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samedi 7 décembre 2024

La belle Ambitieuse et le Sabot philosophique Alexandre Dumas ( Nouvelle France )

 vivara.fr/








                    



                                                                                  La belle Ambitieuse

                                                                                et

                                                                                 le Sabot Philosophe

             Vous savez tous ce que c'est qu'une balle, mes chers petits amis, car je ne doute pas que vous sachiez déjà jouer à la balle au mur et à la balle empoisonnée.
            Vous savez tous ce que c'est qu'un sabot, ce cône arrondi que vous faites courir et tourner devant vous à grands coups de lanières.
            Ces deux questions importantes, préliminairement posées, je vais vous raconter l'histoire d'une balle et d'un sabot.
            C'était encore dans cette époque arriérée où la balle ne connaissait ni l'élastique ni le caoutchouc et se faisait avec du liège.
            Quant au sabot, le progrès a passé sur lui : l'électricité, la vapeur et le télégraphe ont été inventés sans rien changer à sa forme ni à sa matière.
            C'est tout simple, la balle voyage, elle va, elle revient, elle s'élève, elle retombe, elle rebondit, fait du chemin et voit du pays ; tandis que le sabot ne quitte pas la terre et se contente de tourner sur lui-même, si rapidement qu'il en est tout désorienté et qu'il ignore complètement ce qui se passe autour de lui, à plus forte raison au-dessus de lui.
            Notre balle et notre sabot appartenaient au même enfant, joli petit garçon de dix à douze ans, et se trouvaient l'un à côté de l'autre dans une boite où il y avait encore beaucoup d'autres joujoux.
            Un soir que le sabot et la balle venaient de rentrer à leur domicile, le sabot dit à la balle :
            - Pourquoi ne nous marions- nous pas ensemble, puisque depuis les dernières étrennes nous vivons déjà côte à côte et habitons la même maison.   
            Mais la balle, qui était de maroquin vert, lequel avant d'être balle avait été pantoufle, était toute fière de son origine, car cette pantoufle prétendait descendre de celle qui fit la fortune de Cendrillon. Mais la balle, disons-nous, non seulement ne répondit point, mais se tourna de façon à ne pas même toucher le sabot.
            Le sabot soupira et se tut.
            Le lendemain, l'heure de la récréation étant arrivée, le petit garçon à qui appartenaient les joujoux prit le sabot, le peignit en raies rouges et jaunes alternées, et au centre de ces raies planta un beau clou de cuivre tout reluisant.
            Cette parure toute de luxe faisait un effet magnifique lorsque le sabot tournait.
             Aussi fit-elle au sabot force compliments, qui lui rendirent un peu d'espérance.
            De sorte qu'en rentrant dans la boîte le sabot dit à la balle :
            - Regardez-moi un peu, voisine ; que pensez-vous maintenant? est-ce que ma nouvelle parure ne vous décidera point à faire de moi votre époux ? Vous êtes jaune et verte, je suis jaune et rouge, voilà pour le physique. Vous dansez, moi je valse, voici pour le moral. A mon avis, nous nous convenons parfaitement.                                                                                                          .leboncoin.fr
            - C'est votre avis, lui répondit la balle, mais ce n'est pas le mien. D'abord, vous ne savez pais qui je suis. Je suis fille d'une pantoufle appartenant à une duchesse, et qui descendait de même à une pantoufle célèbre. Ensuite je suis faite en-dedans de véritable liège d'Espagne, tandis que vous, vous n'êtes qu'un bois grossier.
            - C'est vrai, répondit le sabot, que je ne suis ni d'acajou, ni d'ébène, ni de palissandre, mais je suis de buis, et le buis est un bois bien autrement solide que tous ces colifichets de bois-là. En outre, j'ai été tourné par le bourgmestre lui-même, qui a un tour chez lui, et qui dans ses moments de loisir fait toutes sortes de jolis joujoux comme moi.
            - Dites-vous la vérité ? demanda la balle.
            - Que l'on me donne le fouet si je mens, répondit le sabot.
            - Eh bien, alors, je crois que je puis me confier à vous, dit la balle, voici ma position : je ne puis prendre d'engagements avec vous, attendu que je suis à peu près fiancée à un moineau qui a son domicile dans le mur, contre lequel je rebondis à peu près tous les jours. Chaque fois que je monte en l'air il sort la tête de son trou, et me dit :
            " - Voyons, est-ce décidé, et venez-vous chez moi ? J'ai un petit appartement, tout capitonné de foin, et tout tapissé de plumes. Je vous en offre la moitié, sans compter qu'une fois ma femme, les ailes vous pousseront et vous deviendrez oiseau. 
            Voilà des avantages, n'est-ce pas ? "
             - Si bien que vous avez dit oui ? demanda le sabot.
             - Tout bas, répondit la balle, si non tout haut ; de sorte que je me tiens pour engagée. Mais soyez tranquille, même si je deviens oiseau, je ne vous oublierai pas.
            - Belle consolation ! fit le sabot.
            Mais comme tout sabot de buis qu'il était il avait sa fierté, à partir de ce moment il n'adressa plus une seule parole à la balle qui, préoccupée de son moineau, garda de son côté le silence.
            Le lendemain, le petit garçon prit la balle et son sabot pour jouer comme d'habitude ; mais comme son caprice était de commencer par la balle, il posa son sabot dans un coin, en lui disant 
            - Tiens-toi tranquille ; ton tour viendra tout à l'heure.
            Le sabot obéit, seulement il se tourne de façon que, tout en montant, en descendant et en rebondissant, la balle pût voir sa peinture jaune et rouge et son beau cou reluisant.
            Bientôt la balle s'élança dans l'air avec tant de légèreté qu'en vérité on eût cru que les ailes commençaient à lui pousser.
            Cependant elle redescendait toujours, mais bondissait si fort en touchant la terre que l'on sentait le désir qu'elle avait de vivre définitivement dans le domaine des oiseaux.
            Enfin, une belle fois, la balle s'éleva si haut que le petit garçon l'attendit vainement : la balle ne retomba plus. Le petit garçon la chercha longtemps. Enfin, ennuyé de ne pas réussir à la retrouver, il alla ramasser son sabot en disant :
            - Maudite balle, où diable peut-elle être ?
            - Ah ! je le sais bien où elle est, soupira le sabot : elle a épousé le moineau, et elle demeure dans son nid. Puisse-t-elle être heureuse ! Mais je doute qu'une balle soit faite pour être la femme d'un moineau. Quant à moi, j'avais eu tort de penser un instant à elle, et si je rencontre quelque jolie toupie qui veuille de moi, noble ou non je l'épouse.
            Le hasard servit admirablement les désirs du sabot. Aux étrennes nouvelles on fit cadeau au petit garçon d'une quantité de joujoux, parmi lesquels se trouvait une toupie d'Allemagne. 
            Le sabot fut d'abord un peu intimidé du gros ventre et de l'humeur grondeuse de sa nouvelle amie ; mais au demeurant il s'aperçut bientôt qu'elle était bonne fille ; que si elle grondait c'était quand on la faisait tourner ; mais que le reste du tems elle demeurait muette et après s'être bien assuré de son humeur pacifique, il lui fit les mêmes propositions qu'il avait faites à la balle, et qui cette fois furent acceptées                                                                                                   .                          .beebs.app/fr
            Ils vécurent trois ans dans la plus étroite et la plus heureuse union.
            Quelquefois, et surtout pendant la première année, le sabot avait pensé à la balle ; au printemps surtout, il avait vu sortir du trou une foule d'oisillons, et il s'était dit :
            " Voilà les enfants de mon ancienne amie ! "mie et de son pierrot ; il parait que décidément les ailes lui ont poussé et qu'elle est heureuse là-haut, tant mieux ! "
           Puis, reportant son regard sur sa toupie d'Allemagne, il la trouvait si mrajestueuse avec son gros ventre, qu'il se regardait comme le plus heureux sabot qu'il y eût au monde;
            Au bout de trois ans, le petit garçon, devenu plus fort, tira un jour, en jouant avec sa toupie d'Allemagne, si violemment la ficelle, que la toupie alla heurter l'angle d'un mur et,  comme elle était évidée en dedans, s-y brisa. de la toupie au sabot
            Le sabot se trouva veuf..
            Le petit garçon qui avait cru remarquer une certaine intimité entre le sabot et la toupie d'Allemagne, eut alors une singulière idée, c'était de faire porter le deuil de la toupie au sabot.
            Il peignit alors le sabot tout en noir.
            Le sabot trouva une grande consolation à ce vêtement, qui était selon son coeur.
            De son côté, le petit garçon, pour lui donner le plus de distraction possible, le faisait tourner de toutes ses forces. Enfin, un beau jour, il le fouetta si bien qu'il l'envoya à perte de vue, et que le sabot disparut à son tour comme avait disparu la balle.
            Le petit garçon, qui aimait beaucoup son sabot, le chercha inutilement.
            Il était tombé dans une immense caisse aux ordures,, placée sous la gouttière, dans un angle de la cour.
            Le sabot fut d'abord un peu étourdi de sa chute, mais en reprenant ses sens et en regardant autour de lui, il se vit au milieu de toutes sortes de balayures parmi lesquelles foisonnaient les trognons de choux, les fanes de carottes et les queues d'artichauts.
            Puis, en regardant plus attentivement, il remarqua un objet rond qui ressemblait à une pomme ratatinée, mais qu'après un examen plus approfondi, il reconnut être une vieille balle.
            - Dieu merci ! dit celle-ci en apercevant le sabot, qu'elle ne reconnut point d'abord comme son vieil ami, à cause de son vêtement de deuil, voici un de mes pareils avec lequel je pourrai causer.
            Puis, se tournant vers le sabot qui la regardait avec étonnement :
            - Monsieur, lui dit-elle, pourriez-vous me donner des nouvelles du monde d'où vous venez ?
            -  Volontiers, lui répondit le sabot qui commençait à reconnaître à qui il avait affaire. Mais d'abord à qui ai-je l'honneur de parler ?
            - Je suis une balle de bonne maison, répondit la balle. J'ai refusé de me marier avec un individu de votre espèce, attendu que j'étais fiancée à un moineau. Mais un jour qn maroquin était ue j'avais fait un effort pour monter sur le toit où il était, je retombai dans la gouttière où je restai trois ans. Le dernier grand orage m'emporta et je tombai où vous êtes tombé vous-même, à ce qu'il paraît, c'est-à-dire dans la caisse aux ordures.
            Quoiqu'il trouvât la balle énormément changée, son liège avait gonflé et son maroquin était pourri dans la gouttière, le sabot qui était bon garçon allait lui répondre et se faire reconnaître ; mais en ce moment, la servante qui venait pour vider la caisse aux ordures, ce qu'elle faisait tous les mois, aperçut le sabot et s'écria :
            - Ah ! voilà le sabot que monsieur Paul a tant cherché.
            Et sans attention à la balle, elle prit le sabot et le rapporta à son jeune maître, qui lui rendit à l'instant même tous ses honneurs et toute sa considération.
            Mais de la balle il n'en fut pas question, et plus jamais le sabot n'en entendit parler.
            De cet événement naquit le proverbe allemand qui dit :
            - Une balle qui veut épouser un moineau risque à moisir dans une gouttière.


                                                        Alexandre Dumas




             
















































dimanche 31 mars 2024

Le monde comme il va - Vision de Babouc Voltaire 1/3( Nouvelle France )

 





         





                                                     Le monde comme il va

                                                                          Vision de  Babouc

                                         ( écrite par lui-même )

            Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient un des premiers rangs, et il a le département du Scythe Babouc, sur le rivage de l'Oxus, et lui dit :

          - Babouc, les folies et les excès des Perses ont attiré notre colère ; il s'est tenu hier une assemblée des génies de la haute Asie pour savoir si on châtierait Persépolis, ou si on la détruirait. Va dans cette ville, examine tout ; tu reviendras m'en rendre un compte fidèle, et je me déterminerai, sur ton rapport, à corriger la ville ou à l'exterminer.
            - Mais, Seigneur, dit humblement Babouc, je n'ai jamais été en Perse, je n'y connais personne.
            - Tant mieux, dit l'ange, tu ne seras point partial ; tu as reçu du Ciel le discernement et j'y ajoute le don d'inspirer la confiance ; marche, regarde, écoute, observe et ne crains rien, tu seras partout bien reçu.
             
            Babouc monta sur son chameau et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journées il rencontra vers les plaines de Sennaar l'armée persane, qui allait combattre l'armée indienne. Il s'adressa d'abord à un soldat qu'il trouva écarté. Il lui parla et lui demanda quel était le sujet de la guerre.

            - Par tous les dieux, dit le soldat, je n'en sais rien. Ce n'est pas mon affaire ; mon métier est de tuer et d'être tué pour gagner ma vie ; il n'importe qui je serve. Je pourrais bien dès demain passer dans le camp des Indiens : car on dit qu'ils donnent près d'ne demi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine.                                                                     chagrinanimalclinic.com


            Babouc ayant fait un petit présent au soldat entra dans le camp. Il fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre/
            - Comment voulez-vous que je le sache ? dit le capitaine, et que m'importe ce beau sujet ? J'habite à deux cents lieues de Persépolis, j'entends dire que la guerre est déclarée ; j'abandonne aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire
            - Mais vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous ? 
            - Non, dit l'officier, il n'y a guère que nos principaux satrapes qui savent bien précisément pourquoi on s'égorge.
            Babouc, étonné, s'introduisit chez les généraux ; il entra dans leur familiarité, l'un d'eux lui dit enfin :
            - La cause de cette guerre qui désole depuis 20 ans l'Asie vient originellement d'une querelle entre un eunuque d'une femme d'un grand roi de Perse et un commis du bureau d'un grand roi des Indes
Il s'agissait d'un droit qui revenait à peu près à la trentième partie d'une darique. Le premier ministre des Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de leurs maîtres. La querelle s'échauffa. On mit de part et d'autre en campagne une armée d'un million de soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les dévastations se multiplient
L'univers souffre et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du genre humain et, à chaque protestation, il y a toujours quelque ville détruite et quelques provinces ravagées.
            Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être conclue, le général persan et la général indien s'empressèrent de donner bataille, elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et toutes les abominations ; il fut témoin des manœuvres des principaux satrapes qui firent ce qu'ils purent pour faire battre leur chef. Il vit des officiers tués par leurs propres troupes ; il vit des soldats qui achevaient d'égorger leurs camarades expirant pour leur arracher quelques lambeaux sanglants déchirés et couverts de fange. Il entra dans les hôpitaux où l'on transportait les blessés, dont la plupart expiraient par la négligence inhumaine de ceux mêmes que le roi de Perse payait chèrement pou les secourir.
            - Sont-ce là des hommes, s'écria Babouc, ou des bêtes féroces ? Ah ! je vois bien que Persépolis sera détruite.
            Occupé par cette pensée il passa dans le camp des Indiens : il y fut aussi bien reçu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait été prédit ; mais il y vit tous les mêmes excès qui l'avaient saisi d'horreur.
            " Oh, oh dit-il en lui-même, si l'ange Itureiel veut examiner les Persans, il faut donc que l'ange des Indes détruise aussi les Indiens. "
            S'étant ensuite informé plus en détail de ce qui s'était passé dans l'une et l'autre armée, il apprit des actions de générosité, de grandeur d'âme, d'humanité qui l'étonnèrent et le ravirent.
            " Inexplicables humains, s'écria-t-il, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes. ? "
            Cependant la paix fut déclarée. Les chefs des deux armées, dont aucun n'avait remporté la victoire, mais qui, pour leur seul intérêt, avaient fait verser le sang de tant d'hommes, leurs semblables, allèrent briguer dans leurs cours des récompenses. On célébra la paix dans des écrits publics qui n'annonçaient que le retour de la vertu et de la félicité sur la terre.
            - Dieu soit loué ! dit Babouc, Persépolis sera le séjour de l'innocence épurée, elle ne sera point détruite comme le voulait ses vilains génies : courons sans tarder dans cette capitale de l'Asie.

Ciel Voyage en Mongolie
            Il arriva dans cette ville immense par l'ancienne entrée qui était toute barbare et dont la rusticité dégoûtante offensait les yeux. Toute cette partie de la ville se ressentait du temps où elle avait été bâtie car, malgré l'opiniâtreté des hommes à louer l'antique aux dépens du moderne, il faut avouer qu'en tout genre les premiers essais sont toujours grossiers.
            Babouc se mêla dans la foule d'un peuple composé de ce qu'il y  avait de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se précipitait d'un air hébété dans un enclos vaste et sombre. Au bourdonnement continuel, au mouvement qu'il y remarqua, à l'argent que quelques personnes donnaient à d'autres pour avoir droit de s'asseoir, il crut être dans un marché où l'on vendait des chaises de paille ; mais bientôt, voyant que plusieurs femmes se mettaient à genoux en faisant semblant de regarder fixement devant elles, et en regardant les hommes de côté, il s'aperçut qu'il était dans un temple. Des voix aigres, rauques, sauvages faisaient retentir la voûte de sons mal articulés, qui faisaient le même effet que les voix des onagres quand elles répondent dans les plaines de Pictaves, au cornet à bouquin qui les appelle. Il se bouchait les oreilles mais il fut prêt encore plus de se boucher les yeux et le nez quand il vit entrer dans le temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. Ils remuèrent une large pierre et jetèrent  à droite et à gauche une terre dont s'exhalait une odeur empestée ; ensuite on vint poser un mort dans cette ouverture et on remit la pierre par-dessus.


            - Quoi ! s'écria Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les mêmes lieux où ils adorent la Divinité ! Quoi leurs temples sont pavés de cadavres ! Je ne m'étonne plus de ces maladies pestilentielles qui désolent souvent Persépolis. La pourriture des morts et celle de tant de vivants rassemblée et pressée dans le même lieu est capable d'empoisonner le globe terrestre. Ah ! la vilaine ville que Persépolis ! Apparemment que les anges veulent détruire pour en bâtir une plus belle et pour la peupler d'habitants moins malpropres, et qui chantent mieux. La Providence peut avoir ses raisons ; laissons-la faire.


                                  à suivre..........

            Cependant le soleil.......





            







dimanche 3 octobre 2021

Magnétisme Maupassant ( Nouvelles France )

   galeriemontblanc.com                        









                                                    Magnétisme

            C'était à la fin d'un dîner d'hommes, à l'heure des interminables cigares et des incessants petits verres, dans la fumée et l'engourdissement chaud des digestions, dans le léger trouble des têtes après tant de viandes et de liqueurs absorbées et mêlées.
            On vint à parler du magnétisme, des tours de Donato et des expériences du docteur Charcot. Soudan ces hommes sceptiques, aimables, indifférents à toute religion, se mirent à raconter des faits étranges, des histoires incroyables, mais arrivées, affirmaient-ils, retombant brusquement en des croyances superstitieuses, se cramponnant à ce dernier reste de merveilleux, devenus dévots à ce mystère du magnétisme, le défendant au nom de la science.
             Un seul souriait, un vigoureux garçon, grand coureur de filles et chasseur de femmes, chez qui une in croyance à tout s'était ancrée si fortement qu'il n'admettait même point la discussion.
             Il répétait en ricanant :
             " - Des blagues ! Des blagues ! des blagues ! Nous ne discuterons pas Donato qui est tout simplement un très malin faiseur de tours. Quant à Mr Charcot, qu'on dit être un remarquable savant, il me fait l'effet de ces conteurs dans le genre d'Edgar Poe qui finissent par devenir fous à force de réfléchir à d'étranges cas de folie.  Il a constaté des phénomènes nerveux inexpliqués et encore inexplicables, il marche dans cet inconnu qu'on explore chaque jour, et ne pouvant toujours comprendre ce qu'il voit. Il se souvient trop peut-être des explications ecclésiastiques des mystères. Et puis je voudrais l'entendre parler, ce serait tout autre chose que ce que vous répétez. "
            Il y eut autour de l'incrédulité une sorte de mouvement de pitié, comme s'il avait blaspheme dans une assemblée de moines.
            Un de ces messieurs s'écria :
            " - Il y a eu pourtant des miracles autrefois. "
            Mais l'autre répondit :
              " - Je le nie. Pourquoi n'y en aurait-il plus ? "
              Alors chacun apporta un fait, des pressentiments fantastiques, des communications d'âmes à travers de longs espaces, des influences secrètes d'un être sur un autre. Et on affirmait, on déclarait les faits indiscutables, tandis que le nieur acharné répétait :
             " - Des blagues ! des blagues ! des blagues ! "
            A la fin il se leva, jeta son cigare, et les mains dans les poches :

            " - Eh bien, moi aussi, je vais vous raconter deux histoires, et puis je vous les expliquerai. Les voici :                                                                                                                                               

            Dans le petit village d'Etretat les hommes,  tous matelots, vont chaque année au banc de Terre Neuve pêcher la morue. Or, une nuit l'enfant d'un de ces marins se réveilla en sursaut en criant que son " pé était mort à la mé ". On calma le mioche, qui se réveilla de nouveau en hurlant que son " pé était    *  neye ".
            Un mois après, on apprenait en effet la mort du père enlevé du pont par un coup de mer. La veuve se rappela les revels de l'enfant. On cria au miracle, tout le mode s'émut, on rapprocha les dates, et il se trouva que l'accident et le rêve avaient coïncidé à peu près ; d'où l'on conclut qu'ils étaient arrivés la même nuit, à la même heure.  Et voilà un mystère du magnétisme.

             Le conteur s'interrompit. Alors un des auditeurs,  fort ému, demanda :
             " - Et vous expliquez ça, vous ?                                                              
             - Parfaitement, Monsieur, j'ai trouvé le secret. Le fait m'avait surpris et même vivement embarrassé ; mais moi, voyez vous, je ne crois pas par principe. De même que d'autres commencent par croire, je commence par douter ; et quand je ne comprends nullement, je continue à nier toute communication télépathique des âmes, sûr que ma pénétration seule est suffisante. Eh bien, j'ai cherché, cherché, et j'ai fini, à force d'interroger toutes les femmes des matelots absents, par me convaincre qu'il ne se passait pas huit jours sans que l'une d'elles ou l'un des enfants rêvât et annonçât à son réveil que le" pé était mort à la mé. " La crainte horrible et constante de cet accident fait qu'ils en parlent toujours, y pensent sans cesse. Or, si une de ces fréquentes prédictions coïncide, par un hasard très simple, avec une mort, on crie aussitôt au miracle, car on oublie soudain tous les autres songes, tous les autres présages, toutes les autres prophéties de malheur, demeurés sans confirmation. J'en ai pour ma part considéré plus de cinquante dont les auteurs, huit jours plus tard, ne se souvenaient même plus. Mais, si l'homme, en effet, était mort, la mémoire se serait immédiatement réveillée, et l'on aurait célébré l'intervention de Dieu selon les uns, du magnétisme selon les autres. "
            Un des fumeurs déclara :
            " - C'est assez juste, ce que vous dites là, mais voyons votre seconde histoire.
               - Oh ! ma seconde histoire est fort délicate à raconter. C'est à moi qu'elle est arrivée, aussi je me défie un rien de ma propre appréciation. On n'est jamais équitablement juge et partie. Enfin la voici.
            J'avais, dans mes relations mondaines une jeune femme à laquelle je ne songeais nullement, que je n'avais même jamais regardée attentivement, jamais remarquée, comme on dit.
            Je la classais parmi les insignifiantes, bien qu'elle ne fût pas laide ; enfin elle me semblait avoir des yeux, un nez, une bouche, des cheveux quelconques, toutes une physionomie terne ; c'était un de ces êtres sur qui la  pensée ne semble se poser que par hasard, ne se pouvoir arrêter, sur qui le désir ne s'abat point.
            Or, un soir, comme j'écrivais des lettres au coin de mon feu avant de me mettre au lit, j'ai senti au milieu de ce dévergondage d'idées, de cette procession d'images qui vous effleurent le cerveau quand on reste quelques minutes rêvassant, la plume en lair, une sorte de petit souffle qui me passait dans l'esprit, un tout léger frisson du cœur, et immédiatement, sans raison, sans aucun enchaînement de pensées logiques, j'ai vu distinctement, vu comme si je la touchais, vu des pieds à la tête et sans un voile, cette jeune femme à qui je n'avais jamais songé  plus de trois secondes de suite, le temps que son nom me traversât la tête. Et soudain je lui découvris un tas de qualités que je n'avais point observées, un charme doux, un attrait langoureux ; elle éveilla chez moi cette sorte d'inquiétude d'amour qui vous met à la poursuite d'une femme. Mais je n'y pensai pas longtemps. Je me couchai, je m'endormis. Et je rêvai.
            Vous avez tous fait de ces rêves singuliers, n'est ce pas,  qui vous rendent maîtres de


l'impossible, qui vous ouvrent des portes infranchissables, des joies inespérées, des bras impénétrables.
            Qui de nous,  dans ces sommeils troublés, nerveux,  haletants,  n'a tenu, étreint, pétri, possédé avec une acuité de sensation extraordinaire, celle dont son esprit était occupé ? Et avez-vous remarqué quelles surhumaines délices apportent ces bonnes fortunes du rêve ! En quelles ivresses folles elles vous jettent, de quels spasmes fougueux elles vous secouent, et quelle tendresse infinie, caressante, pénétrante, elles vous enfoncent au cœur pour celle qu'on tient défaillante et chaude, en cette illusion adorable et brutale, qui semble une réalité !

            Tout cela je l'ai ressenti avec une inoubliable violence. Cette femme fut à moi, tellement à moi que la tiède douceur de sa peau me restait aux doigts, l'odeur de sa peau me restait au cerveau, le goût de ses baisers me restait aux lèvres, le son de sa voix me restait aux oreilles, le cercle de son étreinte autour des reins, et le charme ardent de sa tendresse en toute ma personne, longtemps après mon réveil exquis et décevant.
            Et trois fois en cette même nuit, le songe se renouvela.
            Le jour venu, elle m'obsédait, me possédait, me hantait la tête et les sens, à tel point que je ne restais plus une seconde sans penser à elle.
            A la fin, ne sachant que faire, je m'habillai et je l'allai voir. Dans son escalier, j'étais ému à trembler, mon cœur battait : un désir véhément m'envahissait des pieds aux cheveux.
            J'entrai. Elle se leva toute droite en entendant prononcer mon nom ; et soudain nos yeux se croisèrent avec une surprenante fixité. Je m'assis.
            Je balbutiai quelques banalités qu'elle ne semblait point écouter. Je ne savais que dire ni que faire ; alors brusquement je me jetai sur elle, la saisissant à pleins bras ; et tout mon rêve s'accomplit si vite, si facilement, si follement, que je doutai soudain d'être éveillé... Elle fut pendant deux ans ma maîtresse...
            " - Qu'en concluez-vous  ? " dit une voix.
            Le conteur semblait hésiter.
            " J'en conclus... Je conclus à une coïncidence, parbleu ! Et puis, qui sait ? C'est peut-être un regard d'elle que je n'avais point remarqué et qui m'est revenu ce soir-là par un de ces mystérieux et inconscients rappels de la mémoire qui nous représentent souvent des choses négligées par notre conscience, passées inaperçues devant notre intelligence !
            - Tout ce que vous voudrez, conclut un convive, mais si vous ne croyez pas au magnétisme après cela, vous êtes un ingrat, mon cher Monsieur ! "

*     pinterest.fr
**         "
***        "

                                                Maupassant

   




lundi 30 août 2021

Histoire des voyages de Scarmentado Voltaire ( Nouvelle France )

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                                                    Histoire

                                            des Voyages de Scarmentado

                                                     écrite par lui-même

            Je naquis dans la ville de Candie en 1600. Mon père en était gouverneur ; et je me souviens qu'un poète médiocre qui n'était pas médiocrement dur, nommé Iro, fis de mauvais vers à ma louange, dans lesquels il me faisait descendre de Minos en droite ligne ; mais mon père ayant été disgracié, il fit d'autres vers où je ne descendais plus que de Pasiphaé et de son amant. C'était un bien méchant homme que cet Iro, et le plus ennuyeux coquin qui fût dans l'île. 
            Mon père m'envoya, à l'âge de quinze ans, étudier à Rome. J'arrivai dans l'espérance d'apprendre toutes les vérités, car jusque-là on m'avait enseigné tout le contraire selon l'usage dans ce bas-monde, depuis la Chine jusqu'aux Alpes. Monsignor Profondo, à qui j'étais recommandé, était un homme singulier et un des plus terribles savants qu'il y eût au monde. Il voulut m'apprendre les catégories d'Aristote et fut sur le point de me mettre dans la catégorie des mignons : je l'échappai belle. Je vis des processions, des exorcismes et quelques rapines. On disait, mais très faussement, que la signora Olimpia, personne d'une grande prudence, vendait beaucoup de choses qu'on ne doit point vendre. J'étais dans un âge où tout cela me paraissait fort plaisant. Une jeune dame de mœurs très douces, nommée la signora Fatelo, s'avisa de m'aimer. Elle était courtisée par le révérend père Poignardini et par le révérend père Agoniti, jeunes profès d'un ordre qui n'existe plus : elle les mit d'accord en me donnant ses bonnes grâces ; mais en même temps je courus risque d'être excommunié et empoisonné. Je partis très content de l'architecture de St Pierre.
            Je voyageai en France ; c'était le temps de Louis le Juste. La première chose qu'on me demanda, ce fut si je voulais à mon déjeuner un petit morceau du maréchal d'Ancre, dont le peuple avait fair rôtir la chair, et qu'on distribuait à fort bon compte à ceux qui en voulaient.
            Cet Etat était continuellement en proie aux guerres civiles, quelquefois pour une place au conseil, quelquefois pour deux pages de controverse. Il y avait plus de soixante ans que ce feu, tantôt couvert et tantôt soufflé avec violence, désolait ces beaux climats. C'étaient là les libertés de l'Eglise Gallicane.                                                                                                       femmeactuelle.fr  
            " - Hélas ! dis-je, ce peuple est pourtant né doux : qui peut l'avoir tiré ainsi de son caractère ? Il plaisante, et il fait des Saint-Barthélemy. Heureux le temps où il ne fera que plaisanter ! "
            Je passai en Angleterre : les mêmes querelles y excitaient les mêmes fureurs. De saints catholiques avaient résolu, pour le bien de l'Eglise, de faire sauter en l'air, avec de la poudre, le roi, la famille royale et tout le parlement, et de délivrer l'Angleterre de ces hérétiques. On me montra la place où la bienheureuse reine Marie, fille de Henri VIII, avait fait brûler plus de cinq cents de ses sujets. Un prêtre hibernois m'assura que c'était une très bonne action : premièrement, parce que ceux qu'on avait brûlés étaient Anglais ; en second lieu, parce qu'ils ne prenaient jamais d'eau bénite, et qu'ils ne croyaient pas au trou de St Patrice. Il s'étonnait surtout que la reine Marie ne fût pas encore canonisée ; mais il espérait qu'elle le serait bientôt, quand le cardinal-neveu aurait un peu de loisir.
            J'allai en Hollande, où j'espérais trouver plus de tranquillité chez des peuples plus flegmatiques.  On coupait la tête à un vieillard vénérable lorsque j'arrivai à La Haye. C'était la tête chauve du premier ministre Barneveldt, l'homme qui avait mérité le mieux de la république. Touché de pitié, je demandai quel était son crime, et s'il avait trahi l'Etat .
            " - Il a fait bien pis, me répondit un prédicant à manteau noir ; c'est un homme qui croit que l'on peut se sauver par les bonnes oeuvres aussi bien que par la foi. Vous sentez bien que, si de telles opinions s'établissaient, une république ne pourrait subsister, et qu'il faut des lois sévères pour réprimer de si scandaleuses horreurs. "
            Un profond politique me dit en soupirant :
            " - Hélas ! monsieur, le bon temps ne durera pas toujours ; ce n'est que par hasard que ce bon peuple est si zélé ; le fond de son caractère est porté au dogme abominable de la tolérance, un jour il y viendra : cela fait frémir. "
            Pour moi, en attendant que ce temps funeste de la modération et de l'indulgence fût arrivé, je quittai bien vite un pays où la sévérité n'était adoucie par aucun agrément, et je m'embarquai pour l'Espagne.
            La cour était à Séville, les galions étaient arrivés, tout respirait l'abondance et la joie dans la plus belle saison de l'année. Je vis au bout d'une allée d'orangers et de citronniers une espèce de lice immense entourée de gradins couverts d'étoffes précieuses. Le roi, la reine, les infants, les infantes, étaient sous un dais superbe. Vis-à-vis de cette auguste famille était un autre trône, mais plus élevé. Je dis à un de mes compagnons de voyage :
            " - A moins que ce trône ne soit réservé pour Dieu, je ne vois pas à quoi il peut servir. "
            Ces indiscrètes paroles furent entendues d'un grave Espagnol, et me coûtèrent cher. Cependant je m'imaginais que nous allions voir quelque carrousel où quelque fête de taureaux, lorsque le grand inquisiteur parut sur ce trône d'où il bénit le roi et le peuple.
            Ensuite vint une armée de moines défilant deux à deux, blancs, noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe, sans barbe, avec capuchon pointu, et sans capuchon ; puis marchait le bourreau ; puis on voyait au milieu des alguazils et des grands environ quarante personnes couvertes de sacs sur lesquels on avait peint des diables et des flammes. C'étaient des juifs qui n'avaient pas voulu renoncer absolument à Moïse, c'étaient des chrétiens qui avaient épousé leurs commères, ou qui n'avaient pas adoré Notre-Dame d'Atocha, ou qui n'avaient pas voulu se défaire de leur argent comptant en faveur des frères hiéronymites. On chanta dévotement de très belles prières, après quoi on brûla à petit feu tous les coupables ; de quoi toute la famille royale parut extrêmement édifiée.
            Le soir, dans le temps que j'allais me mettre au lit, arrivèrent chez moi deux familiers de l'Inquisition avec la sainte Hermandad : ils m'embrassèrent tendrement, et me menèrent, sans le dire un seul mot, dans un cachot très frais, meublé d'un lit de natte et d'un beau crucifix. Je restai là six semaines, au bout desquelles le révérend père inquisiteur m'envoya prier de venir lui parler : il me serra quelque temps entre ses bras, avec une affection toute paternelle ; il me dit qu'il était sincèrement affligé d'avoir appris que je fusse si mal logé, mais que tous les appartements de la maison étaient remplis, et qu'une autre fois il espérait que je serais plus à mon aise. Ensuite il me demanda cordialement si je savais pourquoi j'étais là. Je dis au révérend père que c'était apparemment pour mes péchés.
            " - Eh bien, mon cher enfant, pour quel péché ? parlez-moi avec confiance ? "
            J'eus beau imaginer, je ne devinai point ; il me mit charitablement sur les voies.
            Enfin je me souvins de mes indiscrètes paroles. J'en fus quitte pour la discipline et une amende de trente mille réales. On me mena faire la révérence au grand inquisiteur : c'était un homme poli, qui me demanda comment j'avais trouvé sa petite fête. Je lui dis que cela était délicieux, et j'allai presser mes compagnons de voyage de quitter ce pays, tout beau qu'il est. Ils avaient eu le temps de s'instruire de toutes les grandes choses que les Espagnols avaient faites pour la religion. Ils avaient lu les mémoires du fameux évêque de Chiapa, par lesquels il paraît qu'on avait égorgé, ou brûlé, ou noyé dix millions d'infidèles en Amérique pour les convertir. Je crus que cet évêque exagérait ; mais quand on réduirait ces sacrifices à cinq millions de victimes, cela serait encore admirable.
            Le désir de voyager me pressait toujours. J'avais compté finir mon tour de l'Europe par la Turquie ; nous en prîmes la route. Je me proposai bien de ne plus dire mon avis sur les fêtes que je verrais.
            " - Ces Turcs, dis-je à mes compagnons, sont des mécréants qui n'ont point été baptisés, et qui par conséquent seront bien plus cruels que les révérends pères inquisiteurs. Gardons le silence quand nous serons chez les mahométans. "
            J'allai donc chez eux. Je fus étrangement surpris de voir en Turquie beaucoup plus d'églises chrétiennes qu'il n'y en avait dans Candie. J'y vis jusqu'à des troupes nombreuses de moines qu'on laissait prier la vierge Marie librement, et maudire Mahomet, ceux-ci en grec, ceux-là en latin, quelques autres en arménien.
            " - Les bonnes gens que les Turcs ! " m'écriai-je. 
             Les chrétiens grecs et les chrétiens latins étaient ennemis mortels dans Constantinople ; ces esclaves se persécutaient les uns les autres, comme des chiens qui se mordent dans la rue, et à qui leurs maîtres donnent des coups de bâtons pour les séparer. Le grand vizir protégeait alors les Grecs. Le patriarche grec m'accusa d'avoir soupé chez le patriarche latin, et je fus condamné en plein divan à cent coups de latte sur la plante des pieds, rachetables de cinq cents sequins. Le lendemain le grand vizir fut étranglé ; le surlendemain son successeur, qui était pour le parti des Latins, et qui ne fut étranglé qu'un mois après, me condamna à la même amende, pour avoir soupé chez le patriarche grec. Je fus dans la triste nécessité de ne plus fréquenter ni l'église grecque ni la latine. Pour m'en consoler, je pris à loyer une fort belle Circassienne, qui était la personne la plus tendre dans le tête-à-tête, et la plus dévote à la mosquée. Une nuit, dans les doux transports de son amour, elle s'écria en m'embrassant : Alla, Illa, Alla  ce sont les paroles sacramentales des Turcs : je crus que c'étaient celles de l'amour ; je m'écriai aussi fort tendrement : Alla, Illa, Alla.                                                                           lemagdesanimaux.ouest-france.fr
            " - Ah ! me dit-elle, le Dieu miséricordieux soit loué ! vous êtes Turc. "
            Je lui dis que je le bénissais de m'en avoir donné la force, et je me crus trop heureux. Le matin l'iman vint pour me circoncire ; et, comme je fis quelque difficulté, le cadi du quartier, homme loyal, me proposa de m'empaler : je sauvai mon prépuce et mon derrière avec mille sequins, et je m'enfuis vite en Perse, résolu de ne plus entendre ni messe grecque ni latine en Turquie, et de ne plus crier Alla, Illa, Alla, dans un rendez-vous.
            En arrivant à Ispahan on me demanda si j'étais pour le mouton noir ou pour le mouton blanc. Je répondis que cela m'était fort indifférent, pourvu qu'il fût tendre. Il faut savoir que les factions du 
" Mouton blanc " et du " Mouton noir " partageaient encore les Persans. On crut que je me moquais des deux partis ; de sorte que je me trouvai déjà une violente affaire sur les bras aux portes de la ville : il m'en coûta encore grand nombre de sequins pour me débarrasser des moutons.
            Je poussai jusqu'à la Chine avec un interprète, qui m'assura que c'était là le pays où l'on vivait librement et gaiement. Les Tartares s'en étaient rendus maîtres, après avoir tout mis à feu et à sang ; et les révérends pères jésuites d'un côté, comme les révérends pères dominicains de l'autre, disaient qu'ils y gagnaient des âmes à Dieu, sans que personne en sût rien. On n'a jamais vu de convertisseurs si zélés : car ils se persécutaient les uns les autres tour à tour ; ils écrivaient à Rome des volumes de calomnies ; ils se traitaient d'infidèles et de prévaricateurs pour une âme. Il y avait surtout une horrible querelle entre eux sur la manière de faire la révérence. Les jésuites voulaient que les Chinois saluassent leurs pères et leurs mères à la mode de la Chine, et les dominicains voulaient qu'on les saluât à la mode de Rome. Il m'arriva d'être pris par les jésuites pour un dominicain. On me fit passer chez Sa Majesté tartare pour un espion du pape. Le conseil suprême chargea un premier mandarin, qui ordonna à un sergent, qui commanda à quatre sbires du pays de m'arrêter et de me lier en cérémonie. Je fus conduit après cent quarante génuflexions devant Sa Majesté. Elle me fit demander si j'étais l'espion du pape, et s'il était vrai que ce prince dût venir en personne le détrôner. Je lui répondis que le pape était un prêtre de soixante et dix ans ; qu'il demeurait à quatre mille lieues de Sa Sacrée Majesté tartaro-chinoise ; qu'il avait environ deux mille soldats qui montaient la garde avec un parasol ; qu'il ne détrônait personne, et que Sa Majesté pouvait dormir en sûreté. Ce fut l'aventure la moins funeste de ma vie. On m'envoya à Macao d'où je m'embarquai pour l'Europe.    
            Mon vaisseau eut besoin d'être radoubé vers les côtes de Golconde. Je pris ce temps pour aller voir la cour du grand Aureng-Zeb, dont on disait des merveilles dans le monde : il était alors dans Delhi. J'eus alors la consolation de l'envisager lors de la pompeuse cérémonie dans laquelle il reçut le présent céleste que lui envoyait le shérif de la Mecque. C'était le balai avec lequel on avait balayé la maison sainte, le Caaba, le Beth Alla. Ce balai est le symbole qui balaye toutes les ordures de l'âme. Aureng-Zeb ne paraissait pas en avoir besoin ; c'était l'homme le plus pieux de tout l'Indoustan. Il est vrai qu'il avait égorgé un de ses frères et empoisonné son père. Vingt rayas et autant d'omras étaient morts dans les supplices ; mais cela n'étaient rien, et on ne parlait que de sa dévotion. On ne lui comparait que la sacrée majesté du sérénissime empereur de Maroc, Muley-Ismaël, qui coupait des têtes tous les vendredis après la prière.
            Je ne disais mot ; les voyages m'avaient formé, et je sentais qu'il ne m'appartenait pas de décider entre ces deux augustes souverains. Un jeune Français, avec qui je logeais, manqua, je l'avoue, de respect à l'Empereur des Indes et à celui de Maroc. Il s'avisa de dire très indiscrètement qu'il y avait en Europe de très pieux souverains qui gouvernaient bien leurs Etats et qui fréquentaient même les églises, sans pourtant tuer leurs pères et leurs frères, et sans couper les têtes de leurs sujets. Notre interprète transmit le discours impie de mon jeune homme. Instruit par le passé, je fis vite seller mes chameaux : nous partîmes, le Français et moi. J'ai su depuis que la nuit même les officiers du grand Aureng-Zeb étant venus pour nous prendre, ils ne trouvèrent que l'interprète. Il fut exécuté en place publique, et tous les courtisans avouèrent sans flatterie que sa mort était très juste.
  *          Il me restait de voir l'Afrique, pour jouir de toutes les douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau fut pris par des corsaires africains. Notre patron fit de grandes plaintes ; il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois des nations. Le capitaine noir lui répondit :
            " - Vous avez le nez long, et nous l'avons plat ; vos cheveux sont tous droits, et notre laine est très frisée ; vous avez la peau de couleur de cendre, et nous de couleur d'ébène ; par conséquent nous devons, par les lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous achetez aux foires de la côte de Guinée, comme des bêtes de somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs de bœuf dans des montagnes pour en tirer une espèce de terre jaune qui par elle-même n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à beaucoup près, un bon oignon d'Egypte ; aussi quand nous vous rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous faisons esclaves, nous vous faisons labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles. "
            On n'avait rien à répliquer à un discours si sage. J'allai labourer le champs d'une vieille Africaine, pour conserver mes oreilles et mon nez. On me racheta au bout d'un an. J'avais vu tout ce qu'il y a de beau, de bon et d'admirable sur cette terre : je résolus de ne plus voir que mes pénates. Je me mariai chez moi : je fus cocu, et je vis que c'était l'état le plus doux de la vie.

* theaujasmin.blogspot.com 

                                                    VOLTAIRE

                                                      ( 1694 - 1778 30 mai ) 
                                    
                                                     ( 1è publication 1756 )
















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mercredi 21 juillet 2021

Histoire d'un bon Bramin Voltaire ( Nouvelle-conte France )

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                                          Histoire d'un bon Bramin   

            Je rencontrai dans mes voyages un vieux bramin, homme fort sage, plein d'esprit et très savant ; de plus, il était riche et, partant, il en était plus sage encore : car, il ne manquait de rien, il n'avait besoin de tromper personne. Sa famille était très bien gouvernée par trois belles femmes qui s'étudiaient à lui plaire ; et, quand il ne s'amusait pas avec ses femmes, il s'occupait à philosopher.
            Près de sa maison, qui était belle, ornée et accompagnée de jardins charmants, demeurait une vieille Indienne, bigote, imbécile, et assez pauvre.
            Le bramin me dit un jour : " Je voudrais n'être jamais né. " Je lui demande pourquoi. Il me répondit : 
            " J'étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues ; j'enseigne les autres, et j'ignore tout ; cet état porte dans mon âme tant d'humiliation et de dégoût que la vie m'est insupportable. Je suis né, je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c'est que le temps : Je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n'ai aucune idée de l'éternité. Je suis composé de matière : je pense, je n'ai jamais pu m'instruire de ce qui produit la pensée ; j'ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tête comme je prends avec mes mains. Non seulement le principe de ma pensée m'est inconnu, mais le principe de mes mouvements m'est également caché : je ne sais pourquoi j'existe. Cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points : il faut répondre : je n'ai rien de bon à dire ; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé.
            " C'est bien pis quand on me demande si Brama a été produit par Vitsnou, ou bien s'ils sont tous deux éternels. Dieu m'est témoin que je n'en sais pas un mot, et il y paraît bien à mes réponses.
            " Ah ! mon révérend père, me dit-on, apprenez-nous comment le mal inonde toute la terre. "
   briquestore.fr
         Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question : je leur dis quelquefois que tout est pour le mieux du monde ; mais ceux qui ont été ruinés et mutilés à la guerre n'en croient rien, ni moi non plus  ; je me retire chez moi accablé de ma curiosité et de mon ignorance. Je lis nos anciens livres, et ils redoublent mes ténèbres. Je parle à mes compagnons : les uns me répondent qu'il faut jouir de la vie, et se moquer des hommes ; les autres croient savoir quelque chose, et se perdent dans des idées extravagantes ; tout augmente le sentiment douloureux que j'éprouve. Je suis prêt quelquefois de tomber dans le désespoir, quand je songe qu'après toutes mes recherches je ne sais ni d'où je viens, ni ce que je suis, ni où j'irai, ni ce que je deviendrai.
            L'état de ce bon homme me fit une vraie peine : personne n'était ni plus raisonnable ni de meilleure foi que lui. Je conçus que plus il avait de lumière dans son entendement et de sensibilité dans son cœur, plus il était malheureux.
            Je vis le même jour la vieille femme qui demeurait dans son voisinage : je lui demandai si elle avait jamais été affligée de ne savoir pas comment son âme était faite. Elle ne comprit seulement pas ma question : elle n'avait jamais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin ; elle croyait aux métamorphoses de Vitsnou de tout son cœur, et pourvu qu'elle pût avoir quelquefois de l'eau du Gange pour se laver, elle se croyait la plus heureuse des femmes.
            Frappé du bonheur de cette pauvre créature, je revins à mon philosophe, et je lui dis :
            " - N'êtes-vous pas honteux d'être malheureux, dans le temps qu'à votre porte il y a un vieil automate qui ne pense à rien, et qui vit content ? 
               - Vous avez raison, me répondit-il ; je me suis dit cent fois que je serais heureux si j'étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d'un tel bonheur. "
            Cette réponse de mon bramin me fit une plus grande impression que tout le reste ; je m'examinai moi-même, et je vis qu'en effet je n'aurais pas voulu être heureux à condi        clipartmax.com                          
tion d'être imbécile.
            Je propose la chose à des philosophes, et ils furent de mon avis.
             " Il y a pourtant, disais-je, une furieuse contradiction dans cette façon de penser : car enfin de quoi s'agit-il ? D'être heureux. Qu'importe d'avoir de l'esprit ou d'être sot ? Il y a bien plus : ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs de bien raisonner. Il est donc clair, disais-je, qu'il faudrait choisir de n'avoir pas le sens commun, pour peu que ce sens commun contribue à notre mal-être. "
            Tout le monde fut de mon avis, et cependant je ne trouvai personne qui voulût accepter le marché de devenir imbécile pour devenir content. De là je conclus que, si nous faisons cas du bonheur, nous faisons encore plus de cas de la raison.
            Mais, après y avoir réfléchi, il paraît que de préférer la raison à la félicité, c'est être très insensé. Comment donc cette contradiction peut-elle s'expliquer ? Comme toutes les autres. Il y a là de quoi                                                                parler beaucoup.




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                                                     Voltaire

                                                                        ( première édition 1766 )
   
             
 





lundi 14 décembre 2020

Le mystérieux correspondant Proust ( Nouvelle France )éta

       lemonde.fr




 

                       



                                          Le mystérieux correspondant

            - Ma chérie je te défends de revenir à pied, je vais faire atteler, il fait trop froid, tu pourrais prendre du mal.
            Françoise de Lucques avait dit cela tout à l'heure en la reconduisant à son amie Christiane et maintenant qu'elle était  partie elle avais des remords de cette phrase maladroite bien insignifiante si elle eût été dite à une autre qui pouvait inquiéter la malade sur son état. Assise près du feu où elle se chauffait tour à tour les pieds et les mains, elle se posait sans cesse la question qui la torturait : " Pourrait-on guérir Christiane de cette maladie de langueur. " On n'avait pas encore apporté les lampes. Elle était dans l'obscurité. Mais maintenant comme de nouveau elle chauffait ses mains le feu éclairait leur grâce et leur âme. En leur beauté résignée de tristes exilées dans ce monde vulgaire on pouvait lire aussi clairement les émotions que dans un regard expressif. Habituellement distraites elles s'allongeaient avec une langueur douce. Mais ce soir au risque de froisser la tige délicate qui les portait si noblement elles s'épanouissaient douloureusement comme des fleurs tourmentées. Et bientôt des larmes tombées de ses yeux dans l'obscurité apparurent une à une au moment où elles touchaient les mains qui tendues contre la flamme étaient en pleine lumière. Un domestique entre, c'était le courrier, une seule lettre et d'une écriture compliquée que Françoise ne connaissait pas.
            ( Malgré que son mari aimât Christiane autant qu'elle et consolât tendrement Françoise de sa peine quand il la remarquait elle voulait ne pas l'inutilement attrister de la vue de ses larmes s'il rentrait brusquement et voulait avoir eu le temps de s'essuyer les yeux dans l'obscurité. ) Aussi dit-elle d'apporter les lampes seulement dans cinq minutes et elle approcha la lettre du feu pour s'éclairer. Le feu jetait assez de flammes pour qu'en se penchant pour l'éclairer Françoise pût distinguer et voici ce qu'elle lut.
            " Madame,
               Il y a longtemps que je vous aime mais je ne puis ni vous le dire ni ne pas vous le dire. Pardonnez-moi. Vaguement tout ce qu'on m'a dit de votre vie intellectuelle, de l'unique distinction de votre âme m'a persuadé qu'en vous seule je rencontrerais après une vie amère la douceur, après une vie aventureuse la paix, après une vie d'incertitude et d'obscurité le chemin vers la lumière. Et vous avez été sans le savoir ma compagne spirituelle. Mais cela ne me suffit plus. C'est votre corps que je veux et ne pouvant l'avoir, dans mon désespoir et ma frénésie j'écris pour me calmer cette lettre, comme on froisse un papier quand on attend, comme on écrit un nom sur l'écorce d'un arbre, comme on crie un nom dans le vent ou sur la mer. Pour relever avec ma bouche le coin de vos lèvres, je donnerais ma vie. La pensée que ce pourrait être possible et que c'est impossible me brûlent également. Quand vous recevrez des lettres de moi, vous saurez que je suis dans un moment où ce désir m'affole. Vous êtes si gentille, ayez pitié de moi, je me meurs de ne pas vous posséder. "

            Françoise venait de finir cette lettre quand le domestique entra avec les lampes, donnant pour ainsi dire la sanction de la réalité à la lettre qu'elle avait lue comme dans un rêve, à la lueur mobile et incertaine des flammes. Maintenant la lumière douce mais sûre et franche des lampes faisait sortir de la pénombre intermédiaire entre les faits de ce monde et les rêves de l'autre, notre monde intérieur, lui donnait comme la griffe de l'authenticité selon la matière et selon la vie. Françoise voulut d'abord montrer cette lettre à son mari. Mais elle pensa qu'il était plus généreux de lui épargner cette inquiétude et qu'elle devait au moins à l'inconnu à qui elle ne pouvait rien donner d'autre le silence, en attendant l'oubli. Mais le lendemain matin elle reçut une lettre de la même écriture contournée avec ces mots : *
" Ce soir à 9h je serai chez vous. Je veux au moins vous voir. " Alors Françoise eut peur. Christiane devait partir le lendemain pour aller passer quinze jours dans une campagne où l'air plus vif pouvait lui faire du bien. Elle écrivit à Christiane en la priant de venir dîner avec elle son mari sortant justement ce soir-là. Elle recommanda aux domestiques de ne laisser entrer personne d'autres et fit fermer solidement tous les volets. Elle ne raconte rien à Christiane mais à 9h lui dit qu'elle avait la migraine la priant d'aller dans le salon à la porte qui commandait l'entrée de sa chambre et de ne laisser personne entrer. Elle se mit à genoux dans sa chambre et pria. A 9h un quart se sentant défaillir elle alla dans la salle à manger pour chercher un peu de rhum. Sur la table il y avait un grand papier blanc avec en lettres d'imprimerie ces mots : " Pourquoi ne voulez-vous pas me voir. Je vous aimerais si bien. Vous regretterez un jour les heures que je vous aurais fait passer, je vous en supplie. Permettez que je vous voie mais si vous l'ordonnez je m'en irai immédiatement. " Françoise ( fut ) épouvantée. Elle pensa dire aux domestiques de venir avec des armes. Elle eut honte de cette idée et pensant qu'il n'y avait pas, pour avoir prise sur l'inconnu, plus efficace autorité que la sienne elle écrivit en bas du papier : " Partez immédiatement je vous l'ordonne. " Et elle se précipita dans sa chambre, se jeta sur son prie-Dieu et ne pensant à rien d'autre elle pria la Sainte Vierge, avec ferveur. Au bout d'une demi-heure elle alla chercher Christiane qui lisait sur sa demande au salon. Elle voulait boire un peu et lui demanda de l'accompagner dans la salle à manger. Elle entra en tremblant soutenue par Christiane défaillit presque en ouvrant la porte puis s'avança à pas lents, presque mourante. A chaque pas il ne semblait pas qu'elle eût la force d'en faire un de plus et qu'elle allait défaillir là. Tout à coup elle dut étouffer un cri. Sur la table un nouveau papier où elle lisait : " J'ai obéi. Je ne reviendrai plus. Vous ne me reverrez jamais. " Heureusement Christiane, tout occupée du malaise de son amie, n'avait pu le voir et Françoise eut le temps de le prendre vite mais d'un air indifférent et de le mettre dans sa poche.
            - Il faut que tu rentres de bonne heure, dit-elle bientôt à Christiane, puisque tu pars demain matin. Adieu ma chérie. Je ne pourrai peut-être pas aller te voir demain matin si tu ne me vois pas c'est que j'aurai dormi tard pour guérir ma migraine.t
            ( Le médecin avait défendu les adieux pour éviter une trop vive émotion à Christiane ). Mais Christiane consciente de son état comprenait bien pourquoi Françoise n'osait pas venir on avait défendu ces adieux et elle pleurait en disant adieu à Françoise qui surmonta son chagrin jusqu'au bout et resta calme pour rassurer Christiane. Françoise ne dormit pas. Dans le dernier mot de l'inconnu les mots - Vous ne me reverrez plus - l'inquiétaient plus que tout. Puisqu'il disait revoir, elle l'avait donc vue *( orthographe de Proust ). Elle fit examiner les fenêtres : pas un volet n'avait bougé. Il n'avait pu entrer par là. Il avait donc corrompu le concierge de l'hôtel. Elle voulut le renvoyer, puis incertaine attendit.
            Le lendemain le médecin de Christiane à qui Françoise avait demandé sitôt le départ de celle-ci  de lui donner de ses nouvelles vint la voir. Il ne lui cacha pas que l'état de son amie sans être irrémédiablement compromis pouvait subitement devenir désespéré et qu'il ne voyait pas de traitement précis à lui faire suivre.
            - Ah c'est un grand malheur qu'elle ne se soit pas mariée, dit-il. Cette vie nouvelle pourrait seule avoir sur son état de langueur une influence salutaire. Des plaisirs aussi nouveaux pourraient seuls modifier un état aussi profond. 
            - Se marier, s'écria Françoise mais qui voudrait l'épouser maintenant qu'elle est si malade.                        - Qu'elle prenne un amant, dit le docteur. Elle l'épousera s'il la guérit.
            - Ne dites pas d'horreurs pareilles docteur, s'écria Françoise.
            - Je ne dis pas d'horreurs, répondit tristement le médecin. Quand une femme est dans un état pareil et qu'elle est vierge, une vie absolument différente peut seule la sauver. Je ne crois pas qu'on doive, à ces moments suprêmes, s'inquiéter des convenances et hésiter. Mais je reviendrai vous voir demain, je suis trop pressé aujourd'hui, et nous en reparlerons.
            Restée seule Françoise songea quelques instants aux paroles du médecin mais bien vite involontairement se reprit à songer au mystérieux correspondant qui avait été si adroitement audacieux, si brave quand il s'était agi de la voir et quand il avait fallu lui obéir si humblement renonçant, si doux. L'idée de l'extraordinaire décision qu'il lui avait fallu pour tenter ce coup par amour pour elle, la transportait. Déjà elle s'était plusieurs fois demandé qui il pouvait être et maintenant elle s'imaginait que c'était un militaire. Elle les avait toujours aimés et d'anciennes ardeurs, des flammes à qui sa vertu avait refusé leur aliment, mais qui avaient embrasé ses rêves et fait passer parfois d'étranges reflets dans ses yeux chastes, se rallumaient. Autrefois elle avait souvent souhaitée d'être aimée d'un de ces soldats dont le ceinturon est long à défaire, dragons qui le soir au coin des rues laissent derrière eux traîner leur sabre en détournant la tête et quand on les serre de trop près sur un canapé risquent de vous piquer les jambes avec leurs grands éperons qui tous cachent sous une trop rude étoffe pour qu'on le sente facilement battre un cœur insouciant, aventureux et doux.                             pinterest.fr
            Bientôt comme un vent mouillé de pluie effeuille, détache, disperse, pourrit les plus embaumantes fleurs, le chagrin de sentir son amie perdue noya sous une ondée de larmes toutes ses voluptueuses pensées. La face de nos âmes change aussi souvent que la face du ciel. Nos pauvres vies flottent désemparées entre les courants de la volupté où elles n'osent pas rester et le port de la vertu qu'elles n'ont la force d'atteindre.
            Une dépêche arriva. Christiane était plus mal. Françoise partit, arriva le lendemain à Cannes, A la villa louée par Christiane le médecin ne permit pas que Françoise la vît. Elle était trop faible pour le moment. 
            - Madame, dit enfin le médecin, je ne voudrais rien vous révéler de la vie de votre amie, que j'ignore d'ailleurs entièrement. Mais je crois devoir vous raconter un fait qui pourrait peut-être à vous qui la connaissez mieux que moi faire deviner le secret douloureux qui semble oppresser ses dernières heures et par là lui apporter un apaisement, qui sait un remède peut-être. Elle demande sans cesse une petite boîte, fait sortir tout le monde et a avec elle de longs tête-à-tête, qui se terminent toujours par une sorte de crise de nerfs. La boîte est là je n'ai pas osé l'ouvrir. Mais étant donné l'état d'extrême faiblesse de la malade qui peut à tout moment devenir d'une grande et immédiate gravité, je crois qu'il serait peut-être de votre devoir de voir ce qu'il y a dedans. Ainsi pourrons-nous savoir si c'est de la morphine. Il n'y a pas de piqûres sur le corps mais elle pourrait en avaler. Nous ne pouvons pas refuser de lui donner cette boîte, son émotion quand on résiste est telle qu'elle deviendrait vite dangereuse et peut-être fatale. Mais nous aurions grand intérêt à savoir ce qu'on lui apporte ainsi à tout instant. 
            Françoise réfléchit quelques instants. Christiane ne lui avait confié aucun secret de cœur et certes elle l'eut fait si elle en avait eu. C'était certainement de la morphine ou quelque poison analogue, l'intérêt pour le médecin de savoir était pressant, immédiat. Avec une légère émotion elle ouvrit, ne vit rien d'abord, déplia un papier, demeura une seconde hébétée, poussa un cri et tomba. Le médecin se précipita sur elle, elle n'était qu'évanouie. Près d'elle la boîte qui avait échappé de ses mains gisait et à côté le papier qui en était tombé. Le médecin lut dessus : " Allez-vous-en, je vous l'ordonne."
Françoise revint vite à elle, eut tout d'un coup une contraction douloureuse et violente puis d'une voix comme calmée dit au médecin :
            - Figurez-vous que j'ai cru voir du laudanum, dans mon émotion. Je suis folle. Croyez-vous demanda Françoise que Christiane puisse être sauvée.
            - Oui et non, répondit le médecin. Si l'on pouvait suspendre cet état de langueur, comme elle n'a pas d'organe atteint elle pourrait se rétablir complètement. Mais on ne peut pas prévoir que rien puisse l'arrêter. Il est malheureux que nous ne puissions pas savoir le chagrin probablement d'amour dont elle souffre. S'il était au pouvoir d'une personne actuellement vivante de la consoler et de la guérir, je pense, accomplirait dût-il lui coûter ce devoir de stricte charité.
            Françoise fit porter immédiatement une dépêche. Elle demandait par le prochain train son directeur. Christiane passa la journée et la nuit dans une presque complète somnolence. On lui avait caché l'arrivée de Françoise. Le lendemain matin elle se trouva si mal, était si agitée, que le médecin après l'avoir préparée fit entrer Françoise. François approcha, lui demanda de ses nouvelles pour ne pas l'effrayer, s'assit près de son lit et gentiment la consolait avec des paroles ingénieuses et tendres.
   
        - Je suis si faible, dit Christiane, approche ton front, je veux t'embrasser.
            Françoise instinctivement s'était reculée et heureusement Christiane ne l'avait pas vu. Vite elle se domina, la baisa tendrement et longuement sur les joues. Christiane parut mieux, plus animée, voulut manger. Mais on vint dire un mot à l'oreille de Françoise. Son directeur, l'abbé de Tresves venait d'arriver. Elle alla causer avec lui dans une chambre voisine, adroitement, sans rien lui laisser deviner.
            - Abbé, si un homme se mourait d'amour pour une femme, qui appartient à une * ( id ) autre et qu'il aurait eu la vertu de ne pas chercher à séduire, si l'amour de cette femme pouvait seul le sauver d'une mort prochaine et certaine, serait-elle excusable de le lui offrir, dit bientôt Françoise.
**          - Comment ne vous êtes-vous pas répondu à vous-même, dit l'abbé. Ce serait, profitant de la faiblesse d'un malade, souiller, ruiner, empêcher, anéantir le sacrifice de sa vie qu'il a faite à la bonne volonté de son cœur et à la pureté de celle qu'il aimait. C'est une belle mort et agir comme vous dîtes ce serait fermer le royaume de Dieu à celui qui l'a mérité en triomphant si noblement de sa passion. Ce serait surtout pour l'amie trop pitoyable la déchéance d'y rejoindre un jour celui qui sans elle, eût chéri son honneur au-delà de la mort et au-delà de l'amour.
            On vint appeler Françoise et l'abbé, Christiane se mourait, demandait la confession et l'absolution. Le lendemain Christiane était morte. Françoise ne reçut plus jamais de lettres l' Inconnu.


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                                                   Marcel Proust