arrière préoccupations professionnelles. Puisque je vous ai écrit une si longue lettre et comme cela me fatigue d'écrire trop souvent, j'ai bien envie ( 2è confidence ) de vous e dire ce qu'il y a de choquant dans le 2è volume pour que si cela vous semblait impubliable vous n'ayez pas besoin de lire le 1er. A la fin du 1er volume ( 3è partie ) vous verrez un M. de Fleurus ( ou de Gurcy, j'ai plusieurs fois changé de noms ) dont il a été vaguement question comme amant de Mme Swann; Or comme dans la vie où les réputations sont souvent fausses et où on met longtemps à connaître les gens, on verra dans le 2è volume seulement que ce vieux monsieur n'est pas du tout l'amant de Mme Swann mais un pédéraste. C'est un caractère que je crois assez neuf, le pédéraste viril, épris de virilité, détestant les jeunes gens efféminés, détestant à vrai dire tous les jeunes gens comme sont misogynes les hommes qui ont souffert par les femmes. Ce personnage est assez épars au milieu de parties absolument différentes pour que ce volume n'ait nullement un air de monographie spéciale comme le Lucien de Binet-Valmer par exemple ( rien n'est du reste plus opposé, à tous points  lede vue ). De plus il n'y a pas une expression crue. Et enfin vous pouvez penser que le p de vue métaphysique et moral prédomine partout dans l'oeuvre. Mais enfin on voit ce vieux monsieur lever un concierge et entretenir un pianiste. J'aime mieux vous prévenir d'avance de tout ce qui pourrait vous décourager. - Je crois que je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire et que c'est la dernière dont je vous ennuie. J'en arrive presque à souhaiter que vous n'aimiez pas mon oeuvre et n'en vouliez pas, et pour de cette façon m'épargner et mes perplexités actuelles, et le regret que j'aurais si je recevais demain des épreuves de Fasquelle, maintenant que j'ai entrevu une collaboration avec vous. Et je suis comme ces voyageurs qui ne pouvant se résoudre eux-mêmes à renoncer à un voyage qui les tente, tâchent de se mettre en retard, de manquer le train, pour être forcés de ne pas partir/ - . Mais non, je serais t de même content
si vous aimez mon oeuvre car je tiens beaucoup à votre jugement. Je vous ai lu dans la Revue F. Et si mon livre n'est pas de ces oeuvres que vous aimez parce qu'elles " frisent comme un chou ", cependant la part de spontanéité  y est infiniment plus grande qu'un parti pris d'intercaler des démonstrations intellectuelles de vérités trouvées par la sensibilité ne le laisse croire au premier abord. Le 3è volume, Le Temps Retrouvé, ne laisse aucun doute à cet égard.
            Je vous recommande le secret au sujet du nom de mon autre éditeur. D'ailleurs une discrétion absolue est ma seule chance de pouvoir arriver à une solution favorable sans qu'elle ait rien de désobligeant. Je vous recommande aussi le secret sur le sujet de ma 2è partie et en vous priant d'excuser cette lettre infinie et de croire au plaisir que m'a fait la vôtre, je vous envoie l'expression de mes meilleurs sentiments.

*            joseph.vebret.blogs.nouvelobs.com
**          larousse.fr                                                                                           Marcel Proust

            Si vous voulez à tout hasard jeter un coup d'oeil sur mon livre, quand vous l'aurez fini prévenez-moi et je le ferai reprendre car je n'ai plus aucun texte pour travailler. Je préfère le faire prendre ayant surtout peur que des cahiers soient perdus. Je ne sais trop si je dois les faire porter à votre domicile privé ou rue Madame. Vous pourriez prévenir le concierge de l'endroit où vous ne voulez pas que ce soit porté, de prévenir un porteur quand il arrivera, de rebrousser chemin vers la bonne destination.

         

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