mercredi 12 décembre 2012

Bulles de Savon Joseph Roth ( nouvelle Allemagne )



site charles péguy - élèves de cm2 inspirése de
          prismes électriques sonia delaunay
                                                       Bulles de savon


            J'ai vu des enfants qui faisaient s'envoler des bulles de savon.
            Non en l'an mil neuf cent treize, mais hier.
            C'étaient de vraies bulles de savon. Une petite bouteille pleine de mousse, une paille, deux enfants et une rue tranquille à la lumière d'un matin d'été ensoleillé. Les bulles de savon étaient de grosses boules merveilleusement belles et couleur d'arc-en-ciel et elles volaient légèrement et doucement dans l'air bleu.
Aucun doute : c'étaient d'authentiques bulles de savon. Non les bulles de la phraséologie patriotique qui fermentent dans les mares des éditoriaux de guerre, du parti patriotique, de la presse, mais de merveilleuses bulles de savon couleur arc-en-ciel.
            Je pense aux nombreuses bulles que nous avons vu éclater pendant la longue période où le système des cartes et le marché noir s'étaient emparés du savon et où la fabrication des bulles était passée des bouches des enfants aux gueules des Siegfriediens et politiciens. Il y eut les bulles du pain de la paix ukrainien ; la bulle de Brest-Litovsk, celle de " l'Autriche rajeunie " et, finalement, les quatorze grosses bulles de savon de Wilson, qui se heurtèrent et éclatèrent contre Clémenceau à Versailles. Nous avions entre-temps obtenu la gracieuse permission de nous cramponner à ce brin de paille au moyen duquel on avait fait les bulles. Oh, c'était une triste époque !
            Je sais que l'on verra toujours s'envoler des bulles de cette espèce. Bulles de la révolution universelle, des dictatures de prolétariat. Mais, depuis que j'ai vu les vraies bulles de savon, merveilleusement belles, couleur d'arc-en-ciel, je n'accorde aux autres qu'un regard ironique et supérieur.
            Car le temps est de nouveau venu où des besoins culturels deviennent des jouets d'enfant. La conséquence logique qu'il faut en tirer est celle-ci : que les politiciens ne doivent plus s'occuper des besoins culturels. Mais plutôt du battage de la paille, dont les brins sont utiles pour qu'il soit réservé aux enfants d'en tirer des bulles de savon.
            Mais pas aux politiciens.

* tableaux sonia - robert delaunay
                                                                                                   Joseph Roth

                                                                            Der Neue Tag, 10 septembre 1919










mardi 11 décembre 2012

Lettres à Madeleine 57 Apollinaire


Guillaume Apollinaire - Cheval    Ipzo
                                               Lettre à Madeleine

                                                                                                              20 janvier 1916

            Mon amour je t'ai dit que le lieutnt Cnt de la Cie était rentré, mais comme il a de l'albuminie exempt   service et c'est moi qui continue. Aujourd'hui marche de Régnt. Notre bataillon marchait en tête et ma Cie en tête du bataillon. Tu vois ton Gui en tête de tout le régiment sur pied de guerre avec toutes les mitrailleuses etc. J'étais ému indiciblement à cheval naturellement un sale carcan vicieux qui avait peur de la musique des autos. Chaque fois qu'on a défilé devant le colonel, mon cheval faisait des bonds !... Enfin tout s'est bien passé. Demain manoeuvres de cadres c'est-à-dire stratégie, puis ensuite dans 2 jours on partira pour les grandes manoeuvres, c'est rigolo n'est-ce pas ?
            Aujourd'hui, amour, deux lettres de toi celles du 13 et du 14. J'ai pensé en effet à la mine du Cnt du Sidi-Brahim au départ d'Oran qu'il y avait quelque chose - il n'avait pas l'air rassuré.
            Je sens tes bras autour de mon cou, et je t'adore ma chérie.
            Tes histoires m'ont amusé et me sont précieuses.
            Mon chéri je t'adore. Melle Glotz est très bien.Ton amie a fait donc une grosse bêtise.
            Les petits sont très gentils.
            Il faut que j'aille me coucher, car demain matin expérience de quelque chose.
            Il faut que je file de très bonne heure.
            Je t'adore, je prends ta bouche


                                                                                                           Gui


                                                                                                      21 janvier 1916

            Mon amour. Je t'adore aujourd'hui la 7è Cie à laquelle j'avais été détaché m'a apporté un certain nombre de lettres de toi et 2 lettres si gentilles de ta maman, remercie-la et dis lui que je l'embrasse filialement.
            Nous partons demain pr un camp d'instruction faire des manoeuvres.
            Ce n'est pas folâtre et je n'ai pas une minute pour écrire.
            Je t'adore. Je suis fatigué par tout ce tintouin.
            Je deviens réellement abruti par tout ce travail.
            J'ai reçu aujourd'hui une lettre d'un ami réformé très longtemps et qui devenu zouave il n'y a pas longtemps est maintenant sur le front. Cela rend à peu près la vie du simple soldat.
            Je t'adore mon amour adoré. Tiens-moi au courant de tout ce que tu fais mon amour. Je n'ai pas eu de lettre de toi aujourd'hui ni hier. Je t'ai envoyé hier un autre paquet.
            Le béret depuis n'est plus réglementaire mais seulement le bonnet de police ( et le casque ). Aussi le paquet contient le béret, des livres que je n'ai pas eu le temps de lire, il y a aussi l'album de la campagne de Champagne. Je te l'expliquerai plus tard mais tu y verras Le-Mesnil-lès-Hurlus Perthes Tahure le Trou Bricot la Cote 193 la Tranchée d'York celle de Hambourg etc. etc. tous endroits dont je te parlerai plus tard.
            Je traîne un roman de la feuille littéraire en poche mais n'ai pas eu le temps de rien lire.
            Je prends follement ta bouche mon adorée. Je t'embrasse.


                                                                                                                Gui


                                                                                    Aux Armées 22 janvier 1916

            Je t'adore, mon amour chéri et à peine arrivé dans notre nouveau séjour, je t'écris. On a fait une longue étape.
            Il a pluvioté, on a marché pendant six heures.
            Au bout les hommes ont trouvé leurs baraquements en planches avec des paillasses sur des lits verts ( c'est bien le mot ), en effet ils sont en claies de petites branches vertes. Les officiers sont au gros village à côté. La maison où je suis est épatante et l'intérieur est exquis, excepté que ma chambre est ni plus ni moins que mal, toute petite et basse avec une paillasse pour l'ordonnance. Rien pour se laver ( mais on y remédie ) des pommes et poires dans un coin et un superbe édredon rouge. Ne crois pas que j'y serai mal. On a couché dans de plus mauvaises conditions. Il suffit que je trouve une cuvette une serviette et tout ira bien.
            On va se mettre à faire des manoeuvres puis ensuite en ligne. J'ai été encore commandant de Cie pr ce déplacement. Mais pr m'habituer j'ai fait la marche à pied ( très bien supporté la chose ) nous étions compagnie de queue.
            Jean-Marie est insupportable au repos.
            Il est parti en avant avec le campement qu'il a lâché en route et le colonel l'a surpris en train de déjeuner confortablement d'un poulet. Comme il était éméché le Ct de Bataillon m'a prescrit de lui donner 8 jours d'arrêt. Je ne crois pas que ça ira plus loin comme il s'agit d'un merveilleux soldat.
            Voilà amour, un peu de ma vie courante. Je t'adore, ma chérie, je pense à toi tout le temps, je pense à tes seins, à ta grâce, je t'adore.
            Écris-moi ce que tu fais au lycée, embrasse ta maman gentille et les petits, dis bonjour aussi à la photographe Louise.
            Je t'adore et prends follement ta bouche, ta bouche ta langue.
 

                                                                                                   Ton Gui

            Dis à Marthe qu'elle ne doit pas te tartiner quand je suis pas là pour l'en empêcher.


( note de l'éditeur : lettre codée : Madeleine a pu déchiffrer " Je suis à la ville-en-Tardenois " )


    * nature morte - vincent van gogh                                                                                                  

lundi 10 décembre 2012

Lettres à Madeleine 56 Apollinaire



                                     Lettre à Madeleine

                                                                                                        17 janvier 1916

            Mon amour je reçois aujourd'hui tes lettres délicieuses du 9 et du 10. Tu as bien fait d'être aimable avec ta directrice. Tu es ma femme délicieuse. Je vais voir pr le mariage par procuration. Renseigne-toi dans quelle mesure les permissions sont supprimées pour l'Algérie. Je t'adore mon amour et tes lettres m'ont donné le cafard hier et aujourd'hui. Je chauffe tes mains, mon amour, je t'aime. Oui la mer a été terrible, parait-il, moi je ne m'en suis pas aperçu ne pensant qu'à Oran - j'étais à Oran - et je n'ai pas eu le mal de mer.
            Dis à Denise qu'elle est bien gentille.
            Sois pleine de courage, mon amour. Mon amour, mon amour, je t'adore. L'histoire de ta maman m'a bouleversé. Quel est ce monsieur... Mais après tout je m'en fiche nous nous adorons.
            J'ai parlé aujourd'hui au colonel pour les mitrailleuses, parce qu'on forme de nouvelles unités de mitrailleurs et comme je n'y suis pas compris quoique venant de l'artillerie... Il a été très gentil ; c'est d'ailleurs un bon chef, bon dans toutes les acceptions du terme et m'a dit qu'il y avait pensé mais voulait me familiariser un peu avec la vie du simple fantassin. Enfin, j'aimerais mieux que ça ne tardât pas trop.
            Je crois qu'après-demain rentrera mon comt de Cie et que je vais avoir pr un temps un peu plus de tranquillité.
            Je t'adore et prends ta bouche, mon amour.

                                                                                                               Gui

                                                                                                                18 janvier 1916

            Mon amour, les photos sont épatantes toutes, renvoie-m'en une série. Louise a travaillé merveilleusement. Je veux évidemment de tout mon souhait qu'elle te rephotographie ma charmante. Embrasse bien ta maman pour moi mon amour, ta maman est exquise.
            Je verrai toutes ces fêtes arabes après la guerre - Ce que tu penses - si tu es d'accord avec ta maman - sera bien fait. En tout cas ne quitte pas pour l'instant ta maman, et évite d'apprendre l'espagnol. Toutefois, il me semble que travailler doucement au latin-grec ne serait peut-être pas mal, mais tu sens ça mieux que moi et ta maman aussi. Mon amour, tupeux penser si je suis d'accord avec toi et si je préfère les baisers aux lettres !!! Tes baisers ma chère petite esclave chérie sont ma joie. J'adore ta grâce mon amour.Les petits sont bien gentils. Et Marthe se révèle donc comme une soeur aussi bonne qu'elle est spirituelle.
            Emile qui a des dispositions pour les langues devrait bien profiter de son entourage, pour apprendre sérieusement l'arabe et l'espagnol tels qu'on les parle, c'est une chose qui plus tard lui serait de la plus grande utilité. Et toi mon amour tu devrais parler un peu anglais avec une Anglaise par exemple. Il me semble que les antiques errements de l'Université française n'ont pas varié et qu'elle enseigne toujours de vagues balbutiements et de vagues syntaxes mais aucun langue vivante. C'est déplorable et il n'y a pas que cela de déplorable. Mon amour chéri, je prends ta langue, je t'adore je prends ta bouche.


                                                                                                          Gui


                                                                                                           19 janvier 1916

            Mon amour, je me demande si nous n'irons pas un de ces jours en Orient. Enfin pour le moment marches manoeuvres - Je n'ai pas de lettre de toi aujourd'hui mon amour. Je t'ai envoyé le paquet des livres, une cuvette en toile qui ne me sert pas ici - des bande molletières noires, il les faut bleues maintenant. Emile et Pierre pourront se les partager quelques lettres, etc. ( quelques tentatives de manuscrit qui peuvent resservir ).
            Je pense à ta grâce exquise mon amour adoré et je suis un peu triste d'être si loin de toi, mon amour.
            Aujourd'hui j'ai eu la visite d'un caporal du 81, chargé d'un barda terrible et monocle. C'était mon ami Gabriel Boissy, pauvre garçon, son monocle a fait sensation, ce doit être le seul caporal à monocle de l'armée française.
            Je l'ai trouvé bien vieilli.
Jeune homme au monocle - Claude Monet            Mon amour je t'adore. Je voudrais bien que ton souhait de trois mois fut vrai, ô mon amour.
            Je pense à ta grâce ma chérie au milieu des mauresques des espagnoles.
            Je pense à notre fin de jour à Mers el Kébir et je suis un peu triste.
            Amour je ne sais pas bien écrire aujourd'hui. Je suis las. Je commence à être impatient, je voudrais que l'hiver fût fini.
            Mon amour, je t'adore et je prends ta bouche passionnément, follement.





@ l'internaute - claude monet
                                                                                                             Ton Gui

dimanche 9 décembre 2012

Balistique de la danse Alfred Jarry ( nouvelle France )




                                                        Balistique de la Danse

            Il est classique aujourd'hui dans les cirques que des femmes en jupe longue et non plus en maillot se livrent à des jeux icariens et des séries de sauts périlleux en arrière, ou à des exercices de trapèze volant. Ceci permet d'apprécier pour la première fois l'utilité esthétique du costume féminin moderne, laquelle, autrement, pourrait échapper à l'observateur.
            Quand une femme tourne ainsi avec rapidité dans un plan vertical la jupe, projetée par la force centrifuge, mérite d'être comparée - ce qui est banal et faux d'ailleurs en d'autres circonstances - à la corolle d'une fleur, laquelle, comme on sait, s'ouvre vers le soleil et jamais en bas. La plus austère pudeur ne saurait s'alarmer, car, par les bienfaits de ladite force centrifuge, le vêtement adhère énergiquement jusqu'aux pieds, à condition toutefois d'une rotation assez rapide.
            La danse, telle qu'elle se pratique au contraire dans les ballets s'avoue d'une immoralité flagrante ; la ballerine pirouettant debout, la jupe s'écarte, toujours par la force centrifuge, jusqu'à s'éployer entièrement, de telle sorte que sa circonférence soit dans le même plan que les points d'attache.
            Nous n'aurions point signalé ce phénomène mécanique si la morale seule était en jeu ; mais il y va du risque d'accidents physiques. Que l'on suppose un couple valsant, au milieu d'un salon, dans un plan horizontal qui est le seul que la mode autorise. L'homme et la femme se déplacent circulairement autour d'un axe imaginaire, mais il peut arriver que l'un ou l'autre, la valseuse par exemple, coïncide pour un instant avec l'axe de rotation tandis que son partenaire gravite selon la circonférence. Imaginons une vitesse suffisamment accélérée et l'homme abandonnant, de peur qu'elle ne se fatigue, et par galanterie française, sa compagne :
il sera propulsé avec violence par la tangente, et il est épouvantable de penser à ce qui pourra s'ensuivre.
            S'il est interdit de se livrer en public à des exercices périlleux dans un plan vertical à moins qu'un filet ne soit tendu en dessous, il n'y a point de raison, nous semble-t-il, qu'un homme sensé consente à valser dans un salon selon un plan horizontal, sans exiger de même un filet protecteur. Il est permis de conjecturer que ce filet existait dans une antiquité reculée et à coup sûr à l'âge de pierre ; nous en retrouvons un dernier vestige, bien reconnaissable, dans les canapés, fauteuils, vieilles personnes " faisant tapisserie " et autres capitonnages qu'il est d'usage de disposer autour des appartements.
            Nous croyons devoir recommander une innovation profitable : de même que dans les tempêtes on remédie à la rupture possible d'une écoute en y adjoignant un second cordage, plus mince, qui se rompt seul au choc on pourrait augmenter dans des proportions énormes la vertu protectrice des fauteuils en disposant, derrière chacun, une potiche, de préférence précieuse pour que le bris en soit plus doux, laquelle, en s'écrasant entre le meuble et la muraille, constitue un tampon à ressort.

                                                         
                                                                                                       15 janvier 1902 

                                                                                                       Alfred Jarry
                                                                                      ( in La chandelle verte - La revue blanche )

samedi 8 décembre 2012

Anecdotes et Réflexions d'hier pour aujourd'hui Victor Hugo ( Choses vues )



                                                  Notes et réflexions

                                                                                                               1828 - 1837

            Il y a une habileté de bourgmestre qui ne convient pas là où il faudrait une habileté de roi.
            On peut gouverner Andorre ou Saint-Marin avec la première. On ne doit gouverner la France qu'avec la seconde.

                                                                           ****

             Après la révolution de 1830, une foule de braves bourgeois qui avaient employé quinze ans de leur vie à détester les Bourbons et à réclamer le duc d'Orléans se sont trouvés tout désorientés de ne plus être de l'opposition et d'être forcés d'épouser le pouvoir. Ils auraient volontiers dit comme de Talleyrand, quand le premier consul l'eut contraint de se marier avec sa maîtresse, Mme Grant " - Où diable vais-je passer mes soirées, maintenant  ? "

                                                                            ****           

            La France ne connaît ni la véritable liberté ni le véritable pouvoir. Ce que nous avons eu depuis quarante ans, c'est de la licence doublée de despotisme. Le propre de la licence est de s'user et de se déchirer vite. Alors la doublure paraît.
            Étrange nation qui ne flotte que de Marat à Mahmoud !

                                                                              ****

            Les révolutions, comme les volcans, ont leurs journées de flamme et leurs années de fumée. Nous sommes maintenant dans la fumée.
            J'aime La Marseillaise, non les paroles, qui sont communes, mais l'air. Il y a dans ce chant je ne sais quelle tendresse héroïque, mêlée au grand et au terrible.

                                                                               ****

            Chateaubriand, pauvre, enrichit les libraires français, sans compter les traducteurs, sans compter les pirates belges, pareil à la source qui donne un fleuve et qui n'a jamais qu'une goutte d'eau.

                                                                               ****

           Frédérick Lemaître me contait hier qu'il entrait, un jour, dans un bouge, une auberge de rouliers, pour y passer la nuit ; il a demandé en entrant :
           - Y a-t-il des puces ici ?
           L'hôte a répondu gravement :
           - Non monsieur ; les poux les mangent.

                                                                               ****

           Un soir, M. de Chateaubriand, qui était alors ministre des Affaires étrangères, se promenait avec Mme de Castellane sous les beaux arbres de Chantilly. Le jour tomba, l'entretien non. M. de Chateaubriand fit à Mme de Castellane ces vers, qui sont jolis :
                                                        Aux portes du couchant, le ciel se décolore.
                                                        Le ciel n'éclaire plus notre tendre entretien ;
                                                        Mais est-il un sourire aux lèvres de l'Aurore
                                                                        Aussi doux que le tien .
           Je les ai d'elle-même.


                                                                                                   Victor Hugo
                                                                                     ( in Choses vues )

jeudi 6 décembre 2012

Une place à prendre J.K. Rowling ( Roman Angleterre )

                                           Une place à prendre

 
            En 1992 JK Rowling entreprend l'écriture du premier volume des aventures de Harry Potter. Le premier tome sera publié cinq ans plus tard, le septième et dernier en 2008. Septembre 2012, abandonnées les délices des contes fabuleux, JK Rowling nous ramène sur terre avec un roman pour adultes ( quoique... quel adulte n'a pas lu H Potter ). Dans le sud-ouest de l'Angleterre à quelques 200 kilomètres de Londres un bourg calme en principe et fleuri. Des petites maisons avec jardin, des collines, un fleuve, l'Orr. Pagford. Les Pagfordiens sont attachés à leurs cours, chacun la sienne car tous sont liés à travers le Conseil Paroissial et la Gazette de Yarvil petite ville rattachée par divers liens, notamment Les  Champs, cité dortoir et une clinique où sont suivis les drogués en mal de métadone. La mort du premier paroissien, défendant le rattachement des Champs à Pagford et écrivant un dernier article pour le journal vantant l'une des avironnaises, pauvre et déclassée, va laisser une place vacante à la tête de l'Association paroissiale. Et vont se dessiner les caractères de chacun, révélant les Tocs de l'un, la fatuité de Howard épicier-traiteur, énorme personnage, des mégères pas apprivoisées et des adolescents très présents dans le livre. Ils fument, baisent, ont de l'acné, boivent lorsque l'occasion se présente, sont mal dans leur peau, mais sont aussi  très habiles  en informatique. "... La chose difficile, la chose glorieuse était d'être celui qu'on était vraiment... " dit Fats,
"...il ne fallait pas se faire passer pour plus animal qu'on n'était... " Petites et grandes bassesses peu importe pour obtenir la place du petit homme à barbe rousse joyeux et bienveillant surtout avec les habitants des Champs. Sa veuve Mary révélera sous sa douceur quelque rancoeur, Terri junkie au destin effroyable, Kay mal aimée, bonne assistante sociale, et les docteurs Jawanda, lui chirurgien elle généraliste, et leurs enfants, sikhs pakistanais. Et les ordinateurs qui permettent aux habitants de recevoir des messages signés * Le fantôme de Barry Fairbrother * et d'autres personnages accompagnent ce petit monde venimeux. JK Rowling n'a eu aucun mal à choisir les maux qui détruisent la société qu'elle soit anglaise ou d'ailleurs. Diplômée de lettres classiques elle mène rondement ses lecteurs, malgré un début peu attirant et quelques descriptions encombrantes, l'auteur voulait appeler son roman * Responsable *, le titre choisi est plus heureux tant la noirceur du sujet pouvait basculer dans le mélo. Ce n'est qu'un moment de la vie où tout bascule. Près de sept cents pages pour la traduction française se lisent sans difficulté.


           

mardi 4 décembre 2012

Anecdotes et réflexions d'hier pour aujourd'hui journal 6 Samuel Pépys ( Angleterre )


St James Park
                                                      Journal

                                                                                                                      3 février 1660

Tour de Londres            Pris mon verre du matin chez Harper et y appris que les soldats étaient tous très calmes, du fait qu'ils avaient reçu la promesse qu'ils seraient payés. De là, au parc St James :  je marchai jusqu'à l'endroit où je joue habituellement du flageolet et je jouai un moment, car c'était une fort belle matinée ensoleillée. retour à Whitehall, où, dans la salle des gardes, je vis quelque 30 ou 40 apprentis de la Cité qui avaient été arrêtés hier soir vers minuit et qui avaient été amenés là comme prisonniers. Puis, au bureau, où je remis encore un peu d'argent à certains des soldats du lieutenant-colonel Miller ( qui défendit la Tour de Londres contre le Parlement après qu'elle fut enlevée à Fitch par le Comité de sécurité, et qui pourtant a conservé son poste ) ; vers midi, Mrs Turner vint bavarder avec moi et Joyce, et je les emmenai voir comment se passaient les débats à la Chambre : l'huissier a très aimablement ouvert la porte pour nous. De là, j'allai voir mon cousin Roger Pepys ; comme c'était la période des cours, nous l'emmenâmes dehors, chez Prior, à la taverne rhénane, où nous bûmes un ou deux pots de vin avec un plat d'anchois ; nous passâmes commande de trois ou quatre douzaine de bouteilles de vin pour lui en vue de son mariage. Après quoi, il partit en me laissant pour consigne de commander et de payer tout ce qui ferait plaisir à Mrs Turner. Nous ne prîmes rien d'autre en cet endroit, mais nous allâmes commander une épaule de mouton chez Wilkinson, en demandant qu'elle soit apprêté de la meilleure manière, et nous fîmes porter chez moi une bouteille de vin.Entre-temps, elle et moi et Joyce traversâmes Whitehall à pied ; le général Monck venait d'arriver et nous vîmes toutes ses troupes défiler : des soldats en très bonne condition et des officiers costauds. De là, à la maison, où nous dînâmes ; mais nous dûmes faire montre de beaucoup de patience , car le mouton arriva cru et il nous fallut attendre qu'il fût cuit à l'étouffée. En attendant, nous discutâmes d'une bague représentant un petit bouquet pour Mrs Turner qu'elle doit recevoir pour le mariage de Roger Pepys. Après dîner, je les laissai et sortis pour aller aux nouvelles ; mais j'appris seulement que la plus grande partie des députés étaient avec Monck à Whitehall, que sur son passage à travers la capitale beaucoup avaient crié pour réclamer un Parlement libre, mais qu'il n'avait guère reçu d'autre bienvenue. Je pus constater dans la cour du palais de Westminster que certains des vieux soldats continuaient à refuser de quitter la capitale sans leur argent et juraient que s'ils ne le recevaient pas sous trois jours, comme on le leur avait promis, ils causeraient plus de dégâts dans le pays que s'ils étaient restés à Londres ; ce qui est très vraisemblable, dans la mesure où le pays tout entier est mécontent. La ville et la garde sont déjà envahies par les soldats de Monck. Je m'en suis retourné et, comme il commençait à faire noir, j'allai avec eux faire un tour dans le parc, où Théophila ( qui nous était envoyée pour dîner distança ma femme et une autre pauvre femme qui paria un pot de bière avec moi qu'elle la gagnerait de vitesse. Après quoi je les accompagnai jusqu'à Charing Cross où je les laissai, ainsi que ma femme. J'allai Mrs Ann qui commença par se plaindre très fort du matelas en bourre de laine que je lui avais fait porter, mais je la remis à sa place. Je restai jouer aux cartes jusqu'à neuf heures du soir. Puis à la maison, et au lit


                                                                                                              4 février 1660

            Ce matin, une heure à mon luth, puis au bureau ; j'y attendis Mr Squibb qui devait passer me voir, mais en vain. A midi, en me promenant à Westminster, je rencontrai Mr Swan ; je lui fis rencontrer le capitaine Stone, et nous discutâmes de l'affaire de M Downing. Puis chez Will, où je restai jusqu'à trois heures; puis chez Mr Swan ( je trouvai sa femme en grand deuil de son père, comme je l'exigent les convenances que j'emmenai par le fleuve jusque chez l'homme de loi du Temple, Mr Stephens, et de là à Grey's Inn, dans l'espoir de parler avec Ellis le conseiller juridique, mais nous ne le trouvâmes pas. Nous rencontrâmes dans les couloirs un de ses amis avec lequel nous allâmes boire un verre ; je mangeai du pain et du beurre car je n'avais pas mangé de la journée, tandis qu'eux discouraient par hasard sur Marriott, le gros mangeur, de sorte que je me retins de manger autant que j'aurais voulu. Swan nous a montré une ballade sur l'air de Mardyke, admirablement écrite en caractères d'imprimerie. Je la lui ai empruntée, mais les paroles se sont avérées stupides si bien que je ne l'ai pas recopiée. Nous quittâmes ensuite cet endroit, après avoir laissé Swan chez son maître, milord Widdrington, je rencontrai Spicer, Washington et D. Vines près de Lincoln's Inn, où ils étaient en train d'acheter un tournebroche pour rôtir les oiseaux à un marchand qui se trouvait là. Je fus bien heureux de leur fausser compagnie et me rendis chez Mrs Crew. Je lui demandai si elle pouvait me procurer une servante pour aider Mrs Jemima pendant que sa domestique est malade, mais elle ne pouvait se passer d'aucune de ses servantes. De là chez sir Harry Wright ; comme milady n'était pas là, je parlai du problème à Mrs Carter qui va me procurer une servante pour lundi.  Je me rendis donc avec un porte-flambeau chez les Scott ; Mrs Ann était au milieu d'une crise. Je ne lui parlai pas, mais je dis à Mrs Jemima ce que j'avais fait, puis j'allai à la maison écrire des lettres que j'envoyai à la campagne par la poste. Je jouai ensuite un moment sur mon luth avant de redescendre souper. Ensuite, au lit.
            Les seules nouvelles aujourd'hui sont que le Parlement a voté que la Chambre devrait désormais comprendre 400 députés.
            Aujourd'hui ma femme a tué la dinde que Mr Shipley lui avait donnée et que milord avait rapportée de l'expédition en Zélande ; elle n'a jamais réussi, par aucune méthode, à convaincre sa bonne, de tuer quoi que ce soit.
                                                

dimanche 2 décembre 2012

L'Etudiant Anton Tchékov ( nouvelle Russie )





                                                               L'étudiant

            Le temps avait d'abord été beau, calme. Les merles sifflaient et, dans les marais du voisinage, quelque chose de vivant émettait un bourdonnement plaintif, comme i l'on eût soufflé dans une bouteille vide. Une bécasse passa et le coup de fusil qu'on lui tira se répercuta longuement et joyeusement dans l'air printanier. Mais quand le crépuscule descendit sur la forêt, un vent froid et pénétrant se mit à souffler importunément de l'est, et tout se fit silencieux. Les flaques se couvrirent d'aiguilles de glace et la forêt devint inhospitalière, sourde et déserte. Il monta une senteur d'hiver.
            Ivan Velikopolski, étudiant à la faculté de théologie, fils de sacristain, revenant de la chasse à l'affût, avait suivi tout du long un sentier qui bordait une prairie basse. Il avait les doigts gourds et le vent lui brûlait la figure. Il lui semblait que ce rafraîchissement de la température avait détruit partout l'ordre et l'harmonie, que la nature elle-même était saisie d'effroi et que c'était pour cela que les ombres du soir étaient venues plus tôt que de raison. Alentour tout était désert et particulièrement lugubre. Seul scintillait un feu dans le potager des veuves, près de la rivière ; alentour, et à l'endroit à quatre verstes de là, où se trouvait le village, tout était uniformément noyé dans la froide brume du soir. L'étudiant se souvint que lorsqu'il était parti sa mère, assise par terre dans le vestibule, pieds nus, était en train d'astiquer le samovar, et que son père, couché sur le poêle, toussait ; c'était la semaine sainte, on ne faisait aucune cuisine chez lui et la faim le tenaillait. Maintenant, tout recroquevillé de froid, il songeait que le même vent soufflait à l'époque de Rurik, d'Ivan le Terrible et de Pierre le Grand ; qu'à leur époque sévissait une pauvreté et une faim aussi féroces ; les mêmes toits de chaume crevés, les mêmes ignorances, la même angoisse, le même désert alentour, les mêmes ténèbres, le même sentiment d'oppression : toutes ces horreurs avaient existé, existaient, existeraient, et que dans mille années la vie ne serait pas devenue meilleure. Et il n'avait pas envie de rentrer.
            Le potager des veuves était ainsi appelé parce qu'il était cultivé par deux veuves, la mère et la fille. Leur feu flambait, pétillait, illuminant alentour les terres labourées. Vassilissa, la veuve, une grande et grosse vieille vêtue d'une courte pelisse d'homme, debout près du feu, pensive, regardait les flammes ; sa fille Loukeria, petite, la figure grêlée par la petite vérole, l'air niais, assise par terre, lavait une marmite et des cuillères. Elles venaient sans doute de finir de souper. On entendait des voix d'hommes ; c'étaient les ouvriers de l'endroit qui faisaient boire leurs chevaux à la rivière.
            - Voilà l'hiver revenu, dit l'étudiant en s'approchant du feu. Bonjour.
            - Vassilissa tressaillit mais, le reconnaissant aussitôt, lui adressa un sourire accueillant.
            - Je ne t'avais pas reconnu. Dieu te bénisse, dit-elle. Tu seras riche !
            Ils parlèrent. Vassilissa, femme d'expérience, ancienne nourrice, puis bonne d'enfant chez les messieurs, s'exprimait en termes délicats, et un sourire doux, posé, ne quittait pas son visage ; sa fille, Loukeria, au contraire, une femme qui n'était pas sortie de son village et abrutie de coups par son mari, se contentait de regarder l'étudiant sans dire un mot en plissant les paupières avec une expression étrange, comme celle d'une sourde-muette.
            - Par une nuit aussi froide, l'apôtre Pierre est venu comme moi se réchauffer auprès d'un feu, dit l'étudiant en tendant les mains vers la flamme. C'est donc qu'il faisait également froid dans ce temps-là. Ah, quelle affreuse nuit ce fut, bonne vieille ! Une nuit prodigieusement triste, longue !
             Il regarda les ténèbres alentour, secoua la tête d'un geste nerveux et dit :
             - Je suis sûr que tu es allée entendre les Douze Évangiles.
             - Oui, répondit Vassilissa.
             - Si tu te rappelles, pendant la Cène, Pierre dit à Jésus : " Je suis prêt à te suivre et en prison et dans la mort. " Alors le Seigneur : " Je te le dis Pierre, avant que le coq ait chanté tu m'auras renié trois fois." Après la Cène Jésus, saisi d'angoisse mortelle, priait au Jardin des Oliviers et le malheureux Pierre fléchit, il sentit ses forces l'abandonner, ses paupières s'alourdir et ne put vaincre l'envie de dormir. Le sommeil le gagna. Puis, tu le sais, la même nuit Judas baisa Jésus et le livra à ses bourreaux. On le mena les mains liées chez le grand prêtre en le frappant, et Pierre exténué, torturé d'angoisse et d'inquiétude tu le comprends n'ayant pas dormi son soûl, pressentant que quelque chose d'affreux allait arriver sur la terre, le suivit... Il aimait Jésus passionnément, à la folie, et voyait de loin qu'on le battait... "
            Loukeria laissa ses cuillères et regarda fixement l'étudiant.
            - " On arriva chez le grand prêtre, poursuivit-il. On interrogea Jésus et, pendant ce temps-là, des travailleurs allumèrent des feux au milieu de la cour parce qu'il faisait froid, et s'y chauffèrent. Pierre, debout près du feu au milieu d'eux se chauffait comme je le fais à présent. Une femme l'apercevant dit : " Celui-là aussi était avec Jésus ", ça voulait dire qu'il fallait l'interroger lui aussi. Et tous les travailleurs rassemblés autour du feu durent sans doute le regarder d'un air soupçonneux et dur, car il se troubla et dit : " Je ne le connais pas . " Peu après quelqu'un d'autre reconnut en lui un disciple de Jésus et dit : " Toi aussi tu es des siens ". Mais à nouveau Pierre nia et pour la troisième fois quelqu'un s'adressant lui, lui dit : " Ce n'est pas toi que j'ai vu avec lui dans le jardin ? " Pour la troisième fois Pierre nia. Et aussitôt après le coq chanta et Pierre apercevant Jésus de loin se souvint de ce qu'il lui avait dit pendant la Cène... Il se souvint, retrouva ses esprits, sortit de la cour et pleura amèrement. Il est dit dans l'Evangile : " Et il sortit et pleura amèrement." Je vois très bien cela : un jardin bien calme, bien noir et dans le silence on entend à peine des sanglots étouffés. "
            L'étudiant poussa un soupir et devint pensif. Vassilissa qui souriait toujours laissa soudain échapper un sanglot, de grosses larmes roulèrent en abondance sur ses joues et elle se protégea la figure du feu avec sa manche, comme si elle avait eu honte de ses pleurs. Loukeria, le regard toujours fixé sur l'étudiant, rougit et son visage prit une expression pénible, tendue, celle de quelqu'un qui cherche à contenir une vive douleur.
            Les ouvriers revenaient de la rivière, et l'un d'eux à cheval était déjà tout près, éclairé par la lueur dansante du feu.L'étudiant souhaita la bonne nuit aux veuves et poursuivit son chemin. A nouveau il se retrouva dans les ténèbres et ses doigts s'engourdirent. Il soufflait un vent âpre, c'était vraiment l'hiver qui revenait, et l'on ne se serait pas cru à l'avant-veille de Pâques.
            Maintenant l'étudiant pensait à Vassilissa. Si elle s'était mise à pleurer c'était que tout ce qui était arrivé à Pierre durant l'horrible nuit avait quelque rapport avec elle...
            Il se retourna. Le brasier solitaire clignotait paisiblement dans la nuit, il n'y avait plus personne alentour. L'étudiant pensa à nouveau que si Vassilissa avait pleuré et si sa fille s'était montrée troublée, c'était évidemment que ce qu'il venait de raconter, qui s'était passé dix-neuf siècles plus tôt, avait un rapport avec le présent, avec les deux femmes et, sans doute, avec ce village isolé, avec lui-même, avec toute l'humanité. Si la vieille femme avait pleuré, ce n'était pas parce qu'il avait l'art de faire vibrer par ses récits la corde sensible, mais parce que Pierre lui était proche et que de tout son être elle était intéressée à ce qui s'était passé dans son âme.
            Et une lame de joie déferla soudain dans l'âme de l'étudiant, il s'arrêta même une minute pour reprendre sa respiration. Le passé, pensait-il, est lié au présent par une chaîne ininterrompue d'événements qui découlent les uns des autres. Et il lui semblait qu'il venait d'apercevoir les deux bouts de la chaîne : il avait touché l'un et l'autre avait vibré.
            Tandis qu'il franchissait la rivière par le bac et qu'il gravissait la colline les yeux fixés sur son village natal et sur le couchant où une mince bande pourpre jetait des lueurs froides, il pensait que la vérité et la beauté qui régissaient la vie là-bas, au Jardin des Oliviers et dans la cour du Grand Prêtre, s'étaient perpétuées sans interruption jusqu'à ce jour, et apparemment constituaient toujours l'essentiel de la vie humaine et, d'une manière générale sur la terre ; un sentiment de jeunesse, de santé, de force - il n'avait que vingt-deux ans -, l'attente ineffablement douce du bonheur, d'un bonheur inconnu, mystérieux, l'envahirent peu à peu et la vie lui parut enivrante, merveilleuse, pleine d'une haute signification.
    


                                                                                                        Tchékov

                                                                               ( l'étudiant parait en 1894 )

samedi 1 décembre 2012

Excursion . - Le Général . Joseph Roth ( Nouvelles Allemagne )



           vienne
                                                                Excursion

           
            Au Schottentor, on sent l'odeur du vin nouveau, le 38 est pompette et s'en va titubant, surcharge de corps humains. Dans l'éclat du soleil la sueur perle sur le dos des pelouses. Le chauffeur est coincé et s'ébroue en crachant de l'oxygène comme un moteur de 76 CV. Sacs à dos encore mous, mais enflant légèrement dans l'attente de conquêtes paysannes. Souliers d'alpinistes sept fois cloutés prenant position sur les oeils-de-perdrix de leur prochain. De la plate-forme arrière monte la vapeur de la chair humaine, accélérant le rythme des roues.
            On roule devant des clôtures de jardin où grimpe du feuillage qui frôle presque les fenêtres de la voiture. Un chien pleure dans une ferme. Le tramway filant à toute vitesse rend fou un caniche enfermé. Il croit que ce monstre bruyant rouge et jaune le nargue. De jeunes plants de haricots hâtifs grimpent à de minces perches, ils veulent voir ce qui peut bien se passer là-haut. D'indiscrètes fenêtres en encorbellement tendent des voiles verts de vigne vierge devant leur visage, par crainte des taches de rousseur. Une grille de jardin fait une toilette de couleur blanche. L'odeur de la peinture à l'huile s'exhale à la chaleur du soleil.
            Terminus. De verts petits chalets de nécessité dont le prix d'entrée a augmenté, receveur avec des feuilles de journal, poinçonnent l'histoire du monde sur des bancs de bois récurés par des fonds de pantalon. Le tramway s'ouvre et recrache des gens. Un premier souffle de la nature produit un effet encourageant sur les couples d'amoureux. Quelque part un baiser tombe comme une seule goutte de pluie dans le silence.
            " Café-restaurant ". Maître d'hôtel pour quartier résidentiel, avec plastron éblouissant, sommet du crâne étincelant, mèches de cheveux soigneusement comptées, pommadées à gauche et à droite, grasses comme de la crème fouettée. Mouvements de la main silencieux. Leurs doigts marchent sur des talons de caoutchouc. Le groom, bébé en frac, a des joues rouges, brunes et brillantes sous un léger duvet de pêche. Il sent le lait comme un nourrisson.
            Un coin de fenêtre a été conquis par une bande de trafiquants. Pardessus et redingotes avec ceinture, dans laquelle ne se trouve étrangement aucune grenade à main. De larges ongles, polis ce matin même par le coiffeur, luisent comme des éclats de verre. Les manières sont fraîchement achetées, elles sont neuves et grincent encore ; l'étiquette avec le prix y pendouille sûrement.
            Ils sont six, sept. Leurs cravates d'un vert fluorescent font du tapage. On commande du tschoklad. Sept tasses de tschoklad.
            - Et avec ça ? chuchote le maître d'hôtel en s'inclinant.
            - Sept, Sacher-Torte ! dit l'un d'eux. Il paie. D'une main sûre, il compte la monnaie dans la poche de son pantalon ; les doigts s'y meuvent furtivement comme des lapins prisonniers. Jambes d'emballeur de meubles, courbées vers l'extérieur. Petits yeux sans cils, les sourcils à peine indiqués, comme par un timide coup de crayon.
            - Sept, Sacher-torten ! Le maître d'hôtel sourit, supériorité bien huilée. Schani, apporte des gâteaux à ces messieurs. !
            Les messieurs sont éberlués. Ne voulaient-ils pas des Sacher-Torten ? Leur compartiment baisse d'un ton. Leurs cravates sont devenues silencieuses à un point frappant. Celui qui a la main dans le sac réfléchit : est-ce que le gâteau est de la Sacher-Torte ?
            Schani apporte du gâteau. Soixante-dix doigts l'émiettent. Plongent le gâteau dans le tschoklad
comme des éponges dans l'eau. Finalement, déglutition gargouillante. Cela fait le même bruit que des gouttes d'eau râlant dans un tuyau défectueux.
            Sur la route, chant " Les petits oiseaux dans la forêt. " Innocence conquise de force. Costumes de touristes, comme sur une toile peinte. Le vent a ôté la poudre au visage des femmes. Citadins, dans les champs et les prés.
            Sur une prairie verdoyante s'élèvent soudain vingt-cinq cornets de papier marron. Dans l'obscurité qui approche rougeoie une cigarette. Les promeneurs de retour oscillent, leur petit chapeau de loden sur la nuque, joyeux à tout prix, lourds comme des charrettes de foin rentrant vers la grange, vers la station de tramway.
            Ruée sur le tramway. Le dialecte de la rue viennoise impose sa suprématie. Quelques renvois permettent aux buveurs d'avaler encore du vin nouveau.
            Les premières rues sont silencieuses, elles rentrent la tête par peur des habitants qui reviennent. Comme une épouvante folle, le tramway traverse une rue résidentielle. Et la demi-lune rit sournoisement au-dessus des réverbères au gaz,malades du foie, qui ont la jaunisse.


                                                                                                        Josephus

                                                                                  Der Neue Tag 28 mars 1920


                                                      Le Général

            Tous les jours, à cette heure du matin où un aide de camp se pétrifiait en colonne de sel :
            - Excellence, je déclare avec obéissance...
            Le général remonte la rue fraîchement rasé, favoris bien peignés. Dans sa démarche, rigueur militaire et pseudo-conscience du but à atteindre, dans son maintien, dressage vidé de sens. Son oeil lance un éclair bleu comme autrefois, quand il était posté devant les ennemis, une brigade entre lui et eux. S'efforçant de voir dans l'avenir, il voit le passé. Un passé avec musique militaire, bruit de tonnerre. " Pont du Prince Eugène ", obéissance et âme d'esclave. Quand un soldat passe devant le général, le vieux s'efforce de ne pas voir. Il veut être indulgent et ferme un oeil. Mais ensuite, c'est amertume, vide, cosmos béant, limite de la raison. Il était général parce qu'on l'appelait Excellence. Il était général dans la structure de la brigade. Il était " complet " quand les autres le saluaient. Il n'a jamais été un individu. Toujours une composante. Comme un bouton, une crosse de fusil, un havresac, une veste de pluie. Il trouvait son complément dans l'obéissance des autres. Maintenant il est vestige, fragment, brigadier sans brigade, stratège sans règlement de service, maître sans serviteur. Mais toujours maître, avec l'auréole d'une tragique ironie autour de son képi de général, conscient de son rang sans rang et honorable sans code d'honneur...


                                                                                              Joseph Roth