ladressemuseedelaposte.fr
1912
Mon Genstil
Trop buncht ! Merci et Merci. Grand et grand plesir. Si venez ce soir, sauf avis préalable ne venez pas trop tôt car ai travaillé toute la nuit jusqu'à dix heures matin. Et maintenant fumser etc. et puis si je peux : Dormir. Et plus content après un mot qui m'annonce plesir.
1912
Mon cher petit Gunimels
Buncht
J'ai reçu une lettre qui vous abousera. actualitte.com
Mon genstil votre petit mot de ce matin restera dans les souvenirs de notre amitié et de ma vie
( pléonasme ) comme une des deux ou trois choses qui m'a le plus ému et ravi.
Mars 1912
Mon cher petit Gunibuls
Je ne peux pas te répondre de peur que ma lettre ne soit lue comme tu es si peu ordonné. Mais le coup que la tienne m'a donné a été d'autant plus terrible que avant hier je t'ai téléphoné sans que tu me dises rien du tout de cela, si bien qu'en lisant ta lettre j'ai d'abord hésité entre deux personnes et que je me demande si tu ne m'en as pas d'abord écrit une que je n'aurais pas eue. ( Ceci pas pour dire que tu aurais dû m'écrire. Au contraire tu es trop genstil de m'avoir écrit ). Mais parce que le " style " de ta lettre a l'air d'impliquer une autre. Tu sais que tu es toujours avec moi, que je te fais toute la nuit la conversation, ce serait donc assez peu de te dire que je pense à toi. Je te recommande autre chose. L'autre soir quand j'ai eu fini de te téléphoner, on m'a peu à peu appeler sans arrêter. Je ne voulais pas répondre parce que comme Nicolas n'était pas là j'avais peur que si on entendait ma voix on ne sache que j'étais réveillé etc. Mais enfin pour tâcher de voir qui m'appelait j'ai mis le cornet à mon oreille et j'ai entendu la belle voix grave de mon Binibuls qui disait : " Les Fauchier Magnan sont des horreurs " à qui une voix comme écorchée et agréablement juteuse de sève que j'ai cru reconnaître pour celle de Peter disait quelque chose comme : " Mais Reynaldo. " J'ai raccroché. Mais sans savoir alors ce que vous m'écririez aujourd'hui j'ai été un peu effrayé de penser non ( ce qui était pourtant la seule chose à qui cela aurait pu me faire penser ) qu'on entendait d'ailleurs ce que vous dîtes au téléphone, mais qu'on pouvait l'entendre aussi de chez vous. Et faites bien attention à ne pas dire des choses du genre de celles que vous m'avez écrites. Bonjour mon petit Bugnibuls. Écrivez-moi quand vous pourrez ce que vous saurez. Je vous donne bonsjours.
philatema.com
Marcel
Bonjour encore mon petit Bugnibuls. Quand je pense que je t'ai chanté tant ces nuits-ci sans savoir, et raconté des frivolités. Je ne peux pas me décider à te dire hasdieu et je voudrais tout le temps te récrire.Adieu mon cher petit genstil qui ne comprend pas pourquoi je n'ai pas pu regarder Zadig et qui a cru que c'était de l'indifférence. Mais pour d'autres choses tu me comprends et tu sais que ta lettre m'a fait la même chose que deux choses un jour où Maman est venue me dire : " Pardon de te réveiller, mais ton père s'est trouvé mal à l'École " et un autre jour plus récent à Evian*. Adieu mon genstil.
Brûlez lettre mon genstil tout de suite.
* Madame Proust mourut en 1905 peu après que sa maladie fut révélée à Evian.
Fin avril 1912
Cher Minibuls
Comme je ne pouvais pas parler au moment où vous me disiez et disiez, à propos du petit Mozart dont vous me semblez si souvent la réincarnation que cela fait croire à la transmigration des âmes - je vous réponds pas ces deux vers :
Quoiqu'il n'ouvre les yeux que la nuit, ton chat-huant,
Le pauvre Binibuls ira voir à Don Juan
Bonsjours.
B.
Est-ce que tu ne conviens pas que nous achetions un hôtel historique où tu représenterais dans un étage et moi l'autre. Il me semble que dans l'ancien hôtel des Archevêques de Sens ou des Bénédictins anglais ta prélature et ma vermine feraient un contraste assez sanctifiant.
Mi-juillet 1912
Mon cher Genstil
J'ai pris froid et je tousse un peu et ai une espèce de petit rhumatisme. Ce n'est rien mais je n'ose pas me lever et c'est une cruelle souffrance morale pour moi de ne pas aller vous voir aujourd'hui ; mais j'ai mis beaucoup de tricots pour avoir chaud et je pense être bien demain et aller chez vous.
Votre petit
Binuls MARCEL
Grand Hôtel Cabourg
Mon petit Bunchtniguls
BUNIBULS
Ce que je t'ai dit plus haut pour le "naturel " de Massenet est à cause de ce qu'on redit sans cesse de son manque de naturel. J'aime autant Pelléas que toi tu ne l'aimes pas, mais enfin je trouve que la mort de Manon est plus " naturelle " que celle de Mélisande. Et sans doute ( Brunetière ) l'originalité qu'il y a dans ce que dit Mélisande serait précisément l'originalité de ce que disait Manon et n'est donc plus originale. Poème d'Octobre est bien joli. Et Cette ville où j'ai vu s'envoler aussi. Et encore beaucoup. Et je suis sûr que malgré la méchanceté de Julien tout cela sera toujours aimé et charmant. C'est cela le seul naturel, le naturel de quelqu'un qui a de la grâce et de la singularité, le naturel de la musique de Massenet et de la prose de Musset ou ses contes en vers. Adieu mon cher genstil..
* Chronique nécrologique de Massenet.
** Écrivain. - Marie Scheikévitch divorcée de Carolus Duran devient une amie très proche de Proust et un grand soutien de la " recherche du temps perdu " à sa sortie.
Août 1912
Cabourg
Cher Gueninuls
J'avais lu votre petit bouquet bouquin sur Massenet ( celui sur son enterrement avec la petite peinture au-dessus ) et je vous hescrit pour vs dire que l'imagination d'autant plus décevante qu'elle est plus précise et le petit enterrement de village d'Ambegreville* où il est allé faire son dernier dodo, m'avait (!) trouvé très joli. Mais je ne vous ai pas envoyé lettre parce que j'étais trop fasché. Mon genstil reposez-vous, le lit, la chasteté, l'absence d'alcool font plus contre maux de gorge que tout. Irez-vous chez Sarah ? Il y a ici ( à Houlgate peut-être mais tt le temps ici ) Mme Gross et sa petite fille à qui je fus présenté mais je ne savais pas qui c'était. Faut-il lui parler de vous ( j'ai écrit sur double feuille trop faschant pour moi qui n'ai déjà plus de papier ménage. Enfin je ne t'écris qu'une ligne c'est pour te pourvoyer que je voudrais puisque tu n'as pas où te fourrer que tu ailles résider vite bd Hausmann. Je t'y hospitalise jusqu'à ce que tu aies un bon logis. Et si tu n'en trouves pas et t'accoutumes, je ne te chasserai pas de chez moi mon gentil. Je te complimente et bonjour.
Marcel
Je danse un peu tous les 2 jours pour dérouiller mes articulations mais pas le pas de l'ours que je trouve trop commun et un peu difficile pour gentil.
* réunion de deux villes : Egreville et Ambérieux.
Août 1902
Grand Hôtel Cabourg
A-t-on ( Brunetière ) pas vu toujours les plus grands génies n'avoir aucun scrupule d'aimer ce qui leur plaît et de pester contre les choses qu'ils jugent mauvaises, et qui plaisent, même dans leur vieillesse. A-t-on vu se faire scrupule de suivre en cela leurs goûts et leurs dégoûts, Lafontaine, Boileau, Rossini, Corneille, Ménandre ? David faisait-il autrement ? Et Boucher, Falconnet, Hokusaï et Mérimée ? Que disait de ses contemporains Chateaubriand et qu'en disait Aristophane ? Seuls les vieux cons comme Verdi, ou les auteurs de second ordre ( je n'ose dire le nom qui vient par peur que cela traîne ) ont peur de méconnaître ce qu'ils n'aiment pas, s'éloignent etc.
Adieu très moschant.
( lettre sans signature )
Août-Septembre 1912
Cabourg
Petit Bunchtnibuls
Ma lettre pour toi vient encore de partir, et je viens après de te recevoir. Merci mon bon genstil. Je n'ai pu jouer ton petit Rossignol parce que je suis cousché mais j'ai lu titres, épigraphes, indications ( je ne sais si les pianistes à l'endroit où il leur est prescrit de jouer " occidentalement " ne te demanderont pas quelques explications. Il est vrai que les explications doivent être du genre de celles que tu crois bon pour plus de clarté d'ajouter entre parenthèses, telles que Rêveries de Calvin adolescent, cela ne les avancera peut'être pas à grand chose mais en tous cas cela leur clora le bec. Et puis " occidentalement " a l'avantage qu'à côté de lui qui songerait à s'étonner " d'argentin, de flâneur, de avec une mélancolie moqueuse, etc. " Le Cte de Greffulhe m'a charmé. Cet homme est vraiment très gentil. Mon " ami Papillon " que tu n'admets pas était venu me faire hier soir une visite et était allé la veille dîner à Dieppe chez ce comte sans particule. Mais je n'avais pas encore reçu ta lettre. Mon genstil c'est à ne plus oser monter en auto. L'autre jour le petit Nahmias a écrasé une petite fille qui est morte le surlendemain, deux jours après Bardac en a écrasé une autre qui est morte sur le coup ( inutile de parler de cela qui a été dissimulé ! ) Et il n'y avait pas de leur faute ! Mais si cela m'arrivait je ne sais ce que je deviendrais. Je crois que c'est dans la fin de " la Jalousie " que je dis : " Mon pays ". Comme c'est vrai. Comme j'apaise ma nostalgie quand je suis à penser à toi. Tes petites lignes sur ta petite maman sont bien gentilles. Adieu mon enfant Reynaldo. J'ai beaucoup à te dire mais bien
Ton ami
Marcel
Connais-tu Fanny Robert pour le nom seul de laquelle mon Standishisme se réveille*
Hélas que j'en ai vu de ces petites vieilles
Débris d'humanité pour l'éternité murs !
* Sentiment de Mme Henry Standish qui se valorisait de son appartenance à l'aristocratie. Suivent des vers de Baudelaire.
Août-Septembre 1912
Cabourg
Mon cher Genstil
J'ai été bien étonné et bien content quand j'ai vu une lettre de toi encore aujourd'hui. Et j'ai eu peur que tu n'aies cru que ma seconde d'hier était une réponse. Mais quand je l'ai lue j'ai été tristch. Car en lisant ta dernière lettre et en voyant que tu avais tant à faire et étais si fatigué j'étais bien fasché de t'avoir parlé d' Hoppilliart. Et en voyant que tu ne m'en parlais pas dans ta lettre j'ai été bien constent. Mais je vois que mon Genstil n'avait rien oublié et que j'ai été comme toujours pour lui une cause de fatigue et d'ennui. Pardon mon genstil, cela me fait bien plaisir et me fait bien utile de savoir ce que tu me dis. Mais en lisant ces détails sublimement triviaux sous ta plume, j'ai pensé à Apollon* gardant les troupeaux d'Admète. Tel est mon genstil, plus intelligent et génial que personne, mais encore surpassant son génie par sa bonté. Merci buntchtnibuls. J'ai eu une seconde entrevue avec Mme Scheikévitch. Et comme je suis très dépourvu, la moindre femme agréable me trouble un peu et je lui manifeste malgré moi une sorte de sympathie que je ne soutiens pas ensuite. Et je crains que cela ne soit encore arrivé ainsi. En tous cas elle a été parfaite pour moi. Et je l'ai beaucoup touchée en lui disant ce que tu m'avais dit d'elle. Mais elle m'a déchiré le coeur en me disant que la vieille Arman était venue lui demander des renseignements sur la manière dont elle s'était tirée son coup de revolver**. Ma seule interprétation est que cela peut être interprété dans ce sens qu'elle avait envie de se... manquer. Mme Gross que je n'ai pas revue à dit au petit Nahmias qu'il était tout à fait le même que le Maurice Bernhardt. Et Nahmias qui n'est certain de rien tant que je ne lui ai pas confirmé est venu me demander avec sérieux et timidité : " Dois-je considérer que c'est un honneur pour moi, M. Proust, ou le contraire ? " Ne pas répéter car les Gross sont maintenant intimes avec lui. Qu'est-ce que ces gens ? les connais-tu ? Je t'embrasseeee.
BI NI GULS
Trop moschant que Nicolas a renversé du café sur lettre, je n'ai pas le courage de recommencer, pardon et gentillesses.
* Apollon ayant tué les Cyclopes se voit imposer par Zeus une année de servitude auprès d'un mortel, Admète, berger.
** Anatole France infidèle à Mme Arman de Caillavet lors d'un voyage en Argentine, tenta de se suicider.
Novembre 1912
Cher Genstil
Genstil j'espère que ton petit organe va bien et que tu fais genstiment pansements. Mais sans vouloir te fâscher, il me semble plus genstil de ne pas aller en Roumanie pendant que choléra ( qui t'attirait déjà à Pétersbourg quand Diaghilew te fit faire ce si utile boyage ). Je ne suis pas faschant du tout n'est-ce pas... Aucunyadhès. Je suis levé, tu sais. Oui ce serait plus genstil de faire conférences près du lit de ton Buncht.
L'absence est le plus grand des maux
Non pas pour toi cruel mais pour celui qui reste !***
( lettre sans signature )
* Proust se vit refuser l'extrait par Hepp critique littéraire au Gaulois. De même le volume entier ne fut accepté dans un premier temps par aucun éditeur ( Gallimard, Fasquelle, Ollendorff ). Proust le fera édité à compte d'auteur chez Grasset en mars 1913.
** Lorsque une chose leur paraît mauvaise elle leur fait mal aux dents, Davenport est dentiste d'où... Hahn, Proust et Peter usent d'expressions particulières, nullemation - nullement / aucunyadhès-aucunement.
*** LA Fontaine : Les deux pigeons.
3 décembre 1912
Mon bien genstil
Je t'envoie un petit bonsjour. Tu es tellement mélangé maintenant avec ma pensée, mon sommeil, mes lectures que t'écrire me paraît presque aussi faschant que de m'écrire à moi-même. Je suis aussi fasché ce soir mais t'en avouerai difficilement la raison : aussi la voici tt de suite. C'est que depuis 8 jours je me soignchais pour aller entendre 3 quatuors de Beethoven que le quatuor Capet jouait ce soir salle Gaveau. Et j'ai eu une crise tellement monchant qu'il m'a été impossible de me lever. Et je ne peux te dire combien je suis fasché.
Tout le monde fut surpris ; on s'empressa pour le faire revenir ; ensuite tous ces messieurs se retirèrent ( preuve de tact ). Il ne resta plus que M. de Roannez, M. Perrier, M. Perrier le fils et M. Domat. Lorsqu'il fut tout à fait remis Mme Perrier lui demanda ce qui lui avait causé cet accident, il répondit : " Quand j'ai vu toutes ces personnes que je regardais comme étant ceux à qui Dieu avait fait connaître la vérité, s'ébranler et succomber, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pas pu la soutenir et il a fallu ( lansgage ) y succomber. " Il n'y a aucune sensibilité là-dedans n'est-ce pas. Aucunyades ! Je suis trop malade pour te kospier ainsi et kospier. Sans cela j'ai une bien gentille chose de Boileau et qui montre sa belle âme. Le Verrier ayant mis à ses oeuvres de Boileau des notes louangeuses mais inexactes ( dont plus d'un poète de notre connaissance n'eût pas été mécontent ), Boileau à chacun dit : " Cela n'est point vrai
( très St Saëns d'accent mais non d'Ame ). Je ne connaissais point M. Racine dans le temps où je la fis*** et tout ce que vous me dites de Molière ( du bien que Molière disait de Boileau ) est trop petit pour estre raconté. " Nous ne connaissons pas de poètes qui n'eussent agi ainsi n'est-ce pas.
Mille gentillesses.
( Sans signature )
* Proust prit le Dr Doyen pour modèle du Dr Cottard.
** 1661 Lutte contre le jansénisme, LouisXIV ordonne à tous les ecclésiastiques de signer le Formulaire du pape Alexandre VII condamnant les cinq propositions de Jansénius.
*** La VIè satire.