mardi 17 novembre 2015

La peur Guy de Maupassant ( nouvelle France )



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                                                       La Peur 

                                                                                     À J.- K. Huysmans

            On remonta sur le pont après dîner. Devant nous la Méditerranée n'avait pas un frisson sur toute sa surface, qu'une grande lune calme moirait. Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé d'étoiles, un gros serpent de fumée noire ; et, derrière nous, l'eau toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue par l'hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés qu'on eût dit de la lumière de lune bouillonnant.
            Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l'oeil tourné vers l'Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner.
            - Oui, j'ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons été recueillis, vers le soir par un charbonnier anglais qui nous aperçut.
            Alors un grand homme à figure brûlée, à l'aspect grave, un de ces hommes qu'on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de dangers incessants, et dont l'oeil tranquille semble garder, dans sa profondeur, quelque chose des paysages étranges qu'il a vus ; un de ces hommes qu'on devine trempés dans le courage parla pour la première fois :
            - Vous dites,  commandant, que vous avez eu peur ; je n'en crois rien. Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous avez éprouvée. Un homme énergique n'a jamais peur en face du danger pressant. Il est ému, agité, anxieux ; mais la peur c'est autre chose.
            Le commandant reprit en riant :
            - Fichtre ! Je vous réponds bien que j'ai eu peur, moi.
            Alors l'homme au teint bronzé prononça d'une voix lente :
                                                                                                                               
Afficher l'image d'origine            - Permettez-moi de m'expliquer ! La peur ( et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur ), c'est quelque chose d'effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse. Mais cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui s'imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en toute son épouvantable horreur.
             Moi, j'ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai ressentie l'hiver dernier, par une nuit de décembre.
            Et, pourtant, j'ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai été laissé pour mort par des voleurs. J'ai été condamné, comme insurgé, à être pendu, en Amérique, et jeté à la mer du pont d'un bâtiment sur les côtes de Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j'en ai pris immédiatement mon parti, sans attendrissement, et même sans regrets.
            Mais la peur, ce n'est pas cela.
            Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord ; le soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs. Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien ; on est résigné tout de suite ; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi vides des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur.
            Et bien ! Voici ce qui m'est arrivé sur cette terre d'Afrique :
            Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est là un des plus étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des interminables plages de l'Océan. Et bien ! Figurez-vous l'Océan lui-même devenu sable au milieu d'un ouragan ; imaginez une tempête silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu'aux genoux, et glissent en dévalant l'autre versant des surprenantes collines.                                                                                    lacaravaneberbere.com 
Résultat de recherche d'images pour "désert dunes"            Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de fatigue et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces hommes poussa une sorte de cri ; tous s'arrêtèrent ; et nous demeurâmes immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs en ces contrées perdues.
            Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour battait, le mystérieux tambour des dunes ; il battait   distinctement, tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement fantastique.
            Les Arabes, épouvantés, se regardaient ; et l'on dit, en sa langue :
            " - La mort est sur nous. "
            Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami, presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par une insolation.
            Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de le sauver, toujours ce tambour insaisissable m'emplissait l'oreille de son bruit monotone, intermittent et incompréhensible ; et je sentais se glisser dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face du cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de sable, tandis que l'écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de tout village français, le battement rapide du tambour.
            Ce jour-là je compris ce que c'était que d'avoir peur ; je l'ai su mieux encore une autre fois.
            Le commandant interrompit le conteur :
            - Pardon, monsieur, mais ce tambour, qu'était-ce ?
            Le voyageur répondit.

            - Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers surpris souvent par ce bruit singulier l'attribuent généralement à l'écho grossi, multiplié, démesurément enflé par le vallonnement des dunes, d'une grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une touffe d'herbes sèches ; car on a toujours remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin.
            Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du soir. Voilà tout. Mais je n'appris cela que plus tard.     humanite-biodiversite.com
Imagescaw89rqo            J'arrivai à ma seconde émotion.
            C'était l'hiver dernier dans une forêt du nord-est de la France. La nuit vint deux heures plus tôt tant le ciel était sombre. J'avais pour guide un paysan qui marchait à mon côté par un tout petit chemin, sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. Entre les cimes je voyais courir des nuages en déroute, des nuages éperdus qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une immense rafale, toute la forêt s'inclinait dans le même sens avec un gémissement de souffrance ; et le froid m'envahissait, malgré mon pas rapide et mon lourd vêtement.
            Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison n'était plus éloignée de nous. J'allais là pour chasser.
            Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait :
            - Triste temps !
            Puis il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué un braconnier deux ans auparavant et, depuis ce temps, il semblais sombre, comme hanté d'un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec lui.
            Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait la nuit d'une rumeur incessante. Enfin j'aperçus une lumière, et bientôt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous répondirent. Puis, une voix d'homme, une voix étranglée, demanda :
            -  Qui va là ?
            Mon guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable tableau.
            Un vieux homme à cheveux blancs, à l'oeil fou, le fusil chargé dans la main, nous attendait au milieu de la cuisine, tandis que deux grands gaillards armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le mur.
            On s'expliqua, le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de préparer ma chambre ; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me dit brusquement :
            - Voyez-vous, monsieur, j'ai tué un homme voilà deux ans, cette nuit. L'autre année il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir.
             Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire :
             - Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.                                        
Afficher l'image d'origine             Je le rassurai comme je pus, heureux d'être venu justement ce soir-là, et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai des histoires et je parvins à calmer à peu près tout le monde.
            Près du foyer, un vieux chien, presque aveugle et moustachu, un de ces chiens qui ressemblent à des gens qu'on connaît, le nez dans ses pattes.
            Au-dehors, la tempête acharnée battait la petite maison et, par un étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais soudain tout un fouillis d'arbres bousculés par le vent, à la lueur de grands éclairs.
            Malgré mes efforts je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles écoutaient au loin. Las d'assister à ces craintes imbéciles, j'allais demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de sa chaise, saisit de nouveau son fusil en bégayant d'une voix égarée :
            - Le voilà, le voilà ! Je l'entends !
            Les deux femmes retombèrent à genoux dans leurs coins en se cachant le visage ; et les fils reprirent leur hache. J'allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi  s'éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers le feu de son oeil presque éteint, il poussa un de ces lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d'une vision, et il se remit à hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'affreux sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde livide cria :
            - Il le sent ! Il le sent ! Il était là quand je l'ai tué.
            Et les femmes égarées se mirent toutes les deux à frapper le chien.
            Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision de l'animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus, était effrayante à voir.
            Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger ; il hurla comme dans l'angoisse d'un rêve ; et la peur, l'épouvantable peur entrait en moi ; la peur de quoi ? Le sais-je ? C'était la peur voilà tout.
            Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un événement affreux, l'oreille tendue, le coeur battant, bouleversés au moindre bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous ! Alors, le paysan qui m'avait amené, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, jeta l'animal dehors.
            Il se tut aussitôt ; et nous restâmes plongés dans un silence plus terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de sursaut : un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt ; puis il passa contre la porte, qu'il sembla tâter, d'une main hésitante, puis on n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des insensés ; puis il revint, frôlant toujours la muraille ; et il gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle ; puis soudain une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche avec des yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son indistinct, un murmure plaintif.
            Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait tiré. Et aussitôt les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas en dressant la grande table qu'ils assujettirent avec le buffet.
Afficher l'image d'origine            Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point, j'eus une telle angoisse du coeur, de l'âme et du corps, que je me sentis défaillir, prêt à mourir de peur.
            Nous restâmes là jusqu'à l'aurore, incapables de bouger, de dire un mot, crispés dans un affolement indicible.
            On n'osa débarricader la sortie qu'en apercevant, par la fenêtre d'un auvent, un mince rayon de jour.
            Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brisée d'une balle.
            Il était sorti de la cour en creusant un trou sous la palissade.

 next.liberation.fr                             L'homme au visage brun se tut ; puis il ajouta :
                                             - Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger ; mais j'aimerais mieux recommencer toutes les heures où j'ai affronté les plus terribles périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du judas.


                                                                                              Guy de Maupassant

dimanche 15 novembre 2015

L'autre Simenon Patrick Roegiers ( roman France )

L'autre Simenon
Détails sur le produit


                                       L'autre Simenon

            Deux frères nés au tout début des années 1900, Georges l'aîné en 1902 le cadet Christian en 1905, en Belgique, élevés dans un foyer petit bourgeois, dans une école catholique, ils servaient à l'église et retrouvaient une mère bigote à la maison qui très tôt marqua une très nette préférence pour Christian, personnage falot. Georges fut le préféré du père, Désiré comptable mort d'une crise cardiaque. Sa mère n'aima guère Georges, elle le voulait pâtissier il fut écrivain, elle ne lut jamais ses romans. L'un prit tout l'espace, quittant l'école à quinze ans et le foyer à dix neuf pour vivre à Paris de sa plume, entouré de femmes et de luxe. Dans les années trente alors que les années sombres se profilaient Léon Degrelle, petit homme au verbe facile crée Rex, mouvement politique d'extrême droite pour disait-il conserver pure la race Wallone . L'antisémitisme est un point commun aux frères, et si Christian poursuit son chemin en polititique acquis au nazisme, Georges signe dans les années 40 durant la guerre, des contrats avec la Continentale, société de production de films allemande,vend pour cinq ans Maigret et fréquente les mêmes bordels que les SS. Le livre, d'une noirceur absolue, est écrit dans une langue foisonnante. Le début est déroutant, Léon Degrelle prend beaucoup de place dans ce livre consacré à deux frères au parcours si différents, l'épuration n'aura pas les mêmes conséquences sur les deux hommes. Georges encombré de ce frère au destin misérable demande à Gide qui l'a parrainé en littérature de le conseiller et l'invite à la Tour d'Argent, où est servi un canard au sang, baignant dans une sauce épaissie alors que Christian a participé aux meurtres quotidiens des SS Wallons. Style difficile à décrire fait de répétitions, biographie peu romancée, l'auteur rectifie en fin de volume ses écarts.





jeudi 12 novembre 2015

Correspondance Proust Mme Straus 1 ( lettres France )

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            A Madame Straus                                                                      
                                                         
                                                                                                Vendredi 2 février 1908

            Madame
            Vos petits almanachs m'enchantent et la pensée qu'ils viennent de vous leur ajoute tant de poésie ! Enfin je suis ravi et je vous remercie de tout mon coeur.
            Je suis moins bien, c'est pour cela que je ne viens pas. Et je voudrais me mettre à un travail assez long, ce qui me rendrait encore plus difficile de venir. Mais enfin j'ai si envie de vous voir, je viendrai.
            Vous êtes si gentille de vous défendre d'avoir eu de l'ironie à propos de cet article que maintenant moi j'ai peur de paraître en avoir un peu trop manqué ( d'ironie ). Talent est beaucoup. Je voulais dire que ce n'est pas aussi stupide que disent les gens du monde. Mais les gens du monde sont si pénétrés de leur propre stupidité qu'ils ne peuvent jamais croire qu'un des leurs a du talent. Ils n'apprécient que les gens de lettres qui ne sont pas du monde. Seulement ( c'est encore un effet de leur stupidité ) ils n'apprécient les gens de lettres que s'ils expriment leur mentalité à eux gens du monde. Ils trouvent les livres de Madame de Noailles stupides et ceux de Bourget sublimes. Quant à Alexandre de Gabriac s'il a fait quelques articles où il y a vraiment de gracieuses velléités d'exprimer des choses que nous aimons, celui dont je parlais ne valait que par ses gentilles intentions et un parfum de vertu. Mais enfin c'est encore cela un journaliste et un homme du monde qui ne fait pas consister la vertu dans l'antisémitisme. Et le tout compose un personnage en somme plus sympathique que son aspect physique, lequel je l'avoue est plus digne du crayon de Sem que de nos apologies. Je réfléchis qu'en disant " nous " je suis bien outrecuidant et que j'imite votre belle-fille sans avoir au moins l'excuse d'être la femme de Jacques !
            Votre ami respectueux et reconnaissant

                                                                                          Marcel Proust.

            Je suis désespéré de ce que vous me dites des travaux qu'on fait à côté de chez vous. J'aimerais beaucoup mieux ( je vous assure que c'est sincère ) que ce fût à côté de chez moi et que vous n'ayez pas de bruit. Je vais penser tout le temps à cela. Hélas il n'y a sans doute rien à faire. Voulez-vous que nous louions un bateau sur lequel on ne fera aucun bruit et d'où nous verrons défiler sans quitter notre lit ( nos lits ) toutes les belles villes de l'univers posées au bord de la mer.


                                   
                                                            ~~~~~~~~~~~~~~~~
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            A Madame Straus                                                                               
                                                                                Seconde quinzaine d'avril 1908
            Madame,
            Je suis bien triste que vous n'alliez pas bien, bien triste que nos " traitements " nous séparent, sans nous améliorer. Je me dis que si je montais des étages j'irais encore plus mal et que si vous voyiez du monde à Paris au lieu d'être en Suisse vous seriez encore plus fatiguée. C'est la chance de la médecine que notre impossibilité de savoir ce qui serait arrivé si toutes choses étant restées les mêmes nous avions suivi une autre hygiène. Car les choses ne sont jamais les mêmes, et comment démêler la part du temps, de mille causes inconnues, les caprices de la maladie elle-même. Nous avons pris, ou plutôt moi j'ai pris un triste pli avec vous depuis quelque temps. Dès que je suis près de vous je suis paralysé par une timidité inconnue, je sens un abîme entre nous et je deviens d'une stupidité d'autant plus qu'elle se manifeste devant vous, et qu'hors de votre présence elle n'est pas si constante. Le sentiment que vous me considérez comme une boîte à potins, la nécessité de vous en fournir de nouveaux et de scandaleux y est peut-être pour quelque chose. J'en suis en ce moment bien démuni car depuis que je vous ai vu(e) je ne suis presque pas sorti de chez moi je ne vois personne. Ce n'est guère que Reynaldo qui me dit de temps en temps ce qui se passe dans le monde où je ne vais jamais. Mais le fait d'en avoir connu chez vous autrefois les différents personnages me permet de m'intéresser plus facilement à ses récits. Je sais que M de Fitz James votre amie ( et qui fut même la mienne ) a rencontré l'autre jour M; Joseph de Gontaut qui lui a reproché de ne jamais l'inviter. Elle lui a répondu :
" Mais oui je vous inviterai... eh! bien non je ne pourrais pas,
vous me rappelleriez trop mon pauvre Robert! "                            artcyclopedia.com
Résultat de recherche d'images pour "Claude Monet"Mot d'une authenticité indiscutable raconté par trois personne présentes. Sa rivale a eu quelques mots agréables. Mais vraiment vous raconter les mots des autres, excepté les mots involontaires, c'est trop stupide. Dans la moindre carte postale de vous il y a tellement mieux par exemple dans la dernière : " On n'attend que moi . " Je vois tout le temps dans les journaux des annonces d'expositions qui me tentent. Mais je me dis que j'attendrai toujours pour aller revoir des tableaux que nous puissions y aller ensemble. Et du reste je n'en ai jamais revu depuis le jour où j'avais été avec vous chez Durand Ruel voir les admirables Nymphéas de Claude Monet. Je crois que le dernier soir où je suis allé chez vous est celui où Helleu m'attendait. Imaginez-vous que j'ai eu l'imprudence de lui dire d'un tableau de Versailles, d'une étude, que c'était ce qu'il avait jamais fait de mieux. Quelques jours après je le recevais ! Je suis tellement confus de sa bonté que je ne sais que faire et je voudrais trouver quelque chose de joli qui lui fasse plaisir pour le remercier. Tout le monde est tellement gentil pour moi que cela me rend malheureux de ne pas savoir comment faire plaisir.
            Adieu Madame j'espère que vous allez bientôt revenir et que je pourrai aller vous voir
            Votre respectueux admirateur qui vous aime


                                                                                                     Marcel Proust.

         J'ai écrit dernièrement une lettre d'une extrême tendresse à Jacques. Mais il ne m'a jamais répondu.                          




mercredi 11 novembre 2015

Le tigre blanc Aravind Adiga ( roman Inde)

Le Tigre blanc d'Aravind Adiga, irrévérencieux et profondément attachant


                                                Le Tigre blanc

            C'est l'histoire d'un homme né dans un village des " Ténèbres " en Inde, au bord du Gange pollué " rivière de la mort aux berges gorgées de boue... "qui recueille les cendres de sa mère. Son dernier voeu, l'école pour son dernier enfant, Munna, signifie garçon, son père rikshaw et sa mère tuberculeuse n'ont pas eu le temps de trouver un prénom, alors l'enfant est nommé Balram par le maître. Comme tous dans le village de Laxmangargh, les membres de la famille habitent la même maison avec la bufflonne nourrie avant les habitants. Et cette histoire est racontée, sept jours durant, dans une lettre adressée au Premier Ministre chinois Wen Jiabao en visite, une lettre écrite chaque soir vers minuit, car Balram Halwai a quitté les Ténèbres pour aller vers la Lumière, Lumière des entreprises, de l'argent, de l'autre Inde, où sont installées les start-up, les centres de téléphonie sans lesquelles les entreprises américaines seraient en difficulté, il vit désormais à Bengalore. Balram écrit vous voulez que les chinois soient des entrepreneurs aussi actifs que les nôtres, mais vous n'avez pas nos problèmes d'infrastructure, pas d'eau, d'évacuation des eaux usées, d'électricité, de castes etc. Les pauvres le sont au dernier degré, vivant dans des cases ils se soulagent installés en ligne au bord de la route. Ravages de la corruption à tous les niveaux, du maître d'école aux ministres. Et ils ont des dieux, millions de dieux. Balram est jeune engagé par un des entrepreneurs du village comme chauffeur. Il découvre New Delhi, tout ce qui brille et toute la noirceur, les corrupteurs, chauffeurs habiles en trafics divers. Encore honnête Balram conduit la Honda, observe et écoute les conversations, disputes et amours, apprend aussi l'anglais partiellement. Ses patrons portent régulièrement des sacs remplis d'argent à des ministres susceptibles de protéger leurs affaires alors que les élections proches et le risque de voir " le grand Socialiste " élu, effraie les entrepreneurs. Cette lettre-confession est une mine d'informations sur le pays. Adroit, désemparé, le chauffeur à qui l'on refuse les services d'une vraie blonde dans un hôtel de passes, sait qu'il peut être renvoyé un jour de mauvaise humeur, le besoin d'être en haut de l'échelle sociale au risque de voir sa famille éliminée ( voix d'un buffle croisé ), bien renseigné sur les modes de corruption, tuera-t-il ? Intelligent et silencieux sous un lustre à pampilles, il en a plusieurs, dont un petit dans les toilettes, fortuné Balram nargue la police devant une photo de mauvaise qualité. Il sait que tout peut arriver, malgré tout l'argent versé ici ou là. Sévère réquisitoire. Booker Prize 2008 pour son premier roman Aravind Adiga vit à Bombay, journaliste il écrit dans divers journaux, Financial Times entre autres.


                            

samedi 7 novembre 2015

Mon histoire vraie de revenant Rudyard Kipling ( Nouvelle Grande-Bretagne )

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dailymail.co.uk

                                         Mon histoire vraie de revenant

                                        Quand je traversai le désert ce fut ainsi...
                                        Quand je traversai le désert.
                                                                 
                                                            La Cité de l'Epouvantable Nuit

            Cette histoire traite uniquement de fantômes.
            Il y a dans l'Inde des fantômes qui prennent l'apparence de cadavres froids et visqueux et se cachent dans les arbres du bord de la route jusqu'à ce que passe un voyageur. Alors ils se laissent tomber sur son cou et y restent... Il y a les fantômes de petits enfants qu'on a jetés dans des puits. Ceux-ci hantent les margelles des puits de la lisière des jungles ; ils se lamentent sous les étoiles, ou attrapent les femmes par le poignet et les supplient de les prendre sur leurs bras et de les emporter. Ces derniers toutefois, comme les fantômes-cadavres, sont des articles purement nationaux et ne s'en prennent pas aux " sahibs ". Mais il n'existe aucun exemple authentique de fantôme indigène qui ait encore fait peur à un Anglais ; en revanche maint fantôme anglais a fait mourir de peur aussi bien des blancs que des noirs.
            A peu près une station sur deux possède son revenant. On dit qu'il y en a deux à Simla, sans compter la femme qui fait aller le soufflet au " dâk-bungalow " de Syree, sur l'ancienne route ; Mussorie a une maison hantée par un esprit très remuant ; on prétend qu'une Dame blanche fait sa ronde de nuit autour d'une maison de Lahore ; Dalhousie affirme qu'une de ses maisons répète dans les soirs d'automne toutes les péripéties d'un affreux accident de cheval tombé dans un précipice. Murree possède un fantôme gai, et maintenant qu'elle a été ravagée pat le choléra, elle aura de la place pour un fantôme triste ; il existe à Mian Mir un quartier des officiers dont les portes s'ouvrent sans cause sensible, et dont le mobilier craque, affirme-t-on, non sous les ardeurs de juin, mais sous le poids des Invisibles qui vont se prélasser dans les fauteuils ; et il y a aussi quelque chose, autre que la fièvre, qui cloche, c'est un important bungalow d' Allahabad. Les vieilles provinces, elles, fourmillent littéralement de maisons hantées, et mobilisent des armées de fantômes tout le long de leurs chemins principaux.
            Quelques-uns des däk-bungalows situés sur la Grande Route Centrale ont dans leur enceinte de petits cimetières annexes témoins des " hasards et vicissitudes de cette vie mortelle " au temps où l'on allait en diligence depuis Calcutta jusque dans le nord-ouest. Ces bungalows sont des lieux peu recommandables pour s'y arrêter. Ils sont généralement très vieux, toujours sales, et le khansmah est aussi vieux que la maison. Ou bien il radote sénilement, ou bien il tombe dans les hébétudes prolongées de la vieillesse. Dans les deux cas il n'y a rien à en tirer. Si vous vous fâchez contre lui, il vous parle de quelque sahib mort et enterré depuis une trentaine d'années, et il ajoute que quand il était au service de ce sahib pas un khansamah de la province ne pouvait lui en remontrer. Après quoi, il bredouille, se renfrogne, tremblote, tracasse parmi les plats, et vous regrettez votre emportement.                                                        
Afficher l'image d'origine            Dans ce dâk-bungalow, il y a toute chance de  *
trouver des fantômes, et quand il les a trouvés on devrait en prendre note. Il n'y a pas longtemps encore je faisais profession de loger dans les dâk-bungalows. Je n'habitais jamais la même maison plus de trois jours consécutifs, et je commençais à bien connaître l'espèce. Je logeais dans ceux construits par le gouvernement, qui ont des murs de brique rouge et des plafonds à solives, un inventaire du mobilier placardé dans chaque chambre, et sur le seuil un serpent en colère pour vous souhaiter la bienvenue. Je logeais dans ceux " transformés ", vieilles maisons faisant office de dâk-bungalows, où rien n'est à sa vraie place et où il n'y a pas même un poulet pour dîner. Je logeais dans des palais de pacotille où le vent souffle à travers les ornements de marbre ajouré tout aussi désagréablement qu'à travers un carreau cassé. Je logeais dans des dâk-bungalows où la dernière inscription sur le registre des voyageurs remonte à quinze mois, et où l'on caresse la tête au gâte-sauces avec un plat de sabre. J'eus la bonne fortune d'y rencontrer toutes sortes de gens, depuis de sobres missionnaires en voyage ou déserteurs de régiment britanniques, jusqu'à des chemineaux ivres qui lançaient des bouteilles de whisky à la tête de tous les passants ; et j'eus la bonne fortune plus grande encore d'échapper à un procès de maternité. Voyant qu'une bonne portion des drames de notre vie par ici se joue dans les dâk-bungalows, je m'étonnai de n'y avoir pas rencontré de fantômes. A la vérité un fantôme qui s'attarderait volontairement dans un dâk-bungalow serait fou ; mais tant d'hommes sont morts fous dans les dâk-bungalows qu'il doit y avoir un bon pourcentage de fantômes lunatiques
            En temps opportun je trouvai mon fantôme, ou pour mieux dire mes fantômes, car ils étaient deux.
            Nous appellerons ce bungalow le Kamal, un dâk-bungalow. Mais cela c'était la plus petite partie de l'abomination. Un homme à la peau sensible n'a pas le droit de dormir dans un dâk-bungalow.. Le dâk-bungalow de Kamal était vieux, vermoulu, et tombait en ruine. Le sol était de brique usée, les murs étaient graisseux, et les fenêtres presque opaques à force de saleté. Il se trouvait sur un chemin de traverse abondamment fréquenté par des auxiliaires sub-délégués de tout genre, depuis les finances jusqu'aux eaux et forêts ; Mais les vrais sahibs y étaient rares. Le khansamah, presque cassé en deux par le grand âge, le disait ainsi.
            Quand j'y arrivai, il régnait sur la face du pays une pluie intermittente et capricieuse accompagnée d'un vent instable, dont chaque bouffée faisait dans les rigides palmiers à " toddy " du dehors un bruit pareil aux cliquetis d'ossements desséchés. Le khansamah perdit complètement la tête à mon arrivée. Il avait servi un sahib jadis. Connaissais-je sahib ? Il me nomma un personnage notoire, enterré depuis plus d'un quart de siècle, et me montra un vieux daguerréotype de ce personnage dans sa jeunesse préhistorique. Un mois auparavant j'avais vu, en tête d'un volume de ses mémoires, une eau-forte le représentant, et je me sentis vieux au-delà de toute expression.
les pigeons lahore  * *        Le jour tomba et le khansamah alla me préparer de la nourriture. Il ne recourut même pas à la feinte de l'appeler " khana "( aliment humain ) . Il dit ratub ce qui signifie, entre autres " pitance ( pâtée pour chiens ) ". Il ne mit pas d'intention injurieuse dans le choix de ce terme. Il avait, je pense, oublié l'autre mot.
            Tandis qu'il découpait la chair des animaux sacrifiés, je m'installai, non sans avoir tout d'abord exploré le dâk-bungalox. Celui-ci comportait trois chambres, outre la mienne qui était une pièce d'angle, toutes donnant l'une dans l'autre par de crasseuses portes blanches que fixaient de longues barres de fer. Le bungalow était d'une construction fort solide, mais les murs de refend étaient presque aussi minces que des cloisons de carton. Une malle remuée ou cognée faisait écho de ma chambre jusque dans les trois autres, et les murs lointains répercutaient chaque bruit de pas. Pour cette raison je fermai ma porte. Il n'y avait pas de lampes, rien que des bougies dans de longs étuis de verre. Un crachet à huile ornait la salle de bain.
            Ce dâk-bungalow était le plus misérable et le plus lugubre de tous ceux où j'avais mis le pied. Il ne possédait pas de cheminée, et les fenêtres n'ouvraient pas, ce qui rendait l'usage du brasero impossible. La pluie et le vent battaient et dégoulinaient, gémissant autour de la maison, et les palmiers s'agitaient à grand bruit. Une demi-douzaine de chacals traversèrent le compound en hurlant, et une hyène arrêtée à bonne distance les regarda en  ricanant. Une hyène convaincrait un sadducéen de la résurrection des morts - de la pire espèce des morts. Puis arriva le ratub, un plat bizarre, de composition mi-indigène mi-anglaise. Debout derrière ma chaise le vieux khansamah me débitait des histoires d'Anglais morts et disparus, et la flamme des bougies agitées par le vent jouait un cache-cache d'ombres avec le lit et les rideaux de la moustiquaire. C'était bien là un dîner et une soirée propres à vous faire passer en revue tous vos pêchés anciens et tous ceux que vous avez l'intention de commettre s'il vous est donné de vivre encore.
            Le sommeil, pour plusieurs centaines de motifs, n'était guère aisé. Le lampion de la salle de bain projetait dans la chambre les ombres les plus incongrues, et le vent commençait à dire des insanités.
            Mes raisonnements s'embrouillaient dans la pesanteur de la digestion, lorsque soudain j'entendis le rituel "Prenons-le et posons-le " grogné dans le compound par des porteurs de " doolie " D'abord un doolie entra, puis un second, puis un troisième. J'entendis le coup sourd des doolies déchargés sur le sol, et le volet extérieur de ma porte fut secoué.
            " - Voilà quelqu'un qui essaie d'entrer, me dis-je "
            Mais personne ne parla et je me persuadai que ce n'était qu'une rafale. Le volet de la chambre voisine de la mienne fut attaqué, repoussé et la porte intérieure s'ouvrit.
            " - C'est quelque auxiliaire sub-délégué, me dis-je, et il amène des amis avec lui. Et maintenant il vont causer, cracher et fumer pendant une heure. "
            Mais on n'entendait ni voix, ni bruit de pas. Personne ne déposa son bagage dans la chambre voisine. La porte se referma et je remerciai la Providence de ce qu'on me laisserait en paix. Mais j'étais curieux de savoir où étaient passés les doolies. Je quittai mon lit et scrutai les ténèbres. Il n'y avait pas trace de doolies. A l'instant où je me recouchais, je perçus dans la pièce voisine un bruit sur lequel nul homme dans son bon sens ne peut absolument se méprendre : le roulement caractéristique d'une bille de billard sur toute la longueur du tapis, quand le joueur joue pour attaquer. Nul autre bruit ne ressemble à celui-là. Une minute plus tard il y eut un autre roulement, et je me remis au lit. Je n'avais pas peur, non, je n'avais pas peur. J'étais seulement très curieux de savoir ce qu'étaient devenus les doolies. C'est pour cette raison que je m'enfonçai sous mes couvertures.                                              
Afficher l'image d'origine            Au bout d'une minute j'entendis le double claquement d'un carambolage, et mes cheveux se hérissèrent. C'est une erreur de dire que les cheveux se dressent. La peau du crâne se contracte, et on sent un léger picotement passer sur tout le cuir chevelu : voilà ce qu'est le hérissement des cheveux.
            Il y eut un roulement et un claquement, et ces deux bruits ne pouvaient provenir que d'un seul objet : une bille de billard. Je discutai la chose tout au long en moi-même, et plus ma discussion se prolongeait, moins il me paraissait probable qu'un lit, une table et deux chaises, constituant tout le mobilier de la chambre voisine de la mienne, pussent si exactement simuler les bruits d'une partie de billard. Après un autre carambolage, un carambolage à trois bandes, à en juger par le roulement, je cessai de discuter. J'avais trouvé mon fantôme et aurais donné tout au monde pour m'échapper de ce dâk-bungalow. J'écoutai, et à mesure que je tendais l'oreille, le jeu devenait plus net. Coup sur coup roulements et claquements se succédaient. Parfois, après un double claquement venait un roulement puis encore un claquement. Sans le moindre doute, des gens jouaient au billard dans la chambre voisine. Et la chambre voisine était trop petite pour contenir un billard !
            Dans les intervalles j'entendais le jeu continuer, un coup après l'autre. Je m'efforçai de croire que je n'entendais pas de voix ; mais cette tentative fut vaine.
            Connaissez-vous la peur, non la vulgaire peur de l'insulte, de la blessure ou de la mort, mais la peur abjecte, haletante, de quelque chose que vous ne pouvez voir, la peur qui dessèche le dedans de la bouche et le haut du gosier, la peur qui vous rend moites les paumes des mains et vous force à déglutir pour maintenir la luette en action ? C'est là une fameuse peur, une grande couardise, et il faut l'avoir connue pour l'apprécier. L'improbabilité même qu'un billard se trouvât dans un bungalow prouvait la réalité de la chose. Aucun homme, ivre ou de sang-froid, n'irait imaginer une partie de billard ou inventer le claquement crachant d'un carambolage serré.
            Un stricte régime de dâk-bungalow a ce désavantage, c'est qu'il provoque une infinie crédulité. Si on dit à un vieil habitué de dâk-bungalow :
            " - Il y a un cadavre dans la chambre voisine, et il y a dans la suivante une folle, et la femme et l'homme montés sur ce chameau viennent de s'enfuir d'un endroit éloigné de soixante milles ", l'auditeur ne peut refuser de le croire, car il sait que rien n'est trop absurde, trop grotesque ou trop horrible pour arriver dans un dâk-bungalow.
Les Jeux_Le Billard Galerie photo            Cette crédulité, malheureusement, s'étend aux fantômes. Un individu raisonnable sorti depuis peu de sa propre demeure, se serait contenté de se retourner sur l'autre flanc et de s'endormir. Tel ne fut pas mon cas. Aussi vrai que je me vis abandonné comme une triste charogne par les régiments d'insectes du lit parce que la masse de mon sang refluait à mon coeur, aussi vrai j'entendis chaque coup d'une longue partie de billard jouée dans la chambre sonore derrière la porte à barre de fer. Ma crainte dominante était que les joueurs n'eussent besoin d'un marqueur. C'était là une crainte ridicule : des êtres capables de jouer dans le noir sont au-dessus de telles superfluités. Je sais seulement que c'était ma terreur, et qu'elle était réelle.
            Au bout d'un très long espace de temps, la partie cessa et la porte claqua. Je m'endormis parce que j'étais mortellement fatigué. Sinon j'aurais préféré rester éveillé. Pour tous les trésors de l'Asie je n'aurais ôté la barre de la porte et scruté l'obscurité de la chambre voisine.
            Le matin venu, j'estimai que j'avais agi comme il faut et avec sagesse, et m'informai des moyens de départ.
            - A propos khansamah, dis-je, qu'est-ce que ces trois doolies faisaient dans mon compound la nuit dernière ?
            - Il n'y avait pas de doolies, me répondit le khansamah.
            Je pénétrai dans la chambre voisine où le jour entrait à flots par la fenêtre ouverte. J'étais énormément brave. J'aurais à cette heure joué une poule noire avec le propriétaire du grand Pool noir par là-bas en-dessous.
            - Est-ce que ceci a toujours été un dâk-bungalow, demandai-je ?
            - Non, répondit le khansamah, il y a dix ou vingt ans, je ne sais plus au juste, c'était une salle de billard.
            - Une quoi ?
            - Une salle de billard pour les sahibs qui construisaient le chemin de fer. J'étais alors khansamah dans la grande maison où logeaient tous les sahibs du chemin de fer, et je traversais souvent pour servir du brandy. Ces trois chambres n'en faisaient qu'une et contenaient un grand billard sur lequel les sahibs jouaient chaque soir. Mais les sahibs sont tous morts à présent, et le chemin de fer va, dites-vous, jusqu'à tout près de Caboul.
            - Vous rappelez-vous quelque chose des sahibs ?
            - C'est bien loin, mais je me rappelle qu'un sahib, un gros homme toujours en colère, jouait ici un soir et qu'il me dit : " Mangal khan,  brandy pani " et j'emplis son verre, et il se pencha sur le billard pour jouer, et sa tête s'abaissa plus bas et encore plus bas, jusqu'à heurter le tapis, et ses lunettes tombèrent, et quand nous, les sahibs et moi, nous accourûmes pour le relever, il était mort. J'aidai à l'emporter hors de la maison. Oh ! c'était un sahib vigoureux ! Mais il est mort, et moi, le Mangal khan, je suis encore vivant, avec votre permission.
            Je n'en demandai pas davantage ! Je tenais mon revenant, un article de première main avec toutes garanties. J'allais écrire à la Société des Recherches Psychiques, j'allais sidérer l'Empire avec la nouvelle !
Mais j'allais aussi, tout d'abord, mettre avant la tombée de la nuit, quatre vingts milles de terres labourables immatriculées entre moi et ce dâk-bungalow. La Société n'aurait qu'à envoyer son agent régulier plus tard pour l'enquête.
            Je regagnai ma chambre, et quand j'eus pris en note les détails du cas, me disposai à faire mes bagages. Tout en fumant j'entendis le jeu recommencer, par une fausse-queue, car le roulement fut court.                          
Afficher l'image d'origine           La porte était ouverte, ce qui me permettait de voir dans la chambre. Clac ! Un carambolage. Je pénétrai dans la chambre sans crainte, car il y avait du soleil dedans et dehors une forte brise. Le jeu invisible continuait à une allure vertigineuse. Et il le pouvait certes bien, car un infatigable petit rat courrait de long en large à l'intérieur de la crasseuse toile de plafond, et un morceau du châssis disjoint qui battait à la brise, faisait cinquante séries de carambolages contre le verrou de la fenêtre.
            Impossible de se méprendre au bruit des billes de billard !   Impossible au roulement d'une bille sur le tapis ! Mais j'avais droit à l'indulgence. Même après la révélation, il me suffisait de fermer les yeux, et le bruit ressemblait étonnamment à celui d'une partie rapide.
            Entra le fidèle compagnon de mes peines, Kadir Baksh.
            - Ce bungalow est très mauvais et de basse caste ! Rien d'étonnant que la Présence ait été dérangée et en porte les marques. Trois équipes de porteurs de doolies sont venues au bungalow tard dans la nuit, pendant que je dormais au-dehors, et ils ont dit qu'ils avaient l'habitude de coucher dans les chambres réservées pour les Anglais. Le khansamah est donc sans foi ? Ils essayèrent d'entrer, mais je leur ordonnai de partir. Rien d'étonnant si ces Oorias ont passé par ici, que la Présence soit cruellement marquée. C'est une honte, et le fait d'un triste personnage.
            Kadir Baksh ne me disait pas tout. Il avait perçu d'avance de chaque équipe deux annas pour la location et puis, hors de portée de mon oreille, avait battu les hommes avec le gros parapluie dont je n'avais encore pu deviner l'usage. Mais Kadir Baksh n'a aucune notion de morale.
            Suivit un entretien avec les kansamah. Mais comme il perdit tout de suite la tête, mon irritation fit place à de la pitié, et la pitié mena à une longue causerie au cours de laquelle il situa la mort tragique du gros ingénieur sahib en trois lieux différents, dont deux à cinquante milles de là. A la troisième reprise ce fut à Calcutta et cette fois c'est en conduisant un dog-cart que le sahib était mort.
            Pour peu que je l'eusse encouragé, le khansamah aurait promené son cadavre à travers l'Inde entière.
            Je ne partis pas aussitôt que je l'avais projeté. Je restai pour la nuit, cependant que le vent, le rat, le châssis et le verrou de fenêtre jouaient un trépidant " en 150 ". Puis le vent tomba et le jeu de billard s'arrêta et je compris que j'avais perdu ma seule histoire de revenant authentique et estampillée.
            Si je m'étais arrêté en temps voulu, j'aurais pu en faire quelque chose.
            Ce fut là, entre toutes, ma plus amère pensée.



*      slideshare.net
**     pigeons de Lahore


                                                                                        Rudyard Kipling

                                                                          ( in Contes Choisis )
         
            

vendredi 6 novembre 2015

L'Auteur Tristan Bernard ( nouvelle France )

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picturalissime.com

                                             L'Auteur

            Si, pendant les répétitions de sa pièce, l'auteur n'était pas préoccupé du résultat final, s'il ne se demandait pas constamment :  
            " - Ca va-t-il marcher ? " en passant alternativement par le pronostic adorable du succès triomphal et l'affreux pressentiment de la tape noire, si, au lieu de se dire :
            " - Oh ! que cette scène est longue et ennuyeuse ! "  ou bien :
            " - Les personnages n'on aucun intérêt. " il pensait, en somme, à sa pièce avec plus d'insouciance, s'il ne croyait pas, comme il le croit, que Paris et le monde entier attendent avec angoisse l'événement qui se prépare, s'il avait le courage, la lâcheté, la sagesse de laisser aller les choses comme elles vont, ah ! comme il s'amuserait à l'avant-scène ! Mais il n'a pas le coeur à s'amuser.
            Il n'y a pas au monde un autocrate plus absolu, un dictateur plus inflexible que ce personnage souverain qui s'appelle le metteur en scène. Il est jaloux de son autorité à un point que l'on ne saurait dire.
            Quelquefois, des artistes de grand renom se permettent de ne pas être tout à fait de son avis. Comme ce sont des personnages à ménager, il veut bien entrer en discussion avec eux. Mais que cet être misérable, minable, infime, au-dessous de rien, qui s'appelle l'auteur de la pièce, esquisse une timide intervention, ou bien le metteur en scène ( s'il est bon enfant ) enverra dinguer l'importun, ou bien il affectera un ton plein de condescendance ironique et dira à l'acteur :
            - Ecoutez les indications de Monsieur, Monsieur est l'auteur de la pièce. Il a le droit de faire jouer sa pièce comme bon lui semble. Parlez donc cher ami. Je ne vois pas la pièce comme vous. Montrez ce que vous désirez...
            Alors, au milieu d'un silence de mort, l'auteur, blême de timidité, avec des gestes courts, hésitants, avec des paroles vacillantes et troublées, fait un essai d'indication, sous les regards apitoyés du metteur en scène et de tous les interprètes.                                                                                paul gauguin
Afficher l'image d'origine            D'ailleurs, il s'enhardit, s'il surmonte sa gêne, s'il indique à tous ces gens hostiles quelque chose que l'on puisse imiter, le metteur en scène a bientôt fait de quitter l'avant-scène, de se désintéresser de toute la suite de cette aventure. Sous prétexte d'un ordre à donner, il disparaîtra brusquement ; ou bien sans quitter le plateau, il ira s'entretenir à voix basse avec un des artistes qui attendent leur tour de répéter. L'important pour lui, capitaine de bord, est de ne pas accorder, par sa présence, même silencieuse, l'apparence d'une approbation aux funestes conseils que ce passager sans mandat a l'audace de donner à l'équipage.
            Quelquefois, le metteur en scène ne reviendra pas de tout l'après-midi. Et peut-être, le lendemain, quand l'auteur, tremblant d'être en retard, arrivera à l'heure juste sur la scène, il verra la chaire dictatoriale inoccupée. Le régisseur dirigera, ce jour-là, la répétition. Peut-être même le régisseur s'abstiendra-t-il par ordre et n'y aura-t-il, à l'avant-scène, que le souffleur ( jeune homme distrait ou vieillard à bout de souffle ). Les artistes ressembleront à de pâles naufragés... Ils s'en iront, au hasard, à droite et à gauche, sans guide et sans direction... Un texte incolore coulera mollement de leurs lèvres désenchantées...
            Il ne restera plus à l'auteur qu'à se déchausser, à passer autour de son col un fil emprunté à un des machinistes, et à courir effectuer sa soumission aux pieds du metteur en scène. Celui-ci sera bon prince, d'ailleurs, si l'auteur est très repentant. Il reviendra à son poste, fera signe à l'auteur de s'asseoir à côté de lui, et recommencera son travail avec la hâte fébrile d'un monsieur qui doit rattraper le temps perdu.
            " - Je ne peux pas attendre davantage. On mange de l'argent tous les soirs. Il faut que nous passions jeudi en huit. "
            L'auteur sait que ce n'est pas vrai, qu'on passera huit jours plus tard, mais il se trouve mal tout de même.
            Vous pensez bien qu'à partir de cet instant il se tiendra toujours coi. Il se décide à tout tolérer... Que l'on pousse au comique des scènes sentimentales, qu'on fasse disparaître tous ses " mots " dans un " mouvement vertigineux ", c'est bien, c'est parfait, le metteur en scène sait son métier, il a toujours raison. Et quand, magnanime, le Maître l'interpelle brusquement pour lui demander ;
             "- C'est bien votre avis, Untel ? " il sait qu'il faut répondre, " - Oui, oui, absolument ! " sans la moindre hésitation, sans la plus petite réticence.
         
            Au fond, toutes les qualités du metteur en scène se résument en une seule : l'infaillibilité ! Il peut indiquer des choses absurdes, il est admis qu'il ne se trompe jamais, et si, un jour, il pense qu'il se trompe, il faut qu'il donne à l'interprète l'indication contraire avec la même autorité.
            - Mais, Monsieur, vous m'avez dit de faire ça ?
            - C'est possible. Mais, d'après la suite du texte, je vois qu'il faut jouer ça autrement.
            ... C'est toujours la faute du texte. L'auteur fait semblant de ne pas écouter et de penser à autre chose.
Afficher l'image d'origine            Il est bizarre que ces mots : " auteur " et " autorité " paraissent avoir la même racine. Personne, dans un théâtre, n'a moins d'importance que l'auteur de la pièce... Il semble toujours qu'on l'ait fait venir là, parce qu'il fallait un auteur, comme il faut un pompier de service, ou un sergent de ville à la location. Les artistes s'adressent quelquefois à lui pour avoir un mot de sortie, parce que leur scène finit mal. Une petite soubrette lui demande de la faire revenir au troisième acte, ou un acteur de second plans, qui voudrait être libre de bonne heure, désire, au contraire, qu'on lui coupe ses deux mots du " trois ", afin de ne pas être obligé d'attendre la fin. Mais les grosses légumes de la maison directeur et artistes en vedette, ne tolèrent l'auteur parmi eux que s'il se montre soumis, doux et plein de réserve. Quand la pièce a du succès, on le félicite de sa chance. Mais on ne pense pas qu'il ait rien fait pour ça.

            Un jour, tout arrive, un vaudeville d'un auteur que je connais remporta, à la répétition générale, un succès marqué. Or on n'y avait pas cru dans la maison. A la lecture aux artistes, le " un " avait beaucoup porté ; les " mots " avaient fait rire. Le " deux " tout en situation avait semblé très morne, surtout au directeur.
            Le premier acte, à la générale, porta gentiment, sans excès. Mais le second acte fut un long éclat de rire. La pièce eut un très beau départ, fit le maximum tous les soirs, et pas mal de location d'avance.
            A une des premières représentations, le directeur et l'auteur se trouvaient sur la scène derrière un portant. C'était pendant le deuxième acte, et l'on entendait d'énormes vagues de rire se soulever dans la salle...
            - Voilà, dit agressivement le directeur à l'auteur, voilà où le public s'amuse !...
            Et il ajouta avec mépris :
            - Ce n'est pas à vos " mots " du premier acte.
            Et l'auteur, très confus, dut penser que si le second acte amusait autant les gens, c'était sans que lui l'eût prévu ; et il se dit très humblement que son succès était produit en dehors de ses intentions, comme un cataclysme...


                                                     
                                                                                    Tristan Bernard
                                                          ( in Auteurs Acteurs Spectateurs )
           

jeudi 5 novembre 2015

Correspondance Proust Gide 5 ( lettres France )


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artactif.com

                                                                           
                                                                                                        20 Janvier 1918

            Cher ami,
            Votre lettre me touche beaucoup, m'attriste aussi à cause de ce que vous pensez de mon indiscrétion, me rend surtout heureux parce que je crois comprendre que vous avez un bonheur. Mais ce bonheur, je vous supplie, puisque vous n'avez pas absolument confiance en moi, de ne pas me le révéler, même partiellement ( puisque actuellement je n'en soupçonne absolument rien ). La Bruyère dit très bien :
            " Toute confiance est dangereuse, si elle n'est pas entière ; il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop dit de son secret à celui à qui on doit devoir en dérober une circonstance. " 
J'ajoute que je ne suis pas curieux, même dans le sens le plus élevé du mot. Je ne regretterais qu'un ami me tût un secret que dans un seul cas, celui où je pourrais directement le servir, dans un cas où son coeur ou bien son amour-propre seraient engagés. J'ai dû en effet vous dire souvent que, si maladroit pour moi-même et faisant toujours rater les choses que je désire, j'y suis fort habile pour les autres, parce que j'unis deux qualités qui ne sont généralement pas jointes dans un seul être : une certaine perspicacité d'une part,  de l'autre une absence totale d'amour-propre et l'incapacité de tromper un ami. Aussi me suis-je trompé sur ma vocation qui était d'être entremetteur ou témoin dans les duels. C'est du reste souvent la compensation des gens qui échouent à tout pour eux-mêmes, de faire réussir pour les autres. Quant au défaut que vous m'attribuez, et qui est le plus contraire à ma nature ! l' indiscrétion, votre erreur a été probablement causée par ceci : Lors de votre dernière visite, j'ai pensé à une page de vous ( dans Isabelle, je crois ) où vous disiez que Jammes vous plaisait par sa manière de raconter les histoires. Pris d'émulation, je vous en ai conté ou voulu conter quelques-unes. Mais elles avaient trait à des gens que je ne connais pas, à côté de qui j'ai pu dîner une fois et que je n'ai jamais revus. Je ne puis appeler indiscrétion le récit de leurs dires nullement confidentiels.                                                                                            
Afficher l'image d'origine            Hélas, je vois revenir à moi, touchant mes amis, des confidences d'eux qu'ils ont faites à tel qu'ils ont cru discret, qui les a redites à un autre et ainsi de suite. Or, je suis justement celui qui ne ferait pas cela. Je peux porter des jugements plus ou moins sévères sur deux indifférents. Mais sur un ami ( et depuis trois ans, il me semble que vous en êtes un pour moi ), cela me serait impossible. Cher ami, je serais désespéré que pour me montrer que je vous ai persuadé, vous me confiiez quoi que ce soit. J'en serais au contraire malheureux. Et vous, si vous êtes heureux, ayez la force de garder votre bonheur pour vous seul. Il y a déperdition dans la simple confidence. En partageant son bonheur, on ne le multiplie pas, au contraire de ce que Hugo dit si bien pour l'amour maternel. En résumé, je vous supplie de ne me rien dire. Je me figure que je ne pourrais pas vous voir à votre passage à Paris. Voici pourquoi.  En ce moment mes crises ne finissent presque jamais avant une heure avancée de la soirée. Par exemple, à l'heure où vous m'avez vu la dernière fois, personne ne pourrait entrer chez moi. Cela tient à ce que je me suis fatigué pour une personne qui a été opérée ; j'ai dû me plier aux heures que le médecin lui permettait, et mon mal a pris sa revanche comme une oscillation de pendule. Je pense que cela ira en s'améliorant - d'ailleurs il y a des jours - mais si rares - de répit relatif, et je le désire d'autant plus que je n'ai toujours pas reçu mes épreuves de la N.R.F. et que j'aurai " un coup de collier à donner " quand elles arriveront enfin. Surtout ne vous plaignez pas à la N.R.F. de ce retard ; l'imprimeur avait égaré un cahier ; à la N.R.F., on ignorait qui l'avait envoyé, etc. Je me suis déjà plaint, plus peut-être que je n'aurais dû ; je serais donc très fâché que vous ajoutiez vos reproches à mes doléances. Ce serait d'autant plus inutile que l'imprimeur a promis de faire vite.                                        crayonsdecouleur.forumactif.com 
Afficher l'image d'origine            Cher ami, vous me feriez un grand plaisir et vous me montreriez que vous en attendez un petit de mon livre en ne le lisant qu'une fois imprimé, ou du moins quand je vous dirai que les épreuves en sont à un point où il n'y aura plus que des changements insignifiants. Actuellement, ce serait vous donner l'idée la plus fausse. D'autre part, même ces épreuves informes ne sont que les épreuves d'un commencement de volume. Or je publie tout l'ouvrage à la fois, malgré tant de raisons que j'aurais de faire autrement, afin qu'on puisse me juger sur le tout. Donc cent pages, même si elles étaient définitives ( et elles sont loin de l'être ! ) lues à part, iraient à l'encontre de ce à quoi je sacrifie des intérêts fort importants. Que si cela vous amuse - bien que mon oeuvre n'en vaille guère la peine ! - de voir la figure de mon travail progressif, je ne demande pas mieux, une fois que vous connaîtrez le livre imprimé, de vous communiquer les épreuves. Mais après, je vous en prie, pas avant. Bien entendu, s'il y a tel ou tel morceau qui puisse exciter votre curiosité, je vous en communiquerai les épreuves dès qu'elles seront nettes. Mais celles que j'attends n'ont nullement trait à ce qui peut vous amuser et n'a de sens qu'à sa place dans l'ensemble. Pardonnez-moi de tant vous parler et de ma santé et de mon livre, qui tous deux ont si peu d'importance. Mais, bien qu'espérant beaucoup vous voir à votre " passage ", j'ai voulu que vous sachiez que si par hasard je ne le pouvais pas, ce ne serait pas faute du grand désir que j'en ai. Et que si je recule un peu, d'autre part, le moment de vous soumettre mon ouvrage, c'est justement parce que votre impression m'est tellement précieuse. Mais paraîtra-t-il jamais ? Cet imprimeur, qui pendant plus d'un mois dit que s'il ne m'envoie pas d'épreuves c'est parce qu'il n'a pas d'ouvriers, puis après que c'est parce qu'il m'a tout envoyé du 1er volume... La N.R.F., d'autre part, assez peu au courant pour croire qu'il en est ainsi et avoir besoin que je lui rappelle qu'il y a un cahier représentant un bon tiers du volume dont je n'ai pas eu les épreuves pour qu'elle s'en souvienne à son tour ! Enfin j'envoie cahier sur cahier dont je n'ai pas les doubles. Ne se perdront-ils pas en route ? Tout cela, je l'ai dit, écrit et téléphoné à la N.R.F., en l'espèce à Madame Lemarié, il n'y a donc plus à le redire, elle a été très gentille et nous sommes d'accord. Mais il y a eu un moment où j'ai eu bien envie de quitter cet éditeur ( la N.R.F. ) que je préfère à tous, dont l'estime est mon plus grand honneur, pour quelque autre plus modeste, où du moins ma pensée eût été assurée d'être transmise. Enfin, je crois que je vais recevoir pas mal d'épreuves d'un jour à l'autre. Dans l'état de santé où je suis, il ne faut pas trop perdre de temps, d'autant plus que mes manuscrits sont fort peu déchiffrables, que les premières épreuves arriveront toujours n'ayant aucun rapport avec un texte qu'on n'aura pu lire, et que, moi disparu, personne ne s'y retrouverait. Au revoir, cher ami, je ne vous ai parlé que de moi, et pourtant je ne pense qu'à vous.
            Votre admirateur, votre ami,



                                                                                          Marcel Proust 


                                             
                                                                                                     21 novembre 1918
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Résultat de recherche d'images pour "appartement proust paris"            Cher ami,
            ( Et vous le savez bien ) ce serait le plus grand honneur de ma vie. Un honneur douloureux peut-être, car il est si rare qu'un après-midi je me trouve en état de me lever, maintenant. Et ne pas vous entendre ce jour-là !
            Cher ami, votre lettre m'a causé une grande joie ; parce que vous ne me donniez plus depuis si longtemps signe de vie, je vous croyais, volontairement, définitivement, sans raison que je pusse imaginer, sorti de la mienne. J'ai beau être à l'état de vie ralentie, dire tout naturellement d'un ami :
            " Ah ! lui, justement, je l'ai vu tout dernièrement ! "
et quand on me demande quand, calculer et remonter à une date si éloignée que je vois rire ceux qui ne comptent pas le temps à la même échelle que moi, malgré tout, ma pensée toujours concentrée sur vous avait trouvé bien longue la distance que vous aviez mise. Certes, j'ai trop pris dans l'isolement l'habitude d'aimer rien qu'en esprit et en vérité, et mes liens avec vous sont trop impossibles à rompre, pour que l'absence prolongée distende même, relâche, amincisse mon amitié. Tout de même un peu d'amitié pratiquée, effective, eût été douce. Sans savoir quoi que ce soit, j'imagine qu'il y a des choses dans votre vie, comme dans la mienne, douces dans la vôtre, cruelles jusqu'à mourir dans la mienne. Mais le hasard inouï, " Comme un ange cruel qui fouette des soleils ", est que le pèlerin bissextile, le bon Samaritain aux rares apparitions, que vous êtes pour moi, s'éclipse pendant les mois, les années, où l'inertie par exemple des imprimeurs me laisserait tout loisir de le voir, et le jour où des difficultés difficilement surmontables surgissent qui empêchent tout rendez-vous, apparaîtra. Je dois dire que pourtant je les surmonterai et qu'un de ces soirs vous me verrez venir ( mais peut-être vous serez sorti ) rue de la Cure, à moins que vous ne préfériez venir dîner, mais très tard, car je me repose très tard maintenant, près de mon lit ( ou au Ritz " Un oasis d'horreur dans un désert d'ennui ". ) Un taxi dévoué, dont le conducteur est le beau-frère de ma femme de chambre, vous reconduirait rue de la Cure. Ce qui ajoute terriblement aux difficultés de ce rendez-vous est ceci : la maison dans laquelle j'habite vient d'être vendue à un banquier qui va en faire une banque, donc m'expulser. Or un asthmatique ne sait jamais s'il respirera, et peut être à peu près sûr d'étouffer dans un logis nouveau. Or l'état de mon coeur ( physique ) ne me permet plus de faire les frais de crises, par elles-mêmes sans gravité. Moi qui aimais malgré tout tellement la vie, je comprends que la mort est notre seul espoir et donne le courage de marcher jusqu'au soir, si au moins elle n'était pas précédée de déménagement, de la recherche d'un appartement introuvable, et d'ennuis à côté desquels ceux-là ne sont rien.                     
Résultat de recherche d'images pour "swann proust"            Cher ami, j'ai une commission à vous faire de la part de Madame Lemarié. Je ne vous parle pas d'elle dans cette lettre qui est déjà trop longue pour mes forces. Mes rapports avec elle n'ont pas toujours été excellents, et j'ai des remords de lui avoir dit, à sa prière il est vrai, ma pensée toute nue, car elle était malade et je n'aurais pas dû parler ainsi. Toujours est-il que sans l'avoir revue depuis, je suis revenu avec elle à l'expression de mes sentiments de sympathie et de reconnaissance très réelle pour de grandes peines qu'elle a prises pour moi : malheureusement, pour des résultats déplorables. En tout cas tout ceci, confidentiel de vous à moi, ne peut s'expliquer ici. Mais voici où vient la commission dont elle m'a chargé. Elle m'a dit qu'elle vous voyait souvent, et elle voudrait que vous veniez chez elle, car elle voudrait avoir votre avis sur la façon de composer les exemplaires de luxe que je compte faire de mes livres ( j'ai l'autorisation de Gaston Gallimard ), les autres étant retenus d'avance, comme tout ce que publie la N.R.F., par la Société des Bibliophiles. Elle a parfaitement admis mon idée, pour faire ces exemplaires différents, d'adjoindre à un certain nombre des pages de mon manuscrit ou de mes épreuves remaniées ( idée approuvée par Gaston, et cela me fera je pense gagner un peu d'argent ), à d'autres, une reproduction de mon portrait par Blanche. Mais elle voudrait avoir vos conseils sur ce qui vous paraît le mieux comme réalisation. J'avoue que je n'aurais jamais osé vous demander cela ; je vous transmets sa demande. Il est certain qu'en dehors même de votre goût merveilleux, comme un portrait de vous a paru en tête des Caves du Vatican, vous pouvez la renseigner sur la manière dont on devrait reproduire le portrait de Blanche ( à qui je n'ai pas encore demandé
l'autorisation, mais il me l'accordera certainement ; d'ailleurs le portrait se vend en photographie chez Braun )
            J'avais même pensé, comme depuis longtemps Sert veut faire quelque chose pour moi, portrait
( pour lequel je ne peux me fatiguer à poser ), lanterne magique sur mon liège, à lui demander quelque chose de beaucoup plus simple : un dessin pour mettre en tête d'un de ces livres qu'il voulait illustrer. Mais, bien que désirant offrir aux amateurs de livres rares des exemplaires très variés, je crois que je renoncerai à cette dernière idée, car je ne vois pas d'intermédiaire entre un dessin original ( que je ne peux vraiment pas demander à Sert de faire en plusieurs exemplaires ) et la photographie, inutile, d'un dessin. En tout cas, puisque Madame Lemarié ne veut pas des spécialistes que je lui avais proposés, et croit pouvoir vous déranger ( d'ailleurs, elle a raison en croyant que vous en savez plus que tous les spécialistes et en admirant votre goût infini ), c'est la discrétion seule qui ne me fait pas m'associer à sa demande, mais vous la transmettre seulement. Tâchez surtout qu'elle ne vous propose en aucune chose d'attendre le retour ( toujours retardé ) de Gaston. C'est ainsi qu'elle a transformé la N.R.F. en un cabinet de lecture, quatorze personnes se passant de mains en mains Swann ( je cite ce seul exemple ), alors que, si on m'avait dit qu'il était épuisé, ce dont j'étais loin de me douter, et si on l'avait réimprimé, tous les exemplaires qu'on se prête eussent été achetés, ce qui eût été avantageux, non seulement pour moi, mais pour la N.R.F.
            A l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs paraîtra dans un état déplorable, certaines parties n'ayant même pas eu d'épreuves, mais il faut en finir. Je crois que les Pastiches vous feront sourire. Mais ce que je voudrais pouvoir faire paraître ( et ce n'est possible que moi vivant, parce que mes manuscrits sont illisibles et que je n'ai pas encore eu une seule épreuve ), ce sont les derniers volumes, car je voudrais tant que vous les lisiez ; Swann, A l'Ombre des Jeunes filles, etc., sont si minces à côté.
           En tous cas ces volumes-là, si toutefois on me trouve des imprimeurs, ne paraîtront que plus tard, et c'est mieux ainsi, pour ne pas donner au lecteur un aliment indigérable. Mais dans un mois, si on y met un peu de bonne volonté, paraîtront à la fois : A l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, Pastiches et Mélanges
et la réimpression du premier Swann pour que les gens qui ne l'ont pas lu puissent l'acheter en même temps qu'A l'Ombre des Jeunes Filles qui est le deuxième volume de A la Recherche du Temps Perdu. C'est ce que nous avons convenu avec Madame Lemarié. ( Ne lui parlez pas des différends que nous avons eus ensemble, car sa gentillesse extrême doit me les faire oublier ).
            Cher ami, qu'il m'est pénible de vous avoir tant parlé de moi, alors que c'est à vous que je pense sans cesse. Mon moi m'est bien haïssable et je suis bien excédé d'avoir parlé de moi. Je vais me reposer en pensant à vous, à ma tendresse, à mon admiration pour vous.                  


                                                                                         Marcel Proust