lundi 7 mars 2016

L'Amour Tchekhov ( Nouvelle Russie )



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                                                  L'Amour

            Trois heures du matin. Une douce nuit d'avril regarde par ma fenêtre et me fait des clins d'étoiles. Je ne dors pas. Je suis si bien !
           "  De la tête jusqu'à la pointe des pieds, je suis gonflé d'un sentiment étrange, incompréhensible. Je ne sais pas l'analyser maintenant, je n'ai pas le temps, j'ai la flemme, d'ailleurs au diable toutes ces analyses ! Un homme qui tomberait la tête la première du haut d'un clocher ou qui aurait appris qu'il venait de gagner deux cent mille roubles chercherait-il le sens de ses sensations? En aurait-il le loisir ? "
            C'est à peu près en ces termes que je commençai ma lettre d'amour à Sacha, jeune fille de dix-neuf ans, dont j'étais amoureux. Je commençai cinq fois et autant de fois je déchirai le papier, rayai et recopiai des pages entières. Je passai beaucoup de temps sur cette lettre, comme si c'était un roman sur commande, et ce n'était pas du tout pour l'allonger, plus alambiquée et plus sentimentale, mais parce que j'avais envie de prolonger à l'infini le processus même de l'écriture dans le silence de mon cabinet de travail où la nuit de printemps jetait ses regards et où je m'entretenais avec mes propres rêves. Entre les lignes je voyais le cher visage et il me semblait qu'à la même table que moi étaient assis des fantômes pleins du même bonheur naïf que moi, niais, souriant béatement et appliqués eux aussi à griffonner. Tout en écrivant je regardais de temps en temps ma main encore languide d'une pression récente et, si je détournais les yeux, je voyais le treillage d'une grille verte. A travers ce treillage, Sacha m'avait regardé après que j'eus pris congé d'elle. Pendant que je disais au revoir à Sacha je ne pensais à rien, j'admirais seulement sa figure, comme tout homme bien né admire une jolie femme ; mais ayant vu à travers le treillage ses deux grands yeux, je compris soudain, comme par intuition,  que j'étais amoureux, qu'entre nous tout était déjà décidé et terminé, qu'il ne restait plus qu'accomplir quelques formalités.                                                                        fr123rf.com
Aimer chats en 1900. La déclaration d'amour. Peinture, illustration Banque d'images - 35981883            C'est un grand plaisir aussi de cacheter une lettre d'amour, de s'habiller lentement, de sortir furtivement de la maison et de porter le trésor jusqu'à la boîte à lettres. Plus d'étoiles au ciel, à leur place une longue bande, brisée ça et là de nuages, blanchit à l'est, au-dessus des toits ombreux. Cette bande répand sa pâleur à travers tout le ciel. La ville est endormie, mais les porteurs d'eau sont déjà en route et, dans une usine éloignée, un coup de sifflet réveille les ouvriers. Près de la boîte à lettres légèrement couverte de rosée vous verrez sûrement un concierge empoté avec une pelisse en forme de cloche et un bâton. Il est en catalepsie : il ne dort ni ne veille, c'est quelque chose d'intermédiaire.
            Si les boîtes à lettres savaient avec quelle fréquence les hommes se tournent vers elles pour qu'elles décident de leur sort, elles n'auraient pas l'air aussi humble. Moi, en tout cas, j'ai failli couvrir ma boîte à lettres de baisers et, en la regardant, je me suis rappelé que la poste était le plus grand des biens !...
            Quiconque a jamais été amoureux se souviendra que, lorsqu'on a mis la lettre dans la boîte, on se hâte d'ordinaire de rentrer à la maison, on se couche et on tire la couverture avec la certitude que le lendemain, au réveil, on sera envahi par le souvenir de la veille et qu'on regardera avec extase la fenêtre par laquelle la lumière du jour se frayera un chemin  à travers les plis du rideau...
            Mais revenons à nos moutons... Le lendemain à midi la femme de chambre m'apporta la réponse suivante :
           " Je suis ravie venez absolument nous voir aujourd'hui s'il vous plaît je vous attends. Votre S "
           Pas une virgule.  Cette absence de signes de ponctuation, la lettre a dans le mot " absolument ", toute l'épître et même la longue enveloppe étroite dans laquelle elle était glissée, emplirent mon âme d'attendrissement. Dans l'écriture large mais irrésolue je reconnus la démarche de Sacha, sa manière de lever haut les sourcils, Quand elle riait, les mouvements de ses lèvres... Mais le contenu de la lettre ne me satisfît pas. D'abord on ne répond pas comme cela à des lettres poétiques, et ensuite à quoi me servirait d'aller chez Sacha et d'attendre que sa grosse maman, ses frères et les bonnes femmes qui vivaient des largesses de la famille, eussent l'idée de nous laisser seuls ? Cette idée, ils ne l'auraient même pas et il n'y a rien de plus déplaisant que de contenir ses extases pour la seule raison qu'il vous tombe dessus une tuile humaine sous la forme d'une vieille à moitié sourde ou d'une petite fille qui vous assomme de questions. J'envoyai avec la femme de chambre une réponse où je proposai à Sacha de choisir comme lieu de rendez-vous un jardin public ou un boulevard. Ma proposition fut volontiers agréée. J'avais tapé, comme on dit, dans le mille. 
            Il était quatre heures passées lorsque je me glissai dans le coin le plus reculé et le plus délaissé du parc municipal. Il n'y avait personne dans le parc, et le lieu du rendez-vous aurait pu être plus proche, dans une allée ou sous une tonnelle, mais les femmes n'aiment pas le romanesque à demi ; le miel se prend par cuillerées entières et les rendez-vous se donnent dans les jungles les plus délaissées et les plus impénétrables, là où on a des chances de tomber sur un malandrin ou un petit bourgeois en goguette.
Afficher l'image d'origine*           Lorsque j'approchai de Sacha elle me tournait le dos, une allure diablement mystérieuse. Ce dos, cette nuque, ces pois noirs sur cette robe semblaient dire : chut ! La jeune fille portait une simple petite robe d'indienne par-dessus laquelle elle avait jeté une pèlerine légère. Pour plus de mystère, le visage était caché sous un voile blanc. Moi, pour ne pas abîmer l'harmonie, je devais m'approcher sur la pointe des pieds et commencer la conversation en chuchotant.
            Comme je l'ai compris à présent, dans ce rendez-vous je n'étais pas l'essentiel, mais simplement un détail. Ce n'était pas tellement lui qui occupait Sacha, que le romanesque de la rencontre, son mystère, les baisers, le silence des arbres moroses, mes serments... Il n'y eut pas un instant où elle s'oubliât, où elle se pâmât, où elle cessât de prêter un air mystérieux à son visage et, en vérité, s'il y avait eu à ma place un Ivan Sidorytch ou un Sibor Ivanytch quelconque, elle se serait sentie tout aussi bien. Comment voulez-vous dans de pareilles circonstances comprendre si l'on aime ou non ? Et à supposer qu'on vous aime, ceci pour de vrai ou pas pour de vrai ?
            Après le parc j'emmenai Sacha chez moi. La présence de la femme aimée dans un appartement de célibataire agit comme la musique et le vin. On commence d'ordinaire à parler de l'avenir, ni l'aplomb ni la présomption n'ayant de limites. On fait des projets, des plans, on parle passionnément d'être général quand on n'est pas encore aspirant et, dans l'ensemble, on raconte des bêtises si éloquentes que l'auditrice doit avoir beaucoup d'amour et d'ignorance de la vie pour acquiescer. Heureusement pour les hommes les femmes qui aiment sont toujours aveuglées par l'amour et ne connaissent jamais la vie. Elles ne se contentent pas d'acquiescer, elles pâlissent d'une sainte horreur, elles s'extasient, elles sont suspendues au lèvres du détraqué. Sacha m'écouta avec attention, mais je lus bientôt de la distraction sur son visage : elle ne me comprenait pas. L'avenir dont je l'entretenais ne l'occupait que de l'extérieur, et c'est en vain que je déroulais devant elle mes plans et mes projets. Ce qui l'intéressait c'était, où se trouverait sa chambre, quels papiers peints il y aurait, pourquoi j'avais un piano droit et pas à queue, etc. Elle examinait avec attention les bibelots de mon bureau, les photographies, reniflait les flacons, décollait sur des enveloppes de vieux timbres qui lui seraient utiles, je ne sais à quoi.
            - S'il te plaît, garde les vieux timbres pour moi ! dit-elle en prenant un air grave. S'il te plaît !
Afficher l'image d'origine            Puis elle trouva une noix sur un appui de fenêtre, l'ouvrit à grand bruit et la croqua.
 **         - Pourquoi ne mets-tu pas d'étiquettes sur tes livres ? demanda-t-elle après un regard à la bibliothèque.
            - Pourquoi faire ?
            - Pour que chaque livre ait son numéro... Et mes livres à moi, où vais-je les mettre ? Moi aussi j'ai des livres.
            - Quels livres as-tu ? demandai-je.
           Sacha haussa les sourcils, réfléchit et dit :
           - Toutes sortes...
          Et si j'avais eu l'idée de lui demander quelles pensées, quelles opinions, quels objectifs elle avait, elle aurait sûrement haussé les sourcils de la même façon, réfléchi et dit : " Toutes sortes. "
            Ensuite, je reconduisis Sacha chez elle et j'en ressortis le plus authentique, le plus patentés des fiancés, ce que je demeurai jusqu'au jour où on nous maria. Si le lecteur me permet un jugement d'après mon expérience personnelle, j'affirme qu'être fiancé c'est très ennuyeux, beaucoup plus ennuyeux que d'être marié ou rien du tout. Le fiancé n'est ni ceci ni cela. Il a quitté une rive et n'a pas atteint l'autre. Il n'est pas marié mais on ne peut pas dire qu'il soit célibataire. Il est intermédiaire, comme le concierge que j'ai indiqué plus haut.                                            albums.aufeminin.com
Afficher l'image d'origine            Tous le, disait ayant trouvé un moment de liberté, je me précipitais chez ma fiancée. D'ordinaire, me rendant chez elle, j'emportais une nuée d'espérances, de désirs, d'intentions, de propositions, de phrases. Il me semblait chaque fois qu'aussitôt la porte ouverte par la femme de chambre, moi, qui étouffais et me sentais à l'étroit, je me plongeais jusqu'au cou dans le rafraîchissement du bonheur. En réalité, les choses ne se passaient pas comme cela. Chaque fois que j'arrivais chez ma fiancée, je trouvais la famille et la mesnie en train de coudre un stupide trousseau. A^propos la couture dura deux mois et il n'y en eut pas pour cent roubles. Cela sentait les fers à repasser, la stéarine et le feu de cheminée. De la verroterie crissait sous les pieds. Les deux pièces principales étaient encombrées de vagues de toile, de calicot et de mousseline, et dans ces vagues apparaissait la tête de Sacha avec un fil entre les dents. Tous ceux qui cousaient m'accueillaient avec des cris de joie, mais me reconduisaient aussitôt dans la salle à manger où je ne pouvais ni les gêner ni voir ce que n'ont le droit de voir que les maris. A mon corps défendant j'étais obligé de rester dans la salle à manger à m'entretenir avec la parasite Pimenova. Sacha, soucieuse et inquiète, passait à chaque instant près de moi en courant, avec un dé, une pelote de laine ou quelque autre objet ennuyeux., disait
            - Attends, attends... J'arrive, disait-elle, quand je portais sur elle un regard suppliant. Imagine, cette coquine de Stépanida a abîmé tout le corsage de la robe de barège !
            Et, sans qu'on m'eut montré aucune faveur, je me fâchais, je partais et j'allais me promener par les trottoirs en compagnie de ma petite canne de fiancé. Il m'arrivait aussi, quand j'avais envie de me promener à pied ou en voiture avec ma fiancée, d'arriver chez elle et de la trouver avec sa maman dans le vestibule, tout habillée et jouant du parapluie.
            - Nous allons au passage, disait-elle. Il faut racheter du cachemire et changer un petit chapeau.
Afficher l'image d'origine           Promenade manquée ! Je m'accrochais à ces dames et j'allais au passage avec elles. C'est ennuyeux et c'est révoltant d'écouter les femmes acheter, marchander et faire assaut de ruse avec le marchand qui les dupe. J'avais honte lorsque Sacha, ayant tant retourné des masses de tissus et fait baisser le prix " ad minimum ", quittait le magasin sans rien acheter ou s'étant fait couper un échantillon de quarante ou cinquante kopecks En sortant du magasin, Sacha et sa mère, le visage soucieux, effrayé, discutaient de l'erreur qu'elles avaient commise en n'achetant pas ce qu'il fallait acheter, des fleurs de l'indienne qui étaient trop foncées, etc.
             Non, c'est ennuyeux la vie de fiancé ! On s'en passerait bien.
  ***     Maintenant, je suis marié. C'est le soir, je suis assis dans mon cabinet de travail et je lis. Derrière moi, sur le sofa, Sacha est assise, elle mâche quelque chose bruyamment, j'ai envie de bière.
            - Sacha, dis-je, tu ne veux pas chercher le tire-bouchon ? Il est là, quelque part.
            Sacha bondit, fouille au hasard deux ou trois piles de papiers, fait tomber les allumettes et, n'ayant pas trouvé le tire-bouchon, se rassied en silence... Cinq minutes se passent... Puis dix... Je commence à avoir un peu faim, et "'ai soif, et je suis agacé...
            - Sacha, cherche donc le tire-bouchon  !
            Sacha bondit de nouveau et fouille près de moi dans les papiers. Ses mâchonnements et les crissements du papier me font l'effet du grincement de deux couteaux frottés l'un contre l'autre... Je me lève et je commence à chercher le tire-bouchon moi-même. Enfin on le trouve et on débouche la bière. Sacha reste près de la table et commence un long récit.      
            - Tu devrais lire quelque chose, Sacha...                                       sortiraparis.com  
Afficher l'image d'origine            Elle prend un livre, s'installe auprès de moi et commence à remuer les lèvres... Je regarde son petit front, ses lèvres qui remuent et je pense.
            " Elle va avoir vingt ans... Si on prenait un garçon du même âge, d'un milieu cultivé, et si on les comparait, quelle différence ! Le garçon a des connaissances, des opinions et sa petite intelligence. "
            Mais je pardonne cette différence, comme je pardonne le petit front étroit et les lèvres qui remuent... Je me souviens qu'au temps où je jouais les Casanova, je quittais une femme pour une tâche sur un bas, pour une seule parole stupide, pour des dents non brossées, mais maintenant je pardonne tout, les mâchonnements, les histoires de tire-bouchon, la négligence, les longues conversations à propos de rien. Je pardonne presque inconsciemment, sans faire violence à ma volonté, comme si les erreurs de Sacha étaient mes erreurs, et bien des choses qui me gênaient autrefois, m'attendrissent et m'enthousiasment même maintenant. La raison de cette magnanimité, c'est mon amour pour Sacha. Quant à la raison de cet amour, en vérité, je ne la connais pas.


*      timbres.france.monde.free.fr
**   tresorsderussie.com 
*** etsy.com                   
                                                                                 Anton Tchekhov
         

samedi 5 mars 2016

Epistre a celluy qui l'injuria par escript, et ne se osa nommer Clément Marot ( Poème France )

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                                             Epistre a celluy qui l'injuria par escript,
                                                          et ne se osa nommer

            Quiconques soys, tant soys tu brave,
            Qui ton orde et puante bave
            Contre moy a esté crachant,
            Tu es sot, craintif et meschant.                                                    
                                                                                                                            villaverde.fr
Afficher l'image d'origine               Ta sottie on voyt bien parfaicte
            En l'epistre que tu as faicte
            Sans art et sans aucun sçavoir.
            Toutefoys tu cuydes avoir
            Chanté en Rossignol ramage ;
            Mais ung Corbeau de noir plumage
            Ou ung grant Asne d'Arcadie
            Feroit plus doulce melodie.

                Et pour venir au demourant,
            Tu crains fort, O pouvre ignorant,
            Tu crains qu'envers toy je m'allume,
            Tu crains la fureur de ma plume.
            Pourquoy crains tu ? Il faut bien dire
            Qu'en toy y a fort à redire :
            Car il est certain, si tu fusses
            Homme de bien et que tu n'eusses
            Quelque marque, ou mauvais renom,
            Tu ne craindroys dire ton nom.

                Quant est de ta meschanceté,
            Elle vient de grand'lascheté
            D'injurier celluy, qui onques
            Ne te feit offenses quelconques.
            Et quant je t'auroys faict offense,
            Es tu de si peu de deffence,
            Si couard et si baboyn,
            De n'oser parler que de loing ?

                L'epistre venue de moy                                                               maxisciences.com 
Afficher l'image d'origine            Pour femme, qui vault mieulx que toy,
            N'est autre cas que une risée
            Où personne n'est  desprisée,
            Mais toy, lourdault mal entendu,
            En ta response m'as rendu
            Pour une risée une injure.
            Si je te congnoissoys ( j'en jure ),
            Tu sentiroys si mes lardons
            Ressemblent roses ou chardons.



jardiland.fr
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               De Blanche de Tournon

Dedans le Clos d'un Jardin florissant,
                                                  Entre autres fleurs, voy une Rose blanche
                                                  Que je seroys sur toutes choysissant
                                                  Si de choysir j'avoys liberté franche.
                                                  Dieu gard sans fin le Rozier et la Branche
                                                  Dont est sorty une tant belle Rose ;
                                                  Dieu gard la Main, qui pour croistre l'arrose ;
                                                  Dieu gard aussi le tresexcellent Clos.
                                                  Dieu fasse en moy la sienne Amour enclose,
                                                  A peine d'estre en son Amour enclos.
le figaro.fr
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                                                                                                                                                Clement Marot                                                                                         ( in Oeuvres Complètes )



jeudi 3 mars 2016

Gosses 2 Monocles Paul Verlaine ( Nouvelles France )

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                                                          Gosses
   
                                                                                           A F.A. Cazals

            La quintessence d'un gavroche qui serait un artiste puissant, presque un poète, à force d'esprit et de savoir-faire dans l'esprit. Homme de coeur avant tout et mystificateur par-dessus le marché : tel, au moral, mon ami.
            Au physique, de face : une tête pour ainsi dire en l'air, enlaidie d'un monocle mais ornée d'épais sourcils très beaux avec des yeux émerillonnés, un fort nez à retroussette, une bouche aux lèvres charnues, perpétuellement souriante et bien meublée, surmontée de moustaches tantôt latentes et tantôt absentes, le tout semblant s'envoler dans de la bonne humeur et de la fierté. Sa voix est enfantine et grosse et basse, avec des zézaiements plaisants et d'une rapidité parfois vertigineuse.
            Esthétique bizarrement élégante comme qui dirait 1830 appropriée à nos jours et sans le moindre soupçon de faux-toupettisme : un chapeau et généralement mou à larges bords, porté en arrière, ou, si haut-de-forme, de côté, paraît lui faire une auréole noire, cependant qu'un faux-col, terrible de blancheur et de hauteur, Louis-Philippe ou 2 décembre, parfois de couleur et cassé, mais toujours rigide, émerge d'une cravate à flots polychrome.
Afficher l'image d'origine            Une redingote à deux rangs de boutons, très serrés, de corrozo, dessine sa taille juvénilement épaisse, des pantalons à carreaux verts formant accordéon autour de ses jambes gamines que terminent de littéraux vernis à la poulaine. Fumeur de cigarettes russes, il lui arrive de humer le caporal national dans du gambier ou de l'ambre, selon les jours.
            Vu de dos, c'est à la fois un Colline et un Cabrion, un Javert et un inc'oyable, un Robert Macaire et un ci-devant.
            Et quoiqu'on l'ait dit un voyou de l'aristocratie en même temps qu'un aristocrate de la voyoucratie ( il fut anarchiste ), nous proclamons qu'au demeurant il reste, ainsi qu'il a été indiqué plus haut, un coeur d'or. Et c'est pourquoi je termine, en les modifiant pour la circonstance, par ces vers célèbres :
                                        Prince des Arts et de la Prose,                                     repro-tableaux.com
                                        Moi qui suis un ange " bougon "
                                        C'est sur toi que je me repose
                                        Mon cher Anatol'... George Hugon.


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                                                            Gosses
                                                         
                                                    Mômes-Monocles
lamesure.org                                                                                                            A Edouard Dubus
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            Grand, point trop mince, glabre et pâle, vif comme le mercure, et causeur comme une cascatelle qui serait presque un torrent, il est duelliste de naissance, amoureux de complexion, poète de race et reporter à ses heures perdues. Les belles, toutes ! de Montmartre et du Quartier n'ont point d'arcanes pour lui. Leur alcôve est toute sonore de ses sonnets qu'enflamme par surcroît la pyrotechnie du plus pur symbolisme ; leurs mains, et, je crois bien, leurs pieds, sont tout roses de ses baisers, sans préjudice de leurs autres trésors et de ses autres caresses. Un Don Juan à trois yeux, un pacha à... combien de... coeurs !
            La première fois que je le vie, nous nous gourmâmes. O pour rire ! La seconde fois nous dînâmes ensemble. Depuis, notre amitié subit des fortunes diverses  : telle toute chose humaine ; mais le beau fixe a fini par triompher et je défie bien l'appendice hyperzygomatique de ce charmant compagnon, quelle qu'en soit l'acuité et quelque pénétrante que puisse être la psychologie de son regard, pourtant perçant en diable, de découvrir la moindre arrière-pensée dans l'expression actuelle de ma véritable sympathie pour la gentillesse de ses procédés, et de son esprit, ce qui ne gâte rien.


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                                                                                     A Dauphin Meunier et Julien Leclercq

            Le monocle incarné en deux personnes !                                             etsy.com
Afficher l'image d'origine            Il est précieux de les voir côte à côte arpenter ou dégringoler le Boul Mich', tels que deux princes mérovingiens, superbes présomptifs imberbes, fumeurs de cigarettes on dirait de cette époque-là, tant ils lancent majestueusement la bleue fumée par les airs, où flottent, savamment déchevelées, leurs immenses épanouies, gigantesques roses noires, tignasses, effroi du Philistin, stupéfaction des filles, notre joie à nous romantiques un peu revenus, un peu trop rameneurs sinon chauves furieusement, mais vibrant encore à la vue de ces reliques d'un passé qui fut amusant, et si pieusement portées par ces ordinaires bénévoles.
            Je les crois légèrement " mages " et comme teintés de bouddhisme, car il paraît qu'il faut tout de même une religion, on vient de découvrir ça tout à l'heure, En tous cas, ce sont de bons enfants, spirituels et gais quand ils veulent et leur dernière " bien bonne " consista à essayer de se faire passer pour des mangeurs d'opium et de haschich. Mais l'incompréhensible bon sens tôt éclata, divulguant par leur bouche, sincère en définitive, qu'aucune sensation d'aucune sorte n'avait suivi la consommation des mystérieuses substances, consommation pourtant opérée suivant tous les rites, n'est-ce pas, Dauphin ?
            Affaire, sans doute, de climat et de tempérament, diraient les presque convaincus, desquels je suis.


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                                                                                                   A Jean Moréas

            Los, los, et trois fois los !
            Voici le roi, l'empereur, le demi-dieu du Monocle !
            Non content d'être le maître incontestable des rythmes obsolètes ressuscités et des vocables moyenâgeux et renaissants accommodés à telles sauces ultra modernistes, il veut encore, il peut, et a pu s'instaurer le " Magister " par précellence elegantiarum.
            L'hiver, c'est d'un manteau à triple ou quadruple pèlerine qu'il se drape, comme en 1830, pour subjuguer le sexe redoutable ; l'été, maints boudoirs le voient s'étendre sur des canapés tôt gémissant d'un double poids, tout de gris perle investi, cravaté de clair tendre, barbé d'un faux-col moins fier mais plus rigide que son coeur tout aux belles de tous les temps...
Afficher l'image d'origine            Mais été comme hiver, erect ou supin, dès le dilicule comme vers ces crépuscules du soir, il garde, il retient, il accapare, il absorbe la Marque ésotérique, le Sigille impollu, le seul, le vrai, l'unique et multiple et sacro-saint Monocle !
            D'ailleurs pas " môme " le moins du monde, celui-ci, et il ne figure en ce travail que comme l'indispensable deus ex machina. S'il ne fait que continuer encore non plus tout à fait à la prime adolescence, sa moustache le désigne suffisamment, double virgule d'ébène et de soie ponctuant de leurs pointes terribles l'auré a, le sacre d'un homme, que dis-je ? je le proclame l'homme qu'il faut, QU'IL A FALLU !
            Demandez plutôt à ces dames.

                                                                                                    Verlaine



mardi 1 mars 2016

L'amitié de Roland Barthes Philippe Sollers ( document France )



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                                                         L'amitié de Roland Barthes

            1980, Roland Barthes meurt dans un accident. renversé par une camionnette au sortir du Collège de France. 35 ans plus tard Sollers consacre un livre à son ami proche et à cette longue amitié .S'ils s'apprécient leurs goûts diffèrent. Barthes préfère le Japon, ses haïkus et les bunrakus, Sollers part en Chine et suit Mao, mai 68. Mais déjà il publie, est reconnu, Roland Barthes a une vie plus compliquée, secrète auprès d'une mère qu'il aime, sa mort lui sera une douleur insupportable. Il ne parle pas de deuil, mais de chagrin, le livre " Journal de deuil ". Sans éditeur Barthes à la suite des chicaneries, jalousies, méchancetés de confrères qui trouvent devant eux un homme qui n'aime pas se battre, sauf pour l'écrit. A la mort de sa mère il dira que plus rien ne l'intéresse hormis l'écrit. Sollers publiera Barthes. Le philosophe juge l'écrivain l'homme du renouveau dans le domaine de l'écriture. Barthes politique, les Carnets, Barthes " souffrait du bavardage "..... Il écoutait toujours généreusement, il répondait aux lettres, mais il ne supportait pas le "babil "...... Il y a deux individus qui m'ont paru extraordinaires..... avec qui parler voulait dire quelque chose, c'est Barthes et Lacan..
La politique c'est le savoir-vivre concret au présent..... Barthes serait ahuri de voir avec quelle rapidité on peut se passer de toute la bibliothèque, du latin, du grec, de Voltaire..... mégalomanie des gens qui sont ignorants. C'est ce qu'il appelle "" l'arrogance des paumés ", ( in Le Monde J Savigneau Hors Série 2015 ). Nombre de lettres de Barthes à Sollers en deuxième partie du volume conforte l'amitié que l'auteur de Mythologies, Fragments d'un discours amoureux, l'Empire des signes,  etc. porte à l'écrivain. Court mais très dense volume.

samedi 27 février 2016

Martin Scorsese Biographie ( Album Cinémathèque France )

actualité


          " Un oiseau chante d'autant mieux qu'il chante dans son arbre généalogique. Cocteau." Citation en début du commentaire de Bernard Benoliel, s'inscrit dans tout le parcours du cinéaste. Martin Scorsese né à NewYork dans le Queens puis ses parents déménagent dans le quartier de Littel Italy, Asthmatique enfant il ne participe pas aux jeux des rues et observe. Les fenêtres sont étroites il y a peu de lumière, il en conserve le souvenir. Cinéphile extrêmement averti dès son jeune âge, il voit tous les films américains à la télévision, puis avec son père et son groupe d'amis en salle il découvre les films d'Italie et d'ailleurs. Il pense un temps à la prêtrise, mais renonce, étudie le cinéma à Washington Square et tourne " Who's that knocking at my door " chez et avec ses parents, Catherine et Charles qui tiennent de petits rôles dans plusieurs de ses films. Fidèle à sa famille, à son quartier et à sa ville " Mean Streets - NewYork NewYork - Gangs of NewYork etc... " il l'est également à ceux qui travaillent avec lui ainsi la monteuse Thelma Schoonmaker, le chef opérateur Michael Ballhaus, et ses comédiens, l'imprévisible De Niro, " Raging Bull il ne répète pas la même scène et n'écoute guère les directives de place sur le plateau au contraire de Leonardo di Caprio très précis et très à l'écoute, Le loup de Wall Street. Immergé dans le monde Cinéma, Martin Scorsese fonde avec Spielberg et d'autres réalisateurs une société pour la rénovation et la conservation des films en couleurs décolorés au fil des années. Enfant il dessinait des storyboards, plus tard les planches de storyboards sont les précieux compagnons de ses films discutés avec les opérateurs, les éclairagistes, toutes indications déjà proposées. L'album très bien composé et publié à l'occasion de la rétrospective Scorsese à la Cinémathèque de Bercy, avec beaucoup de photos et des commentaires de cinéphiles du métier apporte un désir très fort de revoir les films de Martin Scorsese grand admirateur d'Hitchock, presque image par image, pour reprendre la pensée du réalisateur.. Cinéma, Cinéma..

jeudi 25 février 2016

Gosses1 Paul Verlaine ( Oeuvres en prose France )


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                                               Histoires comme ça. Gosses
                                                     " Jeanne Tresportz "

                                                                                                         A mon amie Jeanne T...
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            Elle est toute petite, toute blonde, comme toute frisée, et c'est d'un air mignon au possible qu'elle porte presque sur l'oreille sa toque imperceptible d'où semble s'envoler un oiseau blanc et noir, mi- mouette et m passe i-colombelle. Et précisément elle-même tient de l'oiseau jusqu'au miracle. Elle marche : c'est un oiseau qui marche. Parle-t-elle ? C'est un oiseau qui parlerait. Mais n'allez pas lui attribuer, sur ces aspects, la frivolité non plus que la garrulité de l'oiseau. Il y a du sérieux, de la carrure dans cette tête jolie, et sa conversation, pour n'être pas pédante, sent bon d'une lieue l'esprit le plus fin poussé en pleine terre de rationnelle érudition. Méchante, oh ! non ; mais ne vous y fiez pas : l'épigramme, quand par trop provoquée, sort prompte et point trop douce de ses minces lèvres charmantes. Le regret, d'ordinaire plaisamment modeste, sait, alors qu'il le faut, luire d'une gentille mais virtuelle vraiment malice. Même on connaît d'elle des pages que le gros mot de talent n'accablerait pas mais qui valent mille fois mieux qu'un lourd compliment et sont exceptionnellement légères et spirituelles. Bonne, certes. Et courageuse ! Pauvre elle est, et restera, parce que. Mais son contentement de vivre pour bien faire passe richesse ; et voilà où jamais le cas de le dire. C'est vers des buts particulièrement recommandables, c'est pour des fins dignes de toute louange que se dirigent les pas si lestes et vocalise l'organe si preste qui faisait naguère l'objet d'une juste assimilation.
            Femme à l'extrême, ce n'est pas qu'elle ait peur du sexe laid. Le contraire ne serait pas tout à fait vrai, uniquement pourtant, parce que rien n'est absolu sur ce globe détraqué. De tout cela il ressort que, puisqu'elle est très bien, eh ! bien ! dans les quelques et très rares rapports qu'elle peut a
voir avec les hommes elle sait garder toute mesure et peut tout pousser à l'extrême.
            Mademoiselle, je vous remercie bien. Je n'avais à tracer de vous qu'une silhouette et je pense que c'est fait. Quant à ce qui est de faire un portrait du long, cela demanderait du temps. Et le vôtre est si précieux qu'il me faudrait assumer de tels motifs, en vérité, que j'y vais réfléchir considérablement.                                                                                    
                                                                                                                             



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                                                                                              A Mademoiselle J...
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            Toute petite en dépit de son âge de puberté, grassouillette et maigrelette ensemble, elle rit étourdiment, et soyez sûre qu'elle pleurerait de même. Un catogan traverse sa nuque qu'elle a frêle mais qu'on devine devoir devenir puissante et même impérieuse un jour. Elle fume par extraordinaire et sous les yeux d'une soeur tolérante parce qu'aimée, des cigarettes qu'a mouillées un hôte jeune et poli. Du reste modeste, elle a des mots comme naïfs, telle une jeune fille de conte de fée. Même en ses expansions, si cordiale. Sa taille frêle se cambre et, s'asseyant, la chère enfant lance, pour ainsi parler, ses jambes au plafond, ingénument. D'ailleurs, chaste, pure, et le reste. Pourtant cette enfant qui fera et ferait sans doute et certainement une mère, charmante, de famille, de même qu'elle eût été une fille exquise, a faim parfois, en attendant qu'elle ait soif ou faim encore, à cause d'un père ivrogne et d'une mère morte.


                                                                                                       Verlaine
                                                                                                  ( 1889-1891 )

mardi 23 février 2016

Réflexions d'hier pour aujourd'hui Emile Zola ( lettres France )



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                                                                                              Lettre du 5 février 1872

                      Le " catéchisme populaire républicain "
               La proposition Tréveneuc sur les conseils généraux

            Il est des hommes fatalement destinés à commettre toutes les fautes. Je me souviens encore du jour où, pour la première fois, à Bordeaux, M. de Gavardie est apparu à une tribune française. sa petite personne avait une sécheresse humble, un sourire contraint. On ne voulait pas le laisser parler, et il insistait,il implorait l'Assemblée du geste.
            Ce jour-là, les tribunes étonnées devant les étranges figures que la France tirait des manoirs croulants, flairèrent un gêneur dans l'honorable M. de Gavardie. On se poussait du coude, on se disait :
            " - Et celui-là d'où sort-il ? Ses amis ont donc peur qu'il ne dise des bêtises ; ils devraient le laisser parler. "
            Celui-là sortait d'un parquet quelconque, celui-là était destiné à devenir célèbre dans l'histoire par la façon remarquable dont il lance les pavés à la tête de son propre parti. Il n'a pu encore monter à la tribune sans ameuter la Chambre ; un jour, il défendait les commissions mixtes ; un autre jour il parlait de la virginité de Jeanne d'Arc ; aujourd'hui, il a dénoncé une brochure, oubliant qu'il n'est plus procureur impérial, et qu'il a l'honneur d'être représentant du peuple.
 *         Donc, M. de Gavardie, en promenant dans les rues vides de Versailles ses tendresses provinciales, a vu à la vitrine d'un libraire une brochure intitulée " Catéchisme populaire républicain ". Avec son flair de magistrat policier, il a senti qu'on y insultait le bon Dieu, et, sévère gardien des bénitiers de sa bourgade, il est venu dénoncer la brochure devant l'Assemblée, et a lu, d'une voix indignée, des passages terribles dont sa pudeur rougissait.
Résultat de recherche d'images pour "librairie"    *      C'est ici que l'incident devient épique. Imaginez-vous que cet écrit incendiaire prétend que la justice est dans l'homme, et non en de-hors de l'homme. La gauche applaudit, M. Langlois se lève, fait à lui seul le bruit de toute une bande de claqueurs à Rabagas. La droite n'ose pas huer. M. de Gavardie, un peu étonné de l'effet qu'il produit dit que les religions sont des conceptions abstraites de l'esprit. Alors les applaudissements de la gauche redoublent, l'honorable procureur impérial reste écrasé par cette manifestation impie qu'il a provoquée lui-même.
            Jamais je n'ai vu une telle maladresse. La droite était fâchée d'un tel coup de tête. M. Dufaure a achevé de rendre M. de Gavardie parfaitement odieux en déclarant qu'il lirait la brochure et qu'il saurait alors si elle était justiciable des tribunaux ou du bon sens public.
            Je ne comprends pas comment les légitimistes osent dénoncer les brochures républicaines. Si un député de la gauche apportait à la tribune toutes les ordures dévotes qui circulent dans les campagnes, il pourrait égayer ses collègues pendant des journées entières. Le Catéchisme populaire républicain dit que nous devons placer en nous le sentiment de la justice ; que penser de cette autre morale nous livrant pieds et poings liés à une justice divine qui a allumé les bûchers du moyen âge et sonné le tocsin de la Saint-Barhélémy ?                                                                                                                
            Après un tel début, la séance ne pouvait être sérieuse. L'ordre du jour
appelait la proposition de M. de Tréveneuc sur les conseils généraux. Vous connaissez ce projet qui consiste à donner mission aux Assemblées départementales d'envoyer des délégués dans une ville du centre, en cas de dissolution violente de la Chambre. Ces délégués formeraient une Assemblée nationale intérimaire.
Résultat de recherche d'images pour "emile zola et son époque"            M. de Tréveneuc a défendu son projet avec une grande emphase. Il paraît avoir une légitime horreur pour toute dictature, ce qui se traduit chez lui en phrases un peu longues et trop imagées. Si je n'ai pas été plus touché par son discours, c'est que la haine de la dictature n'est chez lui que par le mépris du peuple et le mépris de César. Quand la dictature s'appelle tyrannie ou pouvoir absolu, et que c'est un roi, un Bourbon qui tient la grande épée dans sa main, il s'incline, il trouve que tout va pour le mieux dans le meilleur des royaumes possibles. Cela gâte un peu son amour de la liberté.
            M. Boysset, un député de décembre, a justement établi la différence qu'il y a entre un coup de main prétorien et ce sentiment qui arme le peuple de fouets et lui fait chasser un gouvernement de honte. La mesure sera impuissante à toutes les les révolutions légitimes ; les délégués des conseils généraux ne se réuniront même pas. Il est certain qu'au 4 septembre les créatures bonapartistes qui suaient la peur... n'auraient pas osé descendre dans la rue, devant la sainte indignation du peuple.
            Cette date du 4 septembre est une de ces injures bêtes que la droite jette à la tête des républicains, comme " la tarte à la crème " de Molière. Eh ! messieurs, comme vous l'a dit aujourd'hui M. de Pelletan, sans le 4 septembre, vous seriez des factieux. En proclamant la déchéance de l'empire, vous avez proclamé la république et légalisé cet admirable mouvement de Paris qui a balayé l'empire sans casser seulement un réverbère.
            Mais, je vous l'ai dit, la maladresse de M. de Gavardie empêchait de dormir les farouches de la droite.. M. Baragnon avait des envies irrésistibles de se couvrir de gloire. Il a foudroyé les révolutions de son éloquence et a avancé cette chose colossale que " la révolution de 1789 a été un empêchement au développement régulier de nos libertés nationales.
            Après cette opinion monumentales, il n'y a plus qu'à mettre ces messieurs sous verre et à les promener de pays en pays pour la plus grande curiosité de l'Europe.
Résultat de recherche d'images pour "emile zola et son époque"            La bataille gronde toujours. M. Castelnau, un autre déporté de décembre crie que les listes de proscriptions de l'empire ont été dressées sur les dénonciations des légitimistes. Ce soufflet, reçu en pleine face, fait bondir la droite. Les plus effroyables clameurs s'élèvent. M. Dupin s'élance à la tribune et traite M. Castelnau de menteur et de calomniateur. Toute l'Assemblée est debout. Je crains un instant qu'on ne s'en prenne aux cheveux. M. Langlois va se mettre à côté de son collègue et la houle des légitimistes qui les entourent est si violente qu'à deux ou trois reprises je les crois submergés, roulés sous les bancs, dévorés par le flot.
            Pendant ce temps, M. Grévy sonne tranquillement. Il est fait à ces orages. Cependant, comme le calme ne peut se rétablir et qu'il redoute quelque incident plus grave, il se décide à lever la séance. Les députés se retirent, en roulant des yeux terribles. Un bon bourgeois disait dans une tribune :
            " - C'est comme au théâtre, on dirait qu'ils vont se manger, et ils boivent ensemble dans les coulisses"
            Le cri de M. Castelnau restera. Il faut enfin que la vérité soit dite sur le rôle des légitimistes en 1851. M. de Rességuier a prétendu que les légitimistes étaient innocents, puisqu'ils étaient à Mazas avec les républicains. C'est là un singulier argument. Tout le parti ne se trouvait pas en prison, et, d'ailleurs, il s'agit surtout de la clique dévote des départements. Allez dans le Midi, interrogez les gens, et vous saurez comment, au lendemain du 2 décembre, les royalistes ont aidé les bonapartistes à traquer les républicains. Dans le Var, ces purs agneaux de la légitimité ont encore les pattes ensanglantées.


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***    collectiana.org                                                                      Emile Zola
                                                                                                      ( La Cloche, 7 février. )