lundi 20 novembre 2017

Nicole Kidman Anatomie d'un acteur Alexandre Tilsky (cahiers du Cinéma Biographie France )

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                                                    Nicole Kidman             

                                          Anatomie d'un acteur

            Nicole Mary Kidman née à Honolulu un jour de 1967,d'un père psychologue et d'une mère infirmière, habitera un temps Washington puis la famille s'installe en Australie après la naissance de la petite soeur. Catholique et ouverte au multiculturalisme, elle écrit beaucoup. L'auteur cite "....Je tenais un journal intime dont la couverture était couverte de sortilèges pour faire fuir les curieux...." Journal détruit, rapport étrange à la mort. Ses rôles fascinent par le choix des personnages, toujours troubles. " .... Je pense que cette noirceur s'explique par la sensation que j'avais trop d'amour à donner.... la peur de tout perdre. " En dix films sur 65 cités, la complexité de la comédienne, sans complexe lors des scènes particulièrement liées à l'intimité, est approchée. Une future réalisatrice, Jane Campion lui propose un rôle dans un cours métrage, la grande comédienne, 1m78, refuse. Elle étudie l'art dramatique à Melbourne puis à Sydney. Isolée par sa religion ( société protestante ) et sa peau trop claire qui l'oblige à fuir le soleil ".....Je me suis immergée dans la lecture..... " Elle lit Eliot et Tolstoï, mais peu d'auteurs anglais et ne découvrira qu'au moment où elle s'investira dans le personnage, Virginia Woolf - The Hours - transformée, méconnaissable ( 2002 ). En 2014 elle incarne la troublante Grace Kelly, partagée entre son désir de retourner avec Hitchcock ( 3 fois déjà avec lui ) et protéger sa vie familiale. Les Cahiers soulignent le travail des opérateurs, lumière.
Les films ne convainquent pas un public qui l'affectionne depuis ses débuts, comédies hollywoodiennes, épouse de Tom Cruise, et enfin le rôle qui fait basculer le couple. Stanley Kubrick commence la réalisation de Eyes Wide Shut. Kidman "...... Il avait un regard extraordinaire. Il vous observait d'un petit air espiègle, avec des yeux qui avaient vu tant de choses..... ) Le film est décrypté, dialogues, scènes, diction, de plus Nicole Kidman investit le rôle et choisit tentures, tenues. Ainsi elle porte un regard profond sur son travail qui l'épuise, la conduit au bord de la dépression. Elle joua sous la direction de Lars von Trier, donnant le maximum de maturité : Dogville 2003. Il y eut avant en 2001, Satine, Moulin Rouge de Baz Luhrmann. Elle dit " Je savais que ce film allait changer ma vie et ma carrière parce que vous n'avez pas souvent l'occasion de chanter, danser et jouer la comédie en même temps. Personnage là aussi sulfureux. Mais Kidman tourne aussi dans des spots publicitaires, devient productrice. Nommée aux Oscars, aux Golden Globe, les films où elle apparaît ne sont pas toujours appréciés, mais elle reste la représentante du cinéma australien la plus en vue, toutefois, fuyant les journalistes et la vie holywoodienne, elle vit dans un ranch dans le Tennessee. Un bel et fort album, beaucoup de photos, complet des Cahiers du Cinéma. 

dimanche 19 novembre 2017

Anecdotes et Réflexions d'hier pour aujourd'hui 82 Samuel Pepys ( Journal Angleterre )

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artmatters.ca

                                                                                                             16 Novembre 1662
                                                                                                 Jour du Seigneur
            Vers 3 heures du matin je fus éveillé par les grossièretés des domestiques de sir John Mennes, pas encore arrivé, et qui sont les gens les plus grossiers, à l'exception des précédents, les gens d'un certain Mr Davis.
            Me rendormis et, après avoir parlé longtemps et agréablement avec ma femme, je me levai et allai à l'église où Mrs Goodyear maintenant Mrs Bluckworth faisait ses relevailles. J'aime cette femme pour son sérieux inégalé dans la paroisse. Puis rentrai dîner avec ma femme, avec grand plaisir. Parcourus ensuite ma maison qui est presque finie, ne reste que le travail du vitrier, et les meubles à mettre en place. Au bout d'un moment arrive Tom, causons un moment et sortons. Voyant un grand nombre d'inconnus et de voitures qui se rendent à notre église et apprenant que le proposant du sermon serait pour la Compagnie de Turquie afin d'être envoyé à Smyrne, j'y retournai. Plusieurs négociants avec la Turquie occupaient tous les meilleurs bancs, y compris le nôtre. Mais ce fut un sermon des plus lamentables sur un texte de Zacharie. Il passa un grand moment à démontrer de qui Zacharie était le fils et à prouver que Malachie fut le dernier prophète avant Jean-Baptiste.
            Rentrai voir sir William Penn qui reprend des forces mais garde toujours le lit, puis chez moi et fus à mon bureau, travaillai un peu, rentrai souper, et au lit.


                                                                                                         17 novembre

            Chez le Duc aujourd'hui, mais il est à la chasse, allai donc chez milord Sandwich et, ayant parlé un peu avec lui de ses affaires, me rendis à la Grand-Salle où je demeurai laongtemps pour beaucoup d'affaires, puis retour en passant par le Temple et beaucoup d'endroits pour la même chose.
A la maison je trouve ma femme qu'est venue habiller, comme convenu entre elles, celle qui, je crois, sera sa suivante. Egalement présents sa soeur et le frère de ma femme, j'emmenai Mr Creed, venu dîner avec moi, à une table d'hôte derrière la Bourse. Retour à la maison où je passai quelques heures, jusqu'à ce qu'il fît presque nuit. Causai avec ma femme et fis chanter Mrs Gosnell, puis, comme on ne trouvait pas de voiture, par le fleuve à Whitehall. Mais Gosnelle ne voulant pas passer sous le Pont, nous fûmes contraints de débarquer et de repartir par le fleuve, et nous les fîmes descendre, elle et sa soeur au Temple. Je suis extrêmement satisfait de son humeur et de sa voix.
            A Whitehall, comme convenu, Mr Creed nous emmena ma femme et moi au Cockpit où nous fûmes très bien placés et vîmes le roi, la reine, le duc de Monmouth son fils et milady Castlemaine et toutes les belles dames et La belle dédaigneuse bien jouée. Ils avaient fini à 11 heures, et par un beau clair de lune nous prîmes une voiture pour rentrer. Mais ne pûmes réveiller personne de la maison, il nous fallut alors faire passer le petit laquais par une des fenêtres afin qu'il nous ouvrît la porte, et nous appelâmes les servantes avant de souper et d'aller nous coucher. J'étais tracassé de ce que ma femme me dît que sa suivante ne veut pas venir avant d'avoir reçu un mot de sa mère. En effet, elle me plaît tant que je serais bien fâché maintenant de ne pas la prendre, tout en sachant que ce me sera une grande dépense que je devrais fuir. Je la compenserai autrement et, au lit.


                                                                                                          18 novembre
peintures-tableaux.com
Résultat de recherche d'images pour "turner peintre portrait"            Levé et au bureau, réunion et l'avocat Mr Philips est venu mais j'ai remis la visite à l'après-midi. A midi dînai chez sir William Batten, était présent sir John Mennes. Lui et moi fort aimables l'un envers l'autre, mais je m'attends de jour en jour à une dispute au sujet de nos logements. Je suis tracassé par Gosnell et par mes procès. Après dîner au cabinet de Mr Phillips. Il exige une réduction de l'argent de Pigott, ce qui me contrarie aussi, mais je ne l'accorderai pas sans l'agrément de mon père. Je veux lui écrire pour cela ce soir. Ce que j'ai fait. Trouvant mon oncle Thomas nous allâmes au cabinet de mon cousin Roger et je donnai là à mon oncle son nom et celui de Mr Philips comme étant mes deux arbitres contre Mr Cole et Punt. Mais je n'en espère pas grand chose.
            Retour à pied, puis ma femme rentra, après avoir dépensé plus de 12 livres en linge et pour un chaudron et une marmite et un châlit et d'autres objets pour la maison, ce qui me tracasse aussi, de sorte que ce soir je suis tout abattu et ne sais que penser.
            Tard au bureau à rédiger pour milord le trésorier une lettre pour laquelle nous avons tardé. Et rentrai et, plein de tracas, au lit.


                                                                                                       19 novembre 1662

            A la maison toute la matinée, rangeai une partie de mes affaires et, après dîner la même chose l'après-midi. Dans la soirée à mon bureau jusqu'à 11 heures dur soir encore occupé à la lettre pour milord le trésorier, et rentrai et au lit.


                                                                                                       20 novemtre

            Toute la matinée réunion au bureau. A midi avec Mr Coventry au Temple consulter pour l'affaire de Field. Mais nos avocats étant inaccessibles nous nous rendîmes à St James et dînâmes dans son cabinet, et je l'aime toujours de plus en plus pour ce qu'il est. Je lui ai confié mon désir, pour le frère de ma femme, de l'envoyer naviguer comme cadet, ce qu'il est disposé à accorder, et il le fera quand je voudrai. Après dîner au Temple voir Mr Thurland, puis milord le grand juge de l'Echiquier, sir Edward Hales, et retour avec Mr Thurloe à son cabinet. Il me dit que Field l'emportera sur nous et le Duc qu'il faut nous ingénier à arranger l'affaire de notre mieux, ce qui nous contrarie et nous tracasse beaucoup. Mais je suis heureux que le Duc s'y intéresse. Puis rentrai en voiture, m'arrêtant dans une taverne guidé par l'officier de police pour parler de cette affaire avec Mr Smith notre officier de police et à la maison où je vois que ma femme a fort proprement meublé mon cabinet de travail avec les anciennes tentures de salle à manger. Cela fera à l'occasion un salon élégant. Puis un moment à mon bureau et rentrai, passai la soirée à m'occuper de ma maison, puis souper et au lit.


                                                                                                      21 novembre
grandspeintres.com
Image associée            Resté à la maison toute la journée à aider à accrocher mes tentures dans la chambre de ma femme, à ma grande satisfaction. Dans l'après-midi j'allai parler à sir John Mennes dans son logement où je trouvai de nombreuses grandes dames et son logement vraiment très élégant.
            Le soir, souper et au lit. Ayant, ce soir commencé à installer un drap à cracher, ce que je trouve très commode.   
            Aujourd'hui sont arrivés de Calais les bateaux de plaisance du roi avec l'argent de Dunkerque, soit 40 000 pistoles.


                                                                                                         22 novembre
                                                                                                   Samedi
            Ce matin, à la suite d'une querelle entre ma femme et sa servante Sarah, ma femme et moi nous sommes sérieusement disputés, à ma grande tristesse. Mais je la vois si pleine d'animosité envers cette fille, qui me semble une servante tout à fait hors ligne, que j'ai été obligé, dans l'intérêt même de cette fille, de lui dire de trouver une autre place. Il n'en coûtera néanmoins quelque tracas à ma femme avant que je permette ce départ.
            Puis réunion au bureau toute la matinée et dîner avec Mr Moore à la maison, ma femme occupée à ranger ses meubles. Puis nous nous séparons, lui rentre chez lui, moi en route vers la maison de mon cousin Roger Pepys, pour nous consulter sur une transaction avec mon oncle Thomas. De là à la Garde-Robe retrouver Mr Moore et rentrai. Après avoir beaucoup travaillé à mon bureau à la maison et fis poser sur ma porte un marteau d'un genre nouveau et continuai à ranger ma maison, fis peindre aussi ma porte d'entrée et son arcade.
            Aujourd'hui j'ai acheté le livre des danses anglaises en prévision de la venue de Gosnell, la suivante de ma femme qui danse avec force élégance et, trouvant là Mr Playford, celui-ci m'a donné les chants latins de Mr Deering qu'il a récemment imprimés.
            Mr Moore m'a dit aujourd'hui aussi, comme une chose certaine, que la reine mère a épousé milord St Albans, et que celui-ce sera sans douté nommé lord trésorier général.
            On apprend que sir John Lawson a maintenant fait la paix avec Tunis et Tripoli comme avec Alger. Il reviendra donc de ce fait couvert d'honneurs.


                                                                                                        23 novembre
                                                                                        Jour du Seigneur
            Levé après avoir calmement causé avec ma femme de notre différend d'hier et, réconciliés été à l'église entendre Mr Milles, puis rentrai et dîner avec Mr Moore et mon frère.. Ma femme étant indisposée aujourd'hui ne s'est pas levée. L'après-midi de nouveau à l'église entendre le somnolent Mr Graves, puis visite à sir William Penn, toujours malade. Restai un moment et appris que la fille de sir Richard Ford s'est mariée sans le consentement de sa famille et que l'affaire s'est engagée et s'est conclue chez Will Griffith notre portier. Puis à mon bureau où j'ai un peu travaillé, puis retour chez moi et au lit.
            J'ai aujourd'hui parlé à mon frère. Il me demande la permission de continuer à s'occuper de sa maîtresse sans que j'en aie aucun tracas ou obligation, ce à quoi j'ai consenti.
            J'apprends aujourd'hui que ce vieux richard d'Audley est mort  il y a peu, laissant une grande fortune dont il a enrichi nombre de familles pauvres, sans tout laisser à une seulee. Entre autres  mon ancien camarade de Saint Paul, un certain Davis, devenu libraire dans l'enclos de Saint-Paul. Il paraît qu'il fait remise de 60 000 livres à quelqu'un qui l'avait escroqué, mais sans donner son nom, mais tout le monde sait que c'est le copiste de Fleet Sreet chez qui il logeait, mort aussi cette semaine un marchand de volailles de Gracious Street, qu'on croyait riche mais pas aussi riche, il a laissé 800 livres de rente annuelle mises au nom d'autres personnes et 40 000 jacobus en or.


                                                                                                         24 novembre 1662

            Allant vers Whitehall, sir John Mennes, sir William Batten et moi apprenons que le roi et le Duc se sont rendus ce matin à la Tour pour voir l'argent de Dunkerque. Nous allâmes donc les retrouver et parcourûmes les magasins avec eux. Mais il me parut que c'étaient de propos bien pauvres et bien superficiels que ceux que tenaient les compagnons du roi, le jeune Killigrew, entre autres sujets des braguettes de certaines armures d'hommes. Nous n'avons pas aperçu l'argent, mais Mr Singsby a montré au roi, et j'ai pu voir aussi, les coins de la nouvelle monnaie qu'on va frapper selon la méthode de Blondeau, fort bien gravés et le roi très ressemblant. Puis le roi se rendit à Woolwich, bien qu'il fît très froid et le Duc à Whitehall en nous ordonnant de le suivre en voiture, et dans son cabinet en présence de milord Sandwich, nous nous entretînmes de la possibilité d'obtenir une partie de cet argent pour payer les escadres, et d'autres sujets. Partis à l'heure du dîner allai donc chez Mr Crew. Nous eûmes une conversation fort intéressante et il paraissait très content de ma visite.
Puis chez Mr Phillips et au Temple où nous retrouvâmes mon cousin Roger Pepys et son frère le Dr John, mes arbitres contre Mr Cole et Mr John Bernard qui sont ceux de mon oncle Thomas.Ils commencèrent par des exigences extrêmes et les membres de ma famille, en partie parce qu'ils connaissaient mal le testament et en partie, je le crains, parce qu'ils ne sont pas aussi malins que les autres, ce pourquoi je m'en veux d'avoir choisi des parents ( engagés en outre à le représenter autant que moi ) j'en fus fort tracassé et, saisissant l'occasion de refuser, sans le consentement de mon père, de m'engager par une caution de 2 000 livres qui leur seraient remises, je rompis les négociations pour le présent en attendant d'en savoir davantage d'y avoir réfléchie. Puis en voiture avec mon cousin Pepys m'attendant tout le temps dans une chambre voisine, je le déposai en chemin. Mais bon Dieu ! quels efforts il fit pour trouver une pièce de neuf pence pour partager avec moi le prix de la course, et faute d'en trouver fut obliger de donner un shilling. Et comme il s'écrie encore " gad " et parle du retour du papisme, comme tous les fanatiques, j'avais honte de tout cela. Rentrai, trouvai ma pauvre femme fort occupée à ranger, et au lit fort tracassé et presque sans dormir de la nuit, me demandant ce qui se passera pour Brampton et à m'en vouloir de vivre sur un grand pied, alors que, pour autant que je sache, il se peut que mes parents viennent vivre à nos frais en fin de compte.


                                                                                                      25 novembre

Résultat de recherche d'images pour "construire des bûches"            Levé et au bureau toute la matinée. A midi avec les autres sur l'invitation de Mr Foley le quincaillier, au Dauphin pour manger un pâté de chevreuil, et excellent et chose rare en cette saison. Puis en voiture avec Mr Coventry jusqu'au Temple, puis chez Greatorex, où je restai à bavarder tout en lui faisant réparer ma règle de poche, puis en voiture au logis de milord, où je travaillai, comme prévu, à faire les comptes de milord Sandwich. Cela fait, avec lui, le capitaine Ferrer et William Howe nous divertîmes fort gaiement un bon moment dans la grande salle à manger. Puis, comme il était tard et que milord n'arrivait pas, allai en voiture au Temple et rentrai à pied. Puis à mon cabinet pour travailler un peu, puis à la maison, et au lit.
            On fait grand bruit de ce que certains fanatiques affirment que la fin du monde est imminente et doit se produire mardi prochain. Que Dieu, à quelque moment qu'elle se produise, nous y prépare tous.


                                                                                                      26 novembre


            Le matin au Temple avec mon cousin Roger qui veut maintenant que je le dispense du rôle d'arbitre, car il ne pourrait pas me représenter comme il le voudrait sans être hostile à mon oncle Thomas, ce qui soulèverait ses protestations. Ce dont je suis bien satisfait, car c'est ce que je oulais et je vais choisir un autre avocat.
            Puis rentrai car il était occupé. Et toute la journée jusqu'à minuit j'ai rangé ma maison. Ma femme mettait les tentures et le lit rouge dans la chambre de sa suivante et moi et mes livres et d'autres affaires dans ma chambre et mon cabinet qui est maintenant fort joli. Et au lit.


                                                                                                    27 novembre

            En m'éveillant je vois les toits des maisons couverts de neige, spectacle rare et que je n'ai pas vu depuis trois ans.
            Levé et mis mes gens à parachever le nettoyage puis au bureau, réunion toute la matinée jusqu'à midi et puis nous allâmes tous dans la maison voisine sur la colline de la Tour voir passer l'ambassadeur de Russie. Pour le recevoir toutes les milices de la Cité sont dans les rues et les gardes du corps du roi et la plupart des riches bourgeois avec leurs manteaux de velours noir et leurs chaînes d'or, restes  de leur tenue d'apparat lors de l'arrivée du roi. Mais il se faisait tant attendre que nous redescendîmes à la maison pour dîner. A la fin j'entendis annoncer qu'ils arrivaient, de sorte que j'allai à pied jusqu'à la Fontaine du carrefour, au bout de Gracious Street et de Cornhill et à la fontaine dont les becs coulaient, tout près de moi, sur tous ceux qui se tenaient dessous, je les vis asses bien passer. Je ne vis pas l'ambassadeur dans son carrosse, mais sa suite avec leurs vêtements et leur bonnet de fourrure, de beaux hommes très bien faits, la plupart d'entre eux ayant sur le poing un faucon dont ils allaient faire présent au roi. Mais grand Dieu ! combien ridicules sont, par nature, les Anglais qui ne peuvent s'empêcher de rire et de se moquer de tout ce qui leur paraît étrange !
Résultat de recherche d'images pour "lumière et couleur turner"  *          Puis retour et au bureau, et réunion jusqu'à 7 heures, occupés à conclure un marché avec Mr Wood pour ses mâts de Nouvelle - Angleterre. Puis dans la voiture de Mr Coventry au Temple. Mais mon cousin Roger Pepys n'était pas disponible pour me parler de mon affaire. Je revins aussitôt à la maison et fus à mon bureau jusque très tard à travailler. Ensuite à la maison que je trouve plus propre et mieux rangée, et j'espère que dans quelques jours tout sera bien et tout à fait selon mon coeur, ce que Dieu veuille. Puis soupai, et au lit.


                                                                                                     28 novembre

            Il gèle à pierre fendre, ce qui est tout nouveau pour nous et ne s'est pas produit depuis presque trois ans . Levé et allai à l'hôtel des quincailliers à dix heures pour les funérailles de sir Richard Stayner. Etions présents tous les fonctionnaires de la Marine et milord Sandwich qui s'entretint avec nous de la Pêcherie, nous disant la décision de Sa Majesté de donner 200 livres à quiconque équipera une bûche, et nous consulta sur l'effet de cette incitation certainement très importante. On nous donna de belles bagues et au bout d'un moment allions monter en voiture, et comme j'étais monté dans une voiture à quatre chevaux, on vint nous dire que ce n'était que pour les gens du convoi. Je descendis et en profitai pour revenir à la maison où je restai toute la journée, attendant l'arrivée de Gosnell, mais elle adressa ses excuses, disant qu'elle n'avait rien reçu de sa mère, mais qu'elle viendrait la semaine prochaine. Je l'espère, et puisqu'il faut que j'aie quelqu'un, que ce soit quelqu'un qui puisse me donner quelque plaisir.
            A mon bureau jusque tard, à recopier le testament de mon oncle. Puis rentrai, et au lit.


                                                                                                        29 novembre

            Visite du frère de ma femme avant mon départ pour le bureau et nous l'avons chargé d'aller voir Gosnell pour savoir la vraie raison pour laquelle elle n'est pas venue et si elle a ou non l'intention de venir. Puis au bureau. Ce matin sir George Carteret est venu nous voir, première fois depuis qu'il est arrivé de France. Il nous dit que la monnaie d'argent qu'il a reçue pour Dunkerque pesait 120 000 livres.                                                                                          fineartamerica.com
Image associée            Travaillai toute la matinée et à midi, sans rentrer dîner ( bien qu'on m'eût dit que Will Joyce était là, lui que je n'ai pas vu chez moi ni ailleurs depuis trois ou quatre mois ), avec Mr Coventry dans sa voiture jusqu'à Fleet Street, où j'entrai chez Madame Turner et où on m'avait dit que je trouverais mon cousin Roger Pepys. Allâmes ensemble au Temple, mais sans avoir le temps de rien faire, je me dirigeai vers la maison de lord Sandwich ( en route je montai dans la voiture du commandant Cuttance, et allai avec lui chez milord ). Mais les autres n'étaient pas prêts, je descendis à Wilkinson et, n'ayant rien mangé de la journée, je mangeai un pâté de mouton et je bus. Puis j'allai chez milord où étaient présents quelques personnages importants, réunis pour exposer l'affaire de la Pêcherie et la façon dont le roi donnera ces 200 livres à quiconque lancera une bûche neuve et de fabrication anglaise avant la prochaine mi-juin. J'entendis en cette affaire nombre d'excellents propos et j'ai bien vu le grand plaisir qu'il y a à s'entretenir de questions publiques avec des personnes qui connaissent spécialement telle ou telle affaire. Etant arrivés à une conclusion où une proposition que j'avais faite fut bien reçue, d'envoyer des invitations du roi à pratiquement tous les ports de pêche, en fixant une limite au nombre de bûches de chaque port tant que nous ne connaîtrons par le nombre des contractants. Nous nous quittâmes et je rentrai et fis tout le chemin à pied, m'arrêtant chez mon cousin Turner et chez Mr Carlthrop au Temple pour leur demander de consentir à être mes arbitres, ce qu'ils acceptent. Ma femme et moi fûmes au lit de bonne heure, de bonne humeur parce que son frère annonce que Gosnell, que ma femme et moi appelon plaisamment notre " marmotte ", viendra à coup sûr la semaine prochaine, Dieu veuille que cela tourne bien !


                                                                                                     30 novembre 1662
                                                                                         Jour du Seigneur
            A l'église le matin, Mr Milles a fait un assez bon sermon. Il gèle à pierre fendre aujourd'hui Dînai seul avec ma femme, avec satisfaction, ma maison étant propre de fond en comble. L'après-midi allai à l'église française ici dans la Cité, et restai dans le bas-côté tout le temps du sermon, prenant un immense plaisir à entendre un fort admirable sermon d'un tout jeune homme, sur l'article de notre credo, dans l'ordre du catéchisme, sur la résurrection. Puis à la maison et rendis visite à sir William Penn toujours alité. Il y avait sir William Batten et sa femme et Mrs Turner. J'y fus de joyeuse humeur, parlai de l'assurance de la fille nouvellement mariée de sir Richard Ford, malgré l'étrangeté de son récent mariage, elle a, à l'église, l'air le plus guilleret du monde et prend le pas sur sa soeur aînée, célibataire.
            Rentrai souper et puis, malgré le froid, à mon bureau pour faire mon bilan mensuel, et je vois qu'avec l'aménagement de ma maison ce mois-ci, j'ai dépensé 50 livres pour aussi la cuisine. De sorte que je ne possède plus que 660 livres ou à peu près. Cela fait et m'étant préparé pour le Duc demain, je rentrai, fis la prière, et au lit.
             Aujourd'hui portai pour la première fois un manchon, qui est le manchon de ma femme de l'année dernière, et maintenant que je lui en ai acheté un neuf, celui-ci fait très bien mon affaire. 

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            Ainsi se termine ce mois par un grand gel.
            Moi et ma femme sommes très bien, mais je suis très troublé par le procès avec mon oncle en passe maintenant d'être réglé par arbitration entre nous, et plût à Dieu que ce fût déjà fait !
            Je ne sais non plus trop que penser de ma décision de prendre une servante dans ma maison en qualité de suivante pour ma femme. Ma femme me promet qu'elle ne me coûtera rien que sa nourriture et ses gages et que cela n'entraînera aucune autre dépense. A ces conditions j'accepte la chose, car j'espère que cela m'économisera de l'argent en sorties pour ma femme et en autres plaisirs. J'espère que tout ira bien, mais je suis résolu à changer ma décision si les choses vont autrement que je ne le veux.
            En ce qui concerne les affaires publiques il y a un fâcheux état de mécontentement contre l'arrogance et la vanité de la Cour et parce que la Cour est mauvais payeur. Mais ce qui me tracasse le plus c'est le clergé qui ne plaira jamais à la Cité, laquelle ne se résignera pas aux évêques. Il est bien dommage qu'il y ait encore des conflits.
            Dunkerque nouvellement vendu et l'argent ramené en Angleterre, dont nous espérons recevoir une partie pour payer la Marine, ce qui, sir John Lawson ayant réglé l'affaire de la Méditerranée en faisant la paix avec Alger, Tunis et Tripoli, de sorte que sa flotte va aussi bientôt rentrer, va diminuer de jour en jour, de sorte que la dépense du roi va être réduite, ce que Dieu veuille.
 
*     culturebox.francetvinfo.fr


                                                                                    à suivre...............

                                                                Décembre
            


            

vendredi 17 novembre 2017

Poil de Carotte 13 La pièce d'argent - Les idées personnelles Jules Renard ( Roman France )

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                                                   La pièce d'argent

                                                          I

                                        Madame Lepic
            -Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte ?
                                         Poil de Carotte
             - Non, maman.
                                         Madame Lepic
            - Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir ? Retourne d'abord tes poches.
                                         Poil de Carotte
            Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des oreilles d'âne.
            - Ah ! oui, maman ! Rends-le moi.
                                        Madame Lepic
            - Rends-moi quoi ? Tu as donc perdu quelque choses ? Je te questionnais au hasard et je devine ! Qu'est-ce que tu as perdu ?
                                         Poil de Carotte
            - Je ne sais pas.
                                        Madame Lepic
            - Prends garde ! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie. Réponds lentement. Qu'as-tu perdu ? Est-ce ta toupie ?
                                        Poil de Carotte
            - Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.
                                        Madame Lepic
            - Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine dernière.
                                        Poil de Carotte
            - Alors, c'est mon couteau.
                                        Madame Lepic
            - Quel couteau ? Qui t'a donné un couteau ?
                                        Poil de Carotte
            - Personne.
                                        Madame Lepic
            - Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.
                                         Poil de Carotte
            - Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche. Je la perds ; tant pis pour moi. C'est contrariant, je me consolerai. D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins !
                                        Madame Lepic
            - Voyez-vous ça, péroreur ! Et je t'écoute, moi, bonne femme. Ainsi tu comptes pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux ?
                                        Poil de Carotte
            - Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il seulement la surveiller toute ma vie.
                                         Madame Lepic
            - Assez, grimacier ! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller sans permission. Tu ne l'as plus ; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.
                                       Poil de Carotte
            - Oui, maman.
                                      Madame Lepic
            - Et je te défends de dire " oui, maman " , de faire l'original ; et gare à toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi.

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Image associée
            Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le sable fin. Quand il pense que Mme Lepic a disparu, il ne cherche plus. Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.
            Ou diable, peut-elle être, cette pièce d'argent ? Là-haut, sur l'arbre, au creux d'un vieux nid ?
            Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or. On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait ses genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.
            Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on y renoncera.
            Il ne voit pas Mme Lepic. Il l'appelle, timide.
            - Maman, eh! maman !
            Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé ouvert le tiroir de la table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces d'argent.
            Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement réveillées, poussées d'un côté à l'autre, mêlées et sans nombre.
            Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait difficilementr. Il faudrait renverser le tiroir, secouer les pelotes. Et puis comment faire la preuve ?
            Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se sauve.
            La peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour périlleux vers la table à ouvrage.
            Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa place, y " perd " la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat ventre, et le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents se frappe anxieusement les mollets et s'écrie :
            - Attention ! ça brûle, ça brûle !

                                                       III

                                        Poil de Carotte
            - Maman, maman, je l'ai.
                                        Madame Lepic
            - Moi aussi.
                                        Poil de Carotte 
            - Comment ? La voilà.
                                       Madame Lepic
            - La voici.
                                       Poil de Carotte
            - Tiens ! fais voir.
                                      Madame Lepic
            - Fais voir, toi.
                                      Poil de Carotte                                                              canalacademie.com
Image associée            Il montre sa pièce, Mme Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase.
            - C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman ? Moi, je l'ai retrouvée dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. Penche-toi, maman, regarde l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.
                                      Madame Lepic
            - Je ne dis pas non.
            Moi je l'ai retrouvée dans un autre paletot. Malgré mes observations, tu oubliais encore de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or. Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas le bonheur.
                                      Poil de Carotte
            - Alors, je peux aller jouer, maman ?
                                     Madame Lepic
            - Sans doute. Amuse-toi, Tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes deux pièces.
                                    Poil de Carotte   
            - Oh ! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce que j'en aie besoin. Tu seras gentille.
                                   Madame Lepic
            - Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce ? Je me creuse la tête. Et toi, as-tu une idée ?
                                    Poil de Carotte
            - Ma foi non et je m'en moque. J'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, et merci.
                                   Madame Lepic
            - Attends ! si c'était le jardinier ?
                                  Poil de Carotte
            - Veux-tu que j'aille vite le lui demander ?
                                  Madame Lepic
            - Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
            Après tout, c'est peut-être moi.
                                 Poil de Carotte
            - Maman, ça m'étonnerait ; tu ranges si soigneusement tes affaires.
                                Madame Lepic
            - Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je verrai. en tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse de t'inquiéter ; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
            Poil de Carotte qui s'élançait déjà, se retourne, il suit un instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.
            Mme Lepic sa main droite levée, menace ruine.
            Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, tu mens double. Va toujours, on commence par voler un oeuf. Ensuite on vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.
            La première gifle tombe.


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                                            Les idées personnelles                  roussard.com
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            M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de Carotte, pendant que Mme Lepic n'est pas là, développe des idées personnelles.
            - Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, tu sais comme je t'aime ! or, je t'aime, non parce que tu es mon père ; je t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me dois pas et que tu m'accordes généreusement.
            - Ah ! répond M. Lepic.
            - Et moi, et moi ? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.
            - C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon frère, et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant ? A qui la faute, si nous sommes tous trois des Lepic ? Vous ne pouviez l'empêcher. Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins efficaces.
            - A ton service, dit grand frère Félix.
            - Où va-t-il chercher ces réflexions d'un autre monde ? dit soeur Ernestine.
            - Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais en sa présence.
            - Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.
            - Quel mal vois-tu à mes propos ? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de dénaturer ma pensée ! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que je cherchais.
            - Quand perdras-tu la manie d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge, en remontrer aux autres ? Si défunt votre grand-père m'avait entendu débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.
            - Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà inquiet.
            - Il vaut encore mieux se taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.
            Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.
            - Au plaisir, vieux camarade à la grillade ! dit-il à Poil de Carotte.
            Puis soeur Ernestine se dresse et grave :
            - Bonsoir, cher ami ! dit-elle.
            Poil de Carotte reste seul, dérouté.
            Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir :
            - Qui ça " on " ? lui dit-il. "On " n'existe pas. Tout le monde, ce n'est personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour commencer.
            La première qu'il risque étant mal accueillie, Poil de Carotte couvre le feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge et se retire dans la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules et Poil de Carotte ne se lasse jamais de le remuer avec ses bras nus qu'il plonge jusqu'au coude.
            D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la planche.
Image associée            Mais, ce soir, Poil de Carotte n'a pas peur. Il ne glisse pas un coup d'oeil sous le lit. Ni la lune, ni les ombres ne l'effraient, ni le puits du jardin creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la fenêtre.
            Il aurait peur, s'il pensait avoir peur, mais il n'y pense plus. En chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir le froid du carreau rouge.
            Et dans le lit, les yeux aux ampoules de plâtre humide, il continue de développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les garder pour soi.

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                                                                               à suivre..........

            Il y a longtemps.........                        

         
         
                                     

jeudi 16 novembre 2017

Les fées de France Alphonse Daudet ( Nouvelle France )

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                                                               Les Fées

                                           Conte fantastique

            - Accusée, levez-vous, dit le président.
            Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose d'informe et de grelottant vint s'appuyer contre la barre. C'était un paquet de haillons, de trous,de pièces, de ficelles, de vieilles fleurs, de vieux panaches et là-dessous une pauvre figure fanée, tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d'un vieux mur.
            - Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-on.
            - Mélusine.
            - Vous dites ?...
           Elle répéta gravement :
            - Mélusine.
            Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un sourire, mais il continua sans sourciller :
            - Votre âge ?                                                                                    giphy.com
Image associée            - Je ne sais plus.
            - Votre profession ?
            - Je suis fée !...
            Pour le coup l'auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement lui-même, tout le monde partit d'un grand éclat de rire ; mais cela ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la vieille reprit :
            - Ah ! les fées de France, où sont-elles ? Toutes mortes, mes bons messieurs. Je suis la dernière ; il ne reste plus que moi... En vérité, c'est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les fonds de parcs embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des vieux châteaux, les brumes d'étangs, les grandes landes marécageuses, recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d'agrandi. A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu partout, traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous vénéraient.
            Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos baguettes, nos quenouilles enchantées, mêlaient un peu de crainte à l'adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires. Les charrues s'arrêtaient aux chemins que nous gardions ; et comme nous donnions le respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d'un bout de la France à l'autre on laissait les forêts grandir, les pierres crouler d'elles-mêmes.
Résultat de recherche d'images pour "drak lutin"*            Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d'arbres, que bientôt nous n'avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans n'ont plus cru en nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets, Robin disait : " C'est le vent " et se rendormait. Les femmes venaient faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors c'a été fini pour nous. Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant, nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s'est évanouie, et de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu'on oublie ; avec cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire. Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant des charges de bois mort, ou ramassant des glanes au bord des routes. Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient des pierres. Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes villes.
            Il y en a qui sont entrées dans des filatures. D'autres ont vendu des pommes, l'hiver, au coin des ponts, ou des chapelets à la porte des églises. Nous poussions devant nous des charrettes d'oranges, nous tendions aux passants des bouquets d'un sou dont personne ne voulait, et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis la maladie, les privations, un drap d'hospice sur la tête... Et voilà comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien punie !
            Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant nous venons de voir ce que c'est qu'un pays qui n'a plus de fées. Nous avons vu tous ces paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et leur indiquer les routes. Voilà ! Robin ne croyait plus aux sortilèges, mais il ne croyait pas davantage à la patrie... Ah ! si nous avions été là,  nous autres de tous ces Allemands qui sont entrés en France, pas un seul ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets, les auraient conduits dans des fondrières. A toutes ces sources pures qui portaient nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient rendus fous ; et dans nos assemblées, au clair de lune, d'un mot magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de Moltke n'auraient jamais pu s'y reconnaître. Avec nous, les paysans auraient  marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des baumes pour les blessures, les fils de la Vierge nous auraient servi de charpie ; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui rappelle le pays. C'est comme cela qu'on fait la guerre nationale, la guerre sainte. Mais hélas ! dans les pays qui ne croient plus, dans les pays qui n'ont plus de fées, cette guerre-là n'est pas possible.
            Ici la petite voix grêle s'interrompit un moment, et le président la parole :
Image associée   *         - Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu'on a trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée.
            - Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le déteste, parce qu'il rit de tout, parce que c'est lui qui nous a tuées. C'est Paris qui a envoyé des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses, et dire au juste ce qu'il entrait de fer et de souffre dedans. Paris s'est moqué de nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos miracles des gaudrioles, et l'on a vu tant de vilains visages passer dans nos robes roses , nos chars ailés, au milieu de clairs de lune en feu de Bengale, qu'on ne peut plus penser à nous sans rire... Il y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous aimaient, nous craignaient un peu ; mais au lieu des beaux livres tout en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de gros bouquins d'où l'ennui monte comme une poussière grise et efface dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques... Oh ! oui, j'ai été contente de le voir flamber votre Paris... C'est moi qui remplissais les boîtes des pétroleuses, et je les conduisais moi-même aux bons endroits :
" Allez, mes filles, brûlez tout, brûlez, brûlez ! "
            - Décidément cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la.

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                                                                                    Alphonse Daudet

                                                 Ce conte parut dans l'Evènement en avril 1872