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Lettre
Établissement Thermal et Casino
Mont-Dore ( Puy-de-Dôme )
Août 1896
Mon cher petit Reynaldo
Si je ne vous télégraphie c'est pour éviter si vous êtes parti qu'on ne décachette ma dépêche. Et pourtant je voudrais bien que vous le sachiez tout de suite. Pardonnez-moi si vous m'en voulez, moi je ne vous en veux pas. Pardonnez-moi si je vous fais de la peine, et à l'avenir ne me dites plus rien puisque cela vous agite. Jamais vous ne trouverez un confesseur plus tendre, plus compréhensif ( hélas ! ) et moins humiliant, puisque, si vous ne lui aviez demandé le silence comme il vous a demandé l'aveu, ce serait plutôt votre coeur le confessionnal et lui le pêcheur, tant il est aussi faible, plus faible que vous. N'importe et pardon d'avoir ajouté par égoïsme comme vous dites aux douleurs de la vie. Et comment cela ne serait-il pas arrivé ? Il serait peut-être grand, il ne serait pas naturel de vivre à notre âge comme Tolstoï le demande. Mais de la substitution qu'il faudrait faire ici, du petit détour pour rentrer enfin dans la vie, je ne puis vous parler, car je sais que vous ne l'aimez pas et que mes paroles seraient mal écoutées. Ne craignez nullement de m'avoir fait de la peine. D'abord ce serait trop naturel. A tous moments de notre vie nous sommes les descendants de nous-mêmes et l'atavisme qui pèse sur nous c'est notre passé, conservé par l'habitude. Aussi la récolte n'est pas tout à fait heureuse quand les semailles n'ont pas été tt à ft pures de mauvais grains. " Le raisin que nos pères mangeaient était vert et nos dents en sont agacées " dit l'Ecriture. Mais d'ailleurs je ne suis nullement agité. Ou plutôt je me trompe. Je suis un peu agité de ce qui arrivera à Chicot et je voudrais que s'il doit mourir, le roi sût au moins tout ce qu'il a fait pour lui *. Si j'avais des peines, elles seraient effacées par le plaisir qu'a pour le moment Bussy. Et plaisirs ou peines ne me paraîtraient pas beaucoup plus réels que celles du livre, dont je prends mon parti. Je n'ai donc nul trouble, une extrême tendresse pour mon chéri seulement à qui je pense comme je disais quand j'étais petit de ma bonne, pas seulement de tout mon coeur, mais de tout moi. La gentille Mlle Suzette m'a écrit l'autre jour une charmante lettre et comme on dit d'un grand intérêt. Mais comme elle aime à être plainte. Elle vous disait qu'elle ne vous avait pas laissé voir son chagrin, mais elle m'écrit qu'elle vous dissimule sa détresse. Il y a trop d'artifice dans tout cela. On voudrait qu'elle relise La mort du loup de Vigny
... Souffre et meurs sans parler
( Ce n'est pas très exactement cité ). Je reconnais que c'est d'une sagesse stoïque qui n'est pas très bonne au fond pour personne mais surtout qu'on ne peut exiger d'une jeune fille, excepté dans Corneille. Mais vraiment que dites-vous de ce truc de vous dire qu'elle me cache son chagrin et vice-versa. Elle me fait l'effet d'une personne qui tournerait le dos pour qu'on ne voit pas qu'elle pleure, mais après qu'elle se serait assurée qu'on l'apercevra dans la glace. Calcul habile qui fait qu'elle sera à la fois plainte pour sa douleur, et admirée pour son héroïsme. Elle n'a pas l'âme si vilaine et tout cela est sans doute sans grand calcul, et j'espère, naturel. Mais il faut avouer que chez elle le naturel est parfois bien affecté. Tout cela revient aux scènes de théâtre :
" Qu'avez-vous, ma mère ? - Moi, rien, un instant de faiblesse... la trop grande chaleur... ces roses, mais mon fils vous voyez bien que je ne me suis jamais si bien portée, que je n'ai rien, rien, rien
et elle tombe morte, au moins... ou
que je je n'ai jamais été si gaie d'une gaîté, d'une gaîté "
et elle fond en sanglots. Gardons-nous mon chéri de ne plaindre la douleur que sous les formes qui nous sont le plus sympathiques et qui nous gênent d'ailleurs le moins, mais n'imitons jamais l'appareil théâtral ou les démonstrations artificielles de peines souvent imaginaires. Je ne vous ai pas télégraphié que je revenais demain de peur de vous empêcher d'aller à Villers. J'ai d'autant mieux fait que je vais peut-être persister malgré le découragement de Maman qui veut absolument me ramener. Nous accusions à tort ce traitement. La cause est que partout ici on fait les foins. Vous connaissez trop la Sévigné pour ne pas savoir ce que c'est que le fanage. C'est une jolie chose mais qui me fait mal. Il y avait ici Mme Conneau avec qui j'ai été invité à dîner chez un Dr Shlemmer à qui Hillemacher a dédié une mélodie et qui a appris l'harmonie. Je me méfie mais il est bien intelligent. Ce n'est pas lui qui me soigne. Je suis au milieu du second volume de la Dame de Montsoreau et j'avance, mais plus lentement, dans les Confessions de Rousseau. Aujourd'hui je suis tout musique, et j'aimerais vous entendre me chanter
Des Saints l'invisible main,
et bien d'autres choses.
krapooarboricole.wordpress.com Je vous embrasse tendrement et vos soeurs, sauf celle dont le mari est jaloux. Moi qui ne le suis plus, mais qui l'ai été je respecte les jaloux et je ne veux pas leur causer l'ombre d'un ennui, ou leur faire le soupçon d'un secret.
Marcel
* Dumas La Dame de Montsoreau
Mon cher petit,
Je suis revenu parce que j'étais malade, seulement je ne vous l'ai pas écrit pour ne pas vous agiter. J'ai simplement eu un gros rhume mais avec fièvre etc et je suis resté encore hier couché jusqu'à 4 h. Aujourd'hui je vais bien et je veux tout de suite vous remercier de votre lettre. Je ne sais pas pourquoi vous dites qu'elle n'est pas bien. Elle m'a fait bien plaisir à lire. La mienne a été bien mal comprise. Je ne sais pas ce qui a pu vous fre croire que je mettais en doute la sincérité de votre ton. Oh mon cher petit je frémis à la pensée que vous ayez pu le croire. Sachez que pour moi, cette tristesse de vous, ce n'est pas seulement la sombre beauté de votre caractère, c'est l'étiage de votre profondeur non seulement morale mais encore intellectuelle, le génie ( je le prends dans le sens ancien de sorte que pour une fois votre modestie n'a pas à se montrer, car elle se montrerait mal instruite ) de votre musique, le lest de plaisir qu'il faut jeter pour s'élever à une grande hauteur. C'est le degré où vous êtes monté et d'où vous redescendrez infailliblement si vous y renoncez, comme ces gens qui eussent pu être de grands hommes si ... " Tu Marcellus eris " mais au contraire que vous dépasserez si (
Mallarmé, s'il est toujours pédant d'expliquer un charme et surtout poétique cette prétention deviendrait ridicule appliquée à un quatrain tt de circonstance, et à une de ces poésies qu'on nomme fugitives, sans doute pour marquer qu'elles fuient en quelque sorte l'esprit assez audacieux pour essayer de les retenir et de les analyser. Pourtant puisque cela amuse mon petit Kunst de me voir patauger et puisque il s'intéresse à tout ce qui vient de Mallarmé, je lui dirai, de ce poète en général, que ces images obscures et brillantes sont sans doute encore les images des choses, puisque nous ne saurions rien imaginer d'autre, mais reflétées pour ainsi dire dans le miroir sombre et poli du marbre noir.. Ainsi dans un grand enterrement par un beau jour les fleurs et le soleil brillent à l'envers et en noir au miroitement du noir. C'est pourtant toujours le " même " printemps qui " s'allume " mais c'est un printemps dans un catafalque
guez de balzac cette préciosité est tt à ft moderne, sinon du Mallarmé, au 16è siècle, cet artifice en rendant la transition acceptable, ne la laisse pas moins très piquante. Ajoutez que dans la préciosité les images restent d'une sincérité, d'un naturel exquis ( je veux dire empruntées à la nature ) . Ce pied " altéré "
Marcel
* Antoine Gombaud - Méré Blaise Pascal entretinrent une correspondance
** Jean-Louis Guez de Balzac auteur libertin 17è