lundi 12 septembre 2016

Lennon Foenkinos - Corbeyran - Horne ( Bande Dessinée France )

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                                                        LENNON

            Un nom qui, seul, rassemble un groupe, une musique qui réussit à démoder celle du King Presley. Un homme qui avoue à la psychanalyste, sa confidente tout au long de l'album, sa grande souffrance atténuée lors de la naissance de son deuxième fils Sean. A Liverpool, en Angleterre, le 9 octobre 1940 naît John Winston Ono Lennon : " La nuit de ma propre naissance j'ai entendu le bruit assourdissant des bombardements. '  Ses parents sont musiciens, son père chante, sa mère joue du banjo.  Mais le couple se défait, le père disparaît , mais réapparaît  lors du succès de John, devenu planétaire avec son groupe, les Beattles, et l'argent qui coule  à flots. John Lennon vit néanmoins une enfance assez bourgeoise, sa mère pour qui il dit avoir un amour infini disparaît de son horizon plusieurs années, à son grand désarroi, mais récupéré par Mimi la soeur de sa mère et son époux, il grandit très classiquement jusqu'à la formation de son premier groupe. Les membres changent, puis la rencontre de celui qui passe pour le plus fortuné du groupe Paul Mac Cartney, alors qu'il vit modestement auprès de sa mère atteinte d'un cancer. John Lennon et Paul Mac Cartney ont écrit les plus belles chansons des 4 Garçons dans le vent. Ils sont arrivés un peu comme des ovnis avec leur musique nouvelle, leurs sentiments, leur coiffure et leurs vêtements, ils ont trouvé leur style. L'album est une adaptation du livre paru en 2010 de David Foenkinos. Le groupe tellement riche, tellement connu parcourt la planète, épuisé par la drogue et les très nombreux concerts, le succès qui ne vint qu'assez lentement après leurs premiers contrats en Allemagne. Un jour John convoque très tôt les membres des Beattles et leur annonce " Je suis le Christ ". Les garçons acceptent la nouvelle, sans étonnement. Puis lassés, fâchés ( John et Paul ) ils se séparent, poursuivent des carrières parallèles et John convaincu par un ami, se rend à une exposition de photos, La photographe se nomme Yoko. Ils parlent et reçoivent un temps de leur lit, veulent changer la société "War is over et Peace and Love ". Puis, un jour, un fan, décide d'éliminer John, parce qu'il ne poursuit pas ses idéaux, parce qu'il entend des voix qui lui ordonnent d'accomplir cet acte fatal. Scénarisé et mis en images par Corbeyran et Horne, un bel album, curieux, une présence et un souvenir.


vendredi 9 septembre 2016

Gourmandises in Kâma Sûtra ( Inde )


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echodecythere.com

                                                           Gourmandises

                                          Jour d'agapes en Inde chez les courtisanes. On boit de l'hydromel et on mange des plats épicés. Ainsi :
            A la mélasse - rhum - on mélange du miel - hydromel - de la cardamone, de l'aloès, de la cannelle et du cachou.
           A l'alcool distillé de Maïreya on ajoute du poivre long ( Pippali ), du poivre noir ( Maricha ), du sel gemme ( Salbhâra ) et du Triphalla. A l'aide de feuilles de Kapittha ( wood apple ) ôter l'écume de l'hydromel distillé.
            Dans le vin - Surâ - fermenté et filtré mélanger de la mélasse.
            Les boissons sont accompagnées de trois sortes d'apéritif salés et pimentés, de salades ( Harita ), de plats épicés ( Katuka ), servis dans des feuilles de Shigru ( molinga ptérigosperma ) avec des cardamones.
aloe-vera-bio.org
Afficher l'image d'origine            A la campagne, du vin de raisin est servi..... Les plus raffinés des buveurs aimaient des liqueurs distillées dans lesquelles sont ajoutées des grains de raisin sec, de Pâlasha, de Mâraka - du  poivre noir - de Meda Shringi - aloès - , de Karanjâ, de ficus religiosa ou Kshirav riksha et de Mâlaka
            En été on propose un mélange de sucre fermenté et d'un peu d'écorce de Lodhâ, une pâte de figue sauvage, de seigle du Kalinga, de lotus.... et de fleurs d'Aka jetés dans le vin pour le parfum.
            Quatre sortes de liqueurs sont proposées avec du jus de mangue :
            la première Sahakâra surâ mélangé avec du vin
            la deuxième avec du miel de mélasse
            la troisième à partir de semences,
            la quatrième par distillation.
            Ne pas oublier d'entourer ces boissons de petits mets salés, de légumes acidulés, de sucreries que l'on appelle apéritifs.
            Et... attention à la santé du corps et de l'esprit, ne pas mélanger dans les boissons des produits nuisibles.


                                                       extraits de Kâma Sûtra 



lundi 5 septembre 2016

La malédiction du chat hongrois Irvin Yalom ( document EtatsUnis )



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                                                    La malédiction du chat hongrois
                                             
                                                            Contes de Psychothérapie

            L'épatante Irène, pleine de colère, d'intelligence, elle est chirurgien, veuve inconsolable d'un époux dont elle comprenait les douleurs, la tumeur au cerveau est l'une des plus douloureuses. Elle réfute les conseils habituels sortir, trouver un nouveau compagnon, rentre chez elle et pleure. Elle accepte néanmoins de voir un thérapeute, choisit le Dr Yalom. Et débute une longue série de visites. Accepter ses rêves, accepter d'aller au bout de l'analyse d'images, de situations improbables, plusieurs années durant Irène note ses rêves, apporte ses rêves au psychiatre, demande son aide car dès la fin de son adolescence les morts d'êtres proches et aimés, nombreux la plongent dans l'angoisse de nouvelles rencontres. La deuxième année Irène apporte ce rêve au psychiatre : " Je suis dans un cabinet, dans ce fauteuil. Mais il y a un drôle de mur au milieu de la pièce, entre nous........ Je vois un bout de tissu écossais rouge, puis je distingue une main, un pied........ c'est un mur de corps empilés les uns sur les autres." - Et la sensation de ce rêve, Irêne ?........ - Déplaisante, effrayante......... Irène demande beaucoup, donne peu. Il faudra de nombreuses séances à 150 $ de 50 minutes pour que s'effondre le mur. Pour Irvin Yalom la mort est définitive. Il se présente comme un intellectuel juif, écrit " La croyance religieuse m'a toujours déconcerté " ........ Mais enfant une rencontre dans l'épicerie familiale avec un soldat de la Seconde Guerre mondiale " ...... Il me donna une image toute froissée et pâlie de la Vierge Marie et de Jésus qu'il avait portée sur lui pendant le Débarquement en Normandie....... - Lis ce qu'il y a derrière. - Il n'y a pas d'athées dans les gourbis..... "
            Il y a Paula, Magnolia et les groupes de thérapie, et d'autres traversent ce grand observatoire  qu'est un cabinet de psychiatre et il y a un chat, hongrois. Mengès, monstrueux jeteur de sorts à la propriétaire d'une chatte qui, à la période des chaleurs feule et affole Mengès. C'est alors un amour-chat sauvage, la chatte revient, griffée, mordue, sanguinolente et satisfaite sans doute. Mengès puni, croit-on, apparaît dans des rêves-cauchemars. Car les chats ont plusieurs vies, celle-ci est la neuvième et la dernière, Et une longue discussion entre l'énorme chat Mengès qui croit à la réincarnation, il y a juste un moment de vide complet entre la fin de l'une des vies et le retour. Mais le souvenir des passés reste présent.
            Ce livre est un bon compagnon. Feuilleté ou lu d'une traite, petit et souple. Enrichissant.










vendredi 2 septembre 2016

Pour une nuit d'amour 4/5 fin Emile Zola ( Nouvelle France )

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                                                        Pour une nuit d'amour

                                                                        IV

            Julien marchait dans un cauchemar. Quand il reconnut Colombel sur le lit, il ne s'étonna pas, il trouva cela naturel et simple. Oui, Colombel seul pouvait être au fond de cette alcôve, la tempe défoncée, les membres écartés, en une pose de luxure affreuse.
            Cependant, Thérèse lui parlait longuement. Il n'entendait pas d'abord, les paroles coulaient dans sa stupeur, avec un bruit confus. Puis, il comprit qu'elle lui donnait des ordres, et il écouta. Maintenant, il fallait qu'il ne sortît plus de la chambre, il resterait jusqu'à minuit, à attendre que l'hôtel fût noir et vide. Cette soirée que donnait le marquis les empêcherait d'agir plus tôt ; mais elle offrait en somme des circonstances favorables, elle occupait trop tout le monde pour qu'on songeât à monter chez la jeune fille. L'heure venue, Julien prendrait le cadavre sur son dos, le descendrait et l'irait jeter dans le Chanteclair, au bas de la rue Beau-Soleil. rien n'était plus facile, à voir la tranquillité avec laquelle Thérèse expliquait tout ce plan.
            Elle s'arrêta, puis posant les mains sur les épaules du jeune homme, elle demanda :
            - Vous avez compris, c'est convenu ?
            Il eut un tressaillement.
            - Oui, oui, tout ce que vous voudrez. Je vous appartiens.
            Alors, très sérieuse, elle se pencha. Comme il ne comprenait pas ce qu'elle voulait, elle reprit
            - Embrassez-moi.
            Il posa en frissonnant un baiser sur son front glacé. Et tous deux gardèrent le silence.
            Thérèse avait de nouveau tiré les rideaux du lit. Elle se laissa tomber dans un fauteuil, où elle se reposa enfin, abîmée dans l'ombre. Julien, après être resté un instant debout, s'assit également sur une chaise. Françoise n'était plus dans la pièce voisine, la maison n'envoyait que des bruits sourds, la chambre semblait dormir, peu à peu emplie de ténèbres
            Pendant près d'une heure, rien ne bougea. Julien entendait, contre son crâne, de grands coups qui l'empêchaient de suivre un raisonnement. Il était chez Thérèse, et cela l'emplissait de félicité. Puis, tout d'un coup, quand il venait à penser qu'il y avait là le cadavre d'un homme, au fond de cette alcôve dont les rideaux, en l'effleurant, lui causaient un frisson, il se sentait défaillir. Elle avait aimé cet avorton, Dieu juste ! était-ce possible ? Il lui pardonnait de l'avoir tué ; ce qui lui allumait le sang, c'étaient les pieds nus de Colombel, les pieds nus de cet homme au milieu des dentelles du lit. Avec quelle joie il le jetterait dans le Chanteclair, au bout du pont, à un endroit profond et noir qu'il connaissait bien ! Ils en seraient débarrassés tous les deux, ils pourraient se prendre ensuite. Alors, à la pensée de ce bonheur qu'il n'osait rêver le matin, il se voyait brusquement sur le lit, à la place même où gisait le cadavre, et la place était froide, et il éprouvait une répugnance terrifiée.
            Renversée au fond du fauteuil, Thérèse ne remuait pas. Sur la clarté vague de la fenêtre, il voyait simplement la tache haute de son chignon. Elle restait le visage entre les mains, sans qu'il fût possible de connaître le sentiment qui l'anéantissait ainsi. Était-ce une simple détente physique, après l'horrible qu'elle venait de traverser ? Était-ce un remords écrasé, un regret de cet amant endormi du dernier sommeil ? S'occupait-elle tranquillement de mûrir son plan de salut, ou bien cachait-elle le ravage de la peur sur sa face noyée d'ombre ? Il ne pouvait le deviner.
            La pendule sonna, au milieu du grand silence. Alors, Thérèse se leva lentement, alluma les bougies de sa toilette  ; et elle apparut dans son beau calme accoutumé, reposée et forte. Elle semblait avoir oublié le corps vautré derrière les rideaux de soie rose, allant et venant du pas tranquille d'une personne qui s'occupe, dans l'intimité close de sa chambre. Puis, comme elle dénouait ses cheveux, elle dit sans même se retourner :
            - Je vais m'habiller pour cette fête... Si l'on venait, n'est-ce pas ? vous vous cacheriez au fond de l'alcôve.
            Il restait assis, il la regardait. Elle le traitait déjà en amant, comme si la complicité sanglante qu'elle mettait entre eux les eût habitués l'un à l'autre, dans une longue liaison.       quizz.biz
Qui a peint Portait de Jeanne Hebuterne ?            Les bras levés, elle se coiffa. Il la regardait toujours avec un frisson, tant elle était désirable, le dos nu, remuant paresseusement dans l'air ses coudes délicats et ses mains effilées, qui enroulaient des boucles. Voulait-elle donc le séduire, lui montrer l'amante qu'il allait gagner, afin de le rendre brave ?
            Elle venait de se chausser, lorsqu'un bruit de pas se fit entendre.
            - Cachez-vous dans l'alcôve, dit-elle à voix basse.
            Et, d'un mouvement prompt, elle jeta sur le cadavre raidi de Colombel tout le linge qu'elle avait quitté, un linge tiède encore, parfumé de son odeur.
            Ce fut Françoise qui entra, en disant :
            - On vous attend, Mademoiselle.
            - J'y vais, ma bonne, répondit paisiblement Thérèse. Tiens ! tu vas m'aider à passer ma robe.
            Julien, par un entrebâillement des rideaux, les apercevait toutes les deux, et il frémissait de l'audace de la jeune fille, ses dents claquaient si fort, qu'il s'était pris la mâchoire dans son poing, pour qu'on entendît pas. A côté de lui, sous la chemise de femme, il voyait pendre l'un des pieds glacés de Colombel. Si Françoise, si la mère avait tiré le rideau et s'était heurté au pied de son enfant, ce pied nu qui passait !
            - Prends bien garde, répétait Thérèse, va doucement : tu arraches les fleurs.
            Sa voix n'avait pas une émotion. Elle souriait maintenant, en fille heureuse d'aller au bal. La robe était une robe de soie blanche, toute garnie de fleurs d'églantier, des fleurs blanches au coeur teinté d'une pointe rouge. Et, quand elle se tint debout au milieu de la pièce, elle fut comme un grand bouquet, d'une blancheur virginale. Ses bras nus, son cou nu continuaient la blancheur de la soie.
            - Oh !  que vous êtes belle ! que vous êtes belle ! répétait complaisamment le vieille Françoise
Et votre guirlande, attendez !
            Elle parut chercher, porta la main aux rideaux, comme pour regarder sur le lit. Julien faillit laisser échapper un cri d'angoisse. Mais Thérèse, sans se presser, toujours souriante devant la glace, reprit :
            - Elle est là, sur la commode, ma guirlande. Donne-la moi... Oh ! ne touche pas à mon lit. J'ai mis des affaires dessus. Tu dérangerais tout.
            Françoise l'aida à poser la longue branche d'églantier, qui la couronnait, et dont un bout flexible lui tombait sur la nuque. Puis, Thérèse resta là, un instant encore, complaisamment. Elle était prête, elle se gantait.
            Ah bien ! s'écria Françoise, il n'y a pas de bonnes-vierges si blanches que vous, à l'église !
            Ce compliment fit de nouveau sourire la jeune fille. Elle se contempla une dernière fois et se dirigea vers la porte, en disant :
            - Allons, descendons... Tu peux souffler les bougies.
            Dans l'obscurité brusque qui régna, Julien entendit la porte se refermer et la robe de Thérèse s'en aller, avec le frôlement de la soie le long du corridor. Il s'assit par terre, au fond de la ruelle, n'osant encore sortir de l'alcôve. La nuit profonde lui mettait un voile devant les yeux ; mais il gardait , près de lui, la sensation de ce pied nu, dont toute la pièce semblait glacée. Il était là depuis un laps de temps qui lui échappait, dans un embarras de pensées lourd comme une somnolence, lorsque la porte fut rouverte. Au petit bruit de la soie, il reconnut Thérèse. Elle ne s'avança pas, elle posa seulement quelque chose sur la commode, en murmurant :
            - Tenez, vous ne devez pas avoir dîné... Il faut manger, entendez-vous !
            Le petit bruit recommença, la robe s'en alla une seconde fois, le long du corridor. Julien, secoué, se leva. Il étouffait dans l'alcôve, il ne pouvait plus rester contre ce lit, à côté de Colombel. La pendule sonna huit heures, il avait quatre heures à attendre. Alors, il marcha en étouffant le bruit de ses pas.    pepinieres-gromolard.com
Résultat de recherche d'images pour "fleur blanche coeur rouge"            Une clarté faible, la clarté de la nuit étoilée, lui permettait de distinguer les taches sombres des meubles. Certains coins se noyaient. Seule, la glace gardait un reflet éteint de vieil argent. Il n'était pas peureux d'habitude ; mais, dans cette chambre, des sueurs, par moments, lui inondaient la face. Autour de lui, les masses noires des meubles remuaient, prenaient des formes menaçantes. Trois fois, il crut entendre des soupirs sortirent de l'alcôve. Et il s'arrêtait, terrifié. Puis, quand il prêtait mieux l'oreille, c'étaient des bruits de fête qui montaient, un air de danse, le murmure rieur d'une foule. Il fermait les yeux ; et, brusquement, au lieu du trou noir de la chambre, une grande lumière éclatait, un salon flambant, où il apercevait Thérèse, avec sa robe pure, passer sur un rythme amoureux, entre les bras d'un valseur. Tout l'hôtel vibrait d'une musique heureuse. Il était seul, dans ce coin abominable, à grelotter d'épouvante. Un moment, il recula, les cheveux hérissés : il lui semblait voir une lueur s'allumer sur un siège. Lorsqu'il osa s'approcher et toucher, il reconnut un corset de satin blanc. Il le prit, enfonça son visage dans l'étoffe assouplie par la gorge d'amazone de la jeune fille, respira longuement son odeur, pour s'étourdir.
            Oh ! quels délices ! Il voulait tout oublier. Non, ce n'était pas une veillée de mort, c'était une veillée d'amour. Il vint appuyer le front contre les vitres, en gardant aux lèvres le corset de satin ; et il recommença l'histoire de son coeur. En face, de l'autre côté de la rue, il apercevait sa chambre dont les fenêtres étaient restées ouvertes. C'était là qu'il avait séduit Thérèse dans ses longues soirées de musique dévote. Sa flûte chantait sa tendresse, disait ses aveux, avec un tremblement de voix si doux d'amant timide, que la jeune fille, vaincue, avait fini par sourire. Ce satin qu'il baisait était un satin à elle, un coin du satin de sa peau, qu'elle lui avait laissé, pour qu'il ne s'impatientât pas. Son rêve devenait si net, qu'il quitta la fenêtre et courut à la porte, croyant l'entendre.
            Le froid de la pièce tomba sur ses épaules ; et, dégrisé, il se souvint. Alors, une décision furieuse le prit. Ah ! il n'hésitait plus, il reviendrait la nuit même. Elle était trop belle, elle l'aimait trop. Quand on s'aime dans le crime, on doit s'aimer d'une passion dont les os craquent. Certes, il reviendrait, et en courant, et sans perdre une minute, aussitôt le paquet jeté à la rivière. Et, fou, secoué par une crise nerveuse, il mordait le corset de satin, il roulait sa tête dans l'étoffe, pour étouffer ses sanglots de désir.
            Dix heures sonnèrent. Il écouta. Il croyait être là depuis des années. Alors, il attendit dans l'hébétude. Ayant rencontré sous sa main du pain et des fruits, il mangea debout, avidement, avec une douleur à l'estomac qu'il ne pouvait apaiser. Cela le rendrait fort, peut-être. Puis, quand il eut mangé, il fut pris d'une lassitude immense. La nuit lui semblait devoir s'étendre à jamais. Dans l'hôtel, la musique lointaine se faisait plus claire ; le branle d'une danse secouait par moments le parquet ; des voitures commençaient à rouler. Et il regardait fixement la porte, lorsqu'il aperçut, comme une étoile, dans le trou de la serrure. Il ne se cacha même pas. Tant pis, si quelqu'un entrait !
            - Non, merci, Françoise, dit Thérèse, en paraissant avec une bougie. Je me déshabillerai bien toute seule... Couche-toi, tu dois être fatiguée.
            Elle repoussa la porte, dont elle fit glisser le verrou. Puis, elle resta un instant immobile, un doigt sur les lèvres, gardant à la main le bougeoir. La danse n'avait pas fait monter une rougeur à ses joues. Elle ne parla pas, posa le bougeoir, s'assit en face de Julien. Pendant une demi-heure encore, ils attendirent, ils se regardèrent.
            Les portes avaient battu, l'hôtel s'endormait. Mais ce qui inquiétait Thérèse, c'était surtout le voisinage de Françoise, cette chambre où logeait la vieille femme. Françoise marcha quelques minutes, puis son lit craqua, elle venait de se coucher. Longtemps, elle tourna entre ses draps, comme prise d'insomnie. Enfin une respiration forte et régulière vint à travers la cloison.
            Thérèse regardait toujours Julien, gravement. Elle ne prononça qu'un mot.
            - Allons, dit-elle. Ils tirèrent les rideaux, ils voulurent rhabiller le cadavre du petit Colombel, qui avait déjà des raideurs de pantin lugubre. Quand cette besogne fut faite, leurs tempes à tous deux étaient mouillées de sueur.
            - Allons ! dit-elle une seconde fois.                                                             39marches.wordpress.com
Afficher l'image d'origine            Julien, sans une hésitation, d'un seul effort, saisit le petit Colombel, et le chargea sur ses épaules, comme les bouchers chargent les veaux. Il courbait son grand corps, les pieds du cadavre étaient à un mètre du sol.
            - Je marche devant vous, murmura rapidement Thérèse. Je vous tiens par votre paletot, vous n'aurez qu'à vous laisser guider. Et avancez doucement.
            Il fallait passer d'abord par la chambre de Françoise. C'était l'endroit terrible. Ils avaient traversé la pièce, lorsque l'une des jambes du cadavre alla heurter une chaise. Au bruit, Françoise se réveilla. Ils l'entendirent qui levait la tête, en mâchant de sourdes paroles. Et ils restaient immobiles, elle collée à la porte, lui écrasé sous le poids du corps, avec la peur que la mère ne les surprît charriant son fils à la rivière. Ce fut une minute d'une angoisse atroce. Puis, Françoise parut se rendormir, et ils s'engagèrent dans le corridor, prudemment.
            Mais, là, une autre épouvante les attendait. La marquise n'était pas couchée, un filet de lumière glissait par sa porte entrouverte. Alors, ils n'osèrent plus ni avancer ni reculer. Julien sentait que le petit Julien lui échapperait des épaules, s'il était forcé de traverser une seconde fois la chambre de Françoise. Pendant près d'un quart-d'heure, ils ne bougèrent plus ; et Thérèse avait l'effroyable courage de soutenir le cadavre, pour que Julien ne se fatiguât pas. Enfin le filet de lumière s'effaça, ils purent gagner le rez-de-chaussée. Ils étaient sauvés.
            Ce fut Thérèse qui entrebâilla de nouveau l'ancienne porte cochère condamnée. Et, quand Julien se trouva au milieu de la place des Quatre-Femmes, avec son fardeau, il l'aperçut debout, en haut du perron, les bras nus, toute blanche dans sa robe de bal. Elle l'attendait.



                                                                   V

            Julien était d'une force de taureau. Tout jeune, dans la forêt voisine de son village, il s'amusait à aider les bûcherons, il chargeait des troncs d'arbre sur son échine d'enfant. Aussi portait-il le petit Colombel aussi légèrement qu'une plume. C'était un oiseau sur son cou, ce cadavre d'avorton. Il le sentait à peine, il était pris d'une joie mauvaise, à le trouver si peu lourd, si mince, si rien du tout. Le petit Colombel ne ricanerait plus en passant sous sa fenêtre, les jours où il jouerait de la flûte ; il ne le criblerait plus de ses plaisanteries dans la ville. Et, à la pensée qu'il tenait là un rival heureux, raide et froid, Julien éprouvait le long des reins un frémissement de satisfaction. Il le remontait sur sa nuque d'un coup d'épaule, il serrait les dents et hâtait le pas.
            La ville était noire. Cependant, il y avait de la lumière sur la place des Quatre-Femmes, à la fenêtre du capitaine Pidoux ; sans doute le capitaine se trouvait indisposé, on voyait le profil élargi de son ventre aller et venir derrière les rideaux. Julien, inquiet, filait le long des maisons d'en face, lorsqu'une légère toux le glaça. Il s'arrêta dans le creux d'une porte, il reconnut la femme du notaire Savournin, qui prenait l'air, en regardant les étoiles avec de gros soupirs. C'était une fatalité ; d'ordinaire, à cette heure, la place des Quatre-Femmes dormait d'un sommeil profond. Madame Savournin, heureusement, alla retrouver sur l'oreiller Me Savournin, dont les ronflements sonores s'entendaient du pavé, par la fenêtre ouverte. Et, quand cette fenêtre fut refermée, Julien traversa vivement la place, en guettant toujours le profil tourmenté et dansant du capitaine Pidoux.
            Pourtant il se rassura, dans l'étranglement de la rue Beau-Soleil. Là, les maisons étaient si rapprochées, la pente du pavé si tortueuse, que la clarté des étoiles ne descendait pas au fond de ce boyau, où semblait s'alourdir une coulée d'ombre. Dès qu'il se vit ainsi abrité, une irrésistible envie de courir l'emporta brusquement dans un galop furieux. C'était dangereux et stupide, il en avait la conscience très nette ; mais il ne pouvait s'empêcher de galoper, il sentait encore derrière lui le carré vide et clair de la place des Quatre-Femmes, avec les fenêtres de la notaresse et du capitaine, allumées comme deux grands yeux qui le regardaient. Ses souliers faisaient sur le pavé un tapage tel, qu'il se croyait poursuivi. Puis, tout d'un coup, il s'arrêta. A trente mètres, il venait d'entendre les voix des officiers de la table d'hôte qu'une veuve blonde tenait rue Beau-Soleil. Ces messieurs devaient s'être offert un punch, pour fêter la permutation de quelque camarade. Le jeune homme se disait que, s'ils remontaient la rue, il était perdu ; aucune rue latérale ne lui permettait de fuir, et il n'aurait certainement pas le temps de retourner en arrière. Il écoutait la cadence des bottes et le léger cliquetis des épées, pris d'une anxiété qui l'étranglais. Pendant un instant, il ne put se rendre compte si les bruits se rapprochaient ou s'éloignaient. Mais ces bruits, lentement, s'affaiblirent. Il attendit encore, puis il se décida à continuer sa marche, en étouffant ses pas. Il aurait marché pieds nus, s'il avait osé prendre le temps de se déchausser.
            Enfin Julien déboucha devant la porte de la ville.
            On ne trouve là ni octroi, ni poste d'aucune sorte. Il pouvait donc passer librement/ Mais le brusque élargissement de la campagne le terrifia, au sortir de l'étroite rue Beau-Soleil. La campagne était toute bleue, d'un bleu très doux ; une haleine fraîche soufflait ; et il lui sembla qu'une foule immense l'attendait et lui envoyait son souffle au visage. On le voyait, un cri formidable allait s'élever et le clouer sur place.                                                                                commons.wikimedia.org 
File:Edvard Munch - Workers on their Way Home - Google Art Project.jpg            Cependant, le pont était là. Il distinguait la route blanche, les deux parapets, bas et gris comme des bancs de granit ; il entendait la petite musique cristalline du Chanteclair, dans les hautes herbes. Alors, il se hasarda, il marcha courbé, évitant les espaces libres, craignant d'être aperçu des mille témoins muets qu'il sentait autour de lui. Le passage le plus effrayant était le pont lui-même; sur lequel il se trouverait à découvert, en face de toute la ville, bâtie en amphithéâtre. Et il voulait aller au bout du pont, à l'endroit où il s'asseyait d'habitude, les jambes pendantes, pour respirer la fraîcheur des belles soirées. Le Chanteclair avait, dans un grand trou, une nappe dormante et noire, creusée de petites fossettes rapides par la tempête intérieure d'un violent tourbillon. Que de fois il s'était amusé à lancer des pierres dans cette nappe, pour mesurer aux bouillons de l'eau la profondeur du trou ! Il eut une dernière tension de volonté, il traversa le pont.                                  
            Oui, c'était bien là, Julien reconnaissait la dalle, polie par ses longues stations. Il se pencha, il vit la nappe avec les fossettes rapides qui dessinaient des sourires. C'était là, et il se déchargea sur le parapet. Avant de jeter le petit Colombel, il avait un irrésistible besoin de le regarder une dernière fois. Les yeux de tous les bourgeois de la ville, ouverts sur lui, ne l'auraient pas empêcher de se satisfaire. Il resta quelques secondes face à face avec le cadavre. Le trou de la tempe avait noirci. Une charrette, au loin, dans la campagne endormie, faisait un bruit de gros sanglots. Alors, Julien se hâta ; et, pour éviter un plongeon trop bruyant, il reprit le corps, l'accompagna dans sa chute. Mais il ne sut comment, les bras du mort se nouèrent autour de son cou, si rudement, qu'il fut entraîné lui-même. Il se rattrapa par miracle à une saillie. Le petit Colombel avait voulu l'emmener.
            Lorsqu'il se retrouva assis sur la dalle, il fut pris d'une faiblesse. Il demeurait là, brisé, l'échine pliée, les jambes pendantes, dans l'attitude molle de promeneur fatigué qu'il y avait eue si souvent. Et il contemplait la nappe dormante, où reparaissaient les rieuses fossettes. Cela était certain, le petit Colombel avait voulu l'emmener ; il l'avait serré au cou, tout mort qu'il était. Mais rien de ces choses n'existait plus ; il respirait largement l'odeur de la campagne ; il suivait des yeux le reflet d'argent de la rivière, entre les ombres veloutées des arbres ; et ce coin de la nature lui semblait comme une promesse de paix, de bercement sans fin, dans une jouissance discrète et cachée.
            Puis, il se rappela Thérèse. Elle l'attendait, il en était sûr. Il la voyait toujours en haut du perron ruiné, sur le seuil de la porte dont la mousse mangeait le bois. Elle restait toute droite, avec sa robe de soie blanche, garnie de fleurs d'églantier au coeur teinté d'une pointe de rouge. Peut-être pourtant le froid l'avait prise. Alors, elle devait être remontée à l'attendre dans sa chambre. Elle avait laissé la porte ouverte, elle s'était mise au lit comme une mariée, le soir des noces.
      Ah ! quelle douceur ! Jamais une femme ne l'avait attendu ainsi. Encore une minute, il serait au rendez-vous promis. Mais ses jambes s'engourdissaient, il craignait de s'endormir. Etait-il donc un lâche ? Et, pour se secouer, il évoquait Thérèse à sa toilette, lorsqu'elle avait laissé tomber ses vêtements. Il la revoyait les bras levés, la gorge tendue, agitant en l'air ses coudes délicats et ses mains pâles. Il se fouettait de ses souvenirs, de l'odeur qu'elle exhalait, de sa peau souple, de cette chambre d'épouvantable volupté où il avait bu une ivresse folle. Est-ce qu'il allait renoncer à cette passion offerte, dont il avait un avant-goût qui lui brûlait les lèvres ? Non, il se traînerait plutôt sur les genoux, si ses jambes refusaient de le porter.
            Mais c'était là une bataille perdue déjà, dans laquelle son amour vaincu achevait d'agoniser. Il n'avait plus qu'un besoin irrésistible, celui de dormir, dormir toujours. L'image de Thérèse pâlissait, un grand mur noir montait, qui le séparait d'elle. Maintenant, il ne lui aurait pas effleuré du doigt une épaule, sans en mourir. Son désir expirant avait une odeur de cadavre. Cela devenait impossible, le plafond se serait écroulé sur leurs têtes, s'il était rentré dans la chambre et s'il avait pris cette fille contre sa chair.
            Dormir, dormir toujours, que cela devait être bon, quand on n'avait plus rien en soi qui valût le plaisir de veiller ! Il n'irait plus le lendemain à la poste, c'était inutile ; il ne jouerait plus de la flûte, il ne se mettrait plus à la fenêtre. Alors, pourquoi ne pas dormir tout le temps ? Son existence était finie, il pouvait se coucher. Et il regardait de nouveau la rivière, en tâchant de voir si le petit Colombel se trouvait encore là. Colombel était un garçon plein d'intelligence : il savait pour sûr ce qu'il faisait, quand il avait voulu l'emmener.
            La nappe s'étalait, trouée par les rires rapides de ses tourbillons. Le Chanteclair prenait une douceur musicale, tandis que la campagne avait un élargissement d'ombre d'une paix souveraine. Julien balbutia trois fois le nom de Thérèse. Puis, il se laissa tomber, roulé sur lui-même comme un paquet, avec un grand rejaillissement d'écume. Et le Chanteclair reprit sa chanson dans les herbes.
            Lorsqu'on retrouva les deux corps, on crut à une bataille, on inventa une histoire. Julien devait avoir guetté le petit Colombel, pour se venger de ses moqueries ; et il s'était jeté dans la rivière, après l'avoir tué d'un coup de pierre à la tempe. Trois mois plus tard Mlle Thérèse de Marsanne épousait le jeune comte de Véteuil. Elle était en robe blanche, elle avait un beau visage calme, d'une beauté hautaine.


                                                 
                                                                 FIN

                                                                                     Emile Zola
               
         















mardi 30 août 2016

Anecdotes et Réflexions d'hier pour aujourd'hui 64 Samuel Pepys ( journal Angleterre )

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                                                                                                  1er février 1662

            Ce matin à la maison jusqu'à 11 heures, puis avec le commissaire Pett au bureau. Il resta à écrire, alors que sir William Penn et moi nous promenions dans le jardin. Nous avons parlé de son projet de transférer son fils à Cambridge. A cette fin je veux écrire ce soir à Mr Fairbrother pour qu'il me donne des renseignements sur Mr Burton de Magdalene.
            De là avec Mr Pett chez le peintre. Et nos portraits lui plaisent fort, et à moi aussi. De là nous nous rendons chez la comtesse de Sandwich pour qu'il lui baise les mains. Et je dînai avec elle. Et je lui racontai ( nouvelle rapportée par sir William Penn hier ) qu'un exprès envoyé par milord est arrivé porteur d'une lettre disant que par une grande tempête la jetée d'Alger est détruite, et que beaucoup de leurs navires ont sombré. De sorte que Dieu tout-puissant a maintenant mis fin à cette malheureuse affaire à notre place, ce qui est une excellente nouvelle.
            Au bureau après dîner, sommes restés tard. Puis à la maison, où j'ai écrit des lettres jusque tard des lettres à mon père et au Dr Fairbrother et une lettre courroucée à mon frère John pour ne m'avoir pas écrit. Et au lit.


                                                                                               2 février
                                                                               Jour du Seigneur
            A l'église le matin, puis à la maison et dînai avec ma femme, et tous deux à l'église où quelqu'un d'Oxford nous donna un sermon fort impertinent sur " Jetez votre pain sur les eaux ",
etc. A la maison pour lire, souper et la prière. Et puis au lit.


                                                                                                  3 février
attention-a-la-peinture.com
Afficher l'image d'origine            Après des exercices de musique j'allai au bureau et là, avec les deux sirs William, toute la matinée en affaires. A midi je dînai avec sir William Batten et de nombreux autres amis, car c'était l'anniversaire de son mariage. Entre autres badineries, comme c'était leur troisième année, ils avaient trois pâtés. Celui du milieu était en forme ovale dans un trou ovale à l'intérieur des deux autres, ce qui amusa beaucoup et qu'on appela le mitau, et par-dessus tout il y a eu une grande lutte pour en attraper une cuillerée. Je me souviens que Mrs Milles, la femme du pasteur, en attrapa une pour moi qu'elle me donna, et pour finir Mrs Shipman remplit le pâté à ras bord de vin blanc, au moins une pinte et demie, et le but tout entier à la santé de sir William et de sa femme, la plus grande lampée que j'ai jamais vu une femme boire de ma vie.
            Avant la fin du dîner arriva sir George Carteret, et nous allâmes tous trois au bureau pour travailler jusqu'à la nuit. Et retour chez sir William. J'allai avec sa femme et le reste des dames chez le major Holmes où nous fîmes un beau souper, entre autres d'excellents homards. Je n'en ai encore jamais mangé à cette époque de l'année. Le major est bien logé à Trinity House. Nous restâmes tard et enfin rentrâmes. De mon cabinet nous entendons un grand bruit de réjouissances chez sir William Batten, où on arrachait les rubans à sa femme et à lui.


                                                                                                     4 février

            A la Grand-Salle, où c'était la session des tribunaux. Restai toute la matinée, et à midi chez milord Crew, où dînait un certain Mr Templer, Il semble un homme d'honneur et de talent. Et en parlant de la nature des serpents, il nous raconta que dans certaines terres incultes du Lancashire ils deviennent très grands et se nourrissent d'alouettes, qu'ils attrapent ainsi : ils observent le moment où l'alouette a atteint son plein essor et ils rampent jusqu'à l'endroit qui est juste au-dessous d'elle, et là ils se pose la gueule en l'air et, à ce qu'on suppose, ils jettent leur venin sur l'oiseau, car l'oiseau tombe tout d'un coup pendant qu'il décrit un cercle, et tombe droit dans la gueule du serpent, ce qui est fort étrange. C'est un grand voyageur, et à propos de la tarentule, il dit que tout le temps de la moisson ( époque où elles sont le plus actives ), des violonistes parcourent les champs en tous lieux, attendant d'être engagés par ceux qui sont mordus.
            De là au bureau où je restai tard, et dans mon cabinet, puis au lit, un peu tracassé par la meilleure façon de suivre, à mon avantage, les instructions que le Duc nous a adressées il y a peu, et dont on doit traiter demain matin au bureau. Cet après-midi comme j'arrivais quelqu'un m'a abordé et m'a signifié une assignation de la part d'un certain Field que nous avons fait emprisonner l'autre jour pour quelques propos outrageants qu'il avait tenus à l'égard du bureau. Il en a autant pour d'autres, mais nous l'en punirons.


                                                                                                     5 février

            De bonne heure au bureau Sir George Carteretet et les deux sirs William et moi, seuls, nous examinons les instructions du Duc pour l'organisation de notre bureau. Nous ne lûmes que ce qui concernait nos propres obligations, remettant ce qui concernait les autres officiers à une autre fois. J'ai fait plusieurs propositions favorables à mon dessein, ce qui m'a soulagé.
            A midi, dînai avec sir William Penn, puis, lui, moi et ma femme nous rendîmes au Théâtre. Mais comme il était très tôt nous sommes ressortis prendre du vin du Rhin sucré à côté, et sommes revenus voir " Femme soumise femme acquise ". Très bien joué, Et je regardais ici aussi longuement Mrs Castlemaine qui, malgré sa récente maladie est toujours d'une grande beauté.
            Rentrai et soupai avec sir William Penn et jouai aux cartes avec lui.. Rentrai donc et au lit. En mettant un cataplasme sur mon testicule qui recommence à enfler.


                                                                                                          6 février
                                                                                                                                musimem.com
Afficher l'image d'origine            A mes exercices de musique, puis dans ma cave pour voir mes ouvriers. Je suis fort satisfait des changements que je fais.
            Vers midi arrive mon oncle Thomas pour me demander sa rente. Et je lui ai dit franchement ce que j'en pensais. Nous avons eu une algarade mais j'étais disposé à terminer paisiblement. Je le fis donc dîner avec moi et j'espère obtenir de lui ce que je veux. Après le dîner le barbier est venu me couper les cheveux, puis au bureau où je commence à être rigoureux dans l'exécution de mes obligations et à exiger mes droits, et cela continuera.
            Personne d'autre que sir William Batten et moi ici ce soir, aussi nous nous interrompîmes de bonne heure, et je rentrai à la maison et dans mon cabinet pour mettre des choses en ordre, et au lit. Mon enflure, je crois, commence à disparaître.


                                                                                                         7 février

            Avec mes ouvriers ce matin. Au bout d'un moment, par le fleuve, à Westminster, avec le commissaire Pett, et déposai ma femme à Blackfriars, où on m'apprend que les condamnés de la Tour qui doivent mourir sont arrivés ce matin au Parlement.
            A la Garde-Robe, dîner avec milady, où une civette, un perroquet, des singes et bien d'autres choses sont arrivées de la part de milord, apportées par le commandant Hill qui a dîné avec milady en notre compagnie. De là chez le peintre, et nos portraits me satisfont fort. Rentrai en voiture à la maison où mes menuisiers installent ma cheminée dans la salle à manger, ce qui me satisfait fort. Seulement le cadre qu'ils m'ont fabriqué pour un tableau est si massif et si lourd que je ne sais qu'en faire.
            Ce soir visite de ma cousine Porter. C'est la première fois depuis que nous sommes dans cette partie de la ville, et après elle Mr Hunt. Ils sont restés tous deux un bon moment et puis sont partis.
            Au bout d'un moment, ayant appris que Mr Turner est fort ennuyé de ce que je fais au bureau et parle mal de moi à sir William Penn et à d'autres, je suis fort tracassé et allai me coucher, non que j'aie aucunement peur de lui, mais par l'inclination que j'ai de me tracasser de tout ce qui me contrarie.


                                                                                                 8 février 1662

            Toute la matinée à la cave avec les charbonniers. Transport du charbon de l'ancien réduit au nouveau, ce qui m'a coûté 8 shillings. Mais maintenant que cette cave est prête et nettoyée elle me satisfait beaucoup, plus que tout ce qui a été fait jusqu'ici chez moi. Je prie Dieu de me garder d'y attacher trop d'importance.
            Vers 3 heures, les charbonniers ayant terminé, je suis monté dîner. Ma femme m'avait souvent appelé, mais j'aime tellement m'occuper de ces choses-là que je ne puis m'empêcher de rester avec mes ouvriers pour m'assurer qu'ils font ce que je veux, ce qui est rare quand je n'y suis pas. Et au bureau, et de là allai parler à sir William Penn. Nous fîmes quelques tours dans le jardin, dans la nuit. Il me dit que notre bureau était mal gouverné et que Wood, le marchand de bois, et d'autres étaient de vrais gredins, ce que je suis enclin à croire.
            A la maison, et j'écrivis des lettres à mon père et à mon frère John, et allai au lit. Ayant pris un petit refroidissement, ai l'intention de prendre médecine demain matin.


                                                                                                         9 février
    webmarchand.com                                                                                    Jour du Seigneur
Afficher l'image d'origine            J'ai pris médecine aujourd'hui et suis resté toute la journée dans mon cabinet à parler avec ma femme de la façon dont elle va dépenser 20 livres, que je lui ai depuis longtemps promis de consacrer à des vêtements pour Pâques. Et à composer quelques airs, ce que Dieu me pardonne.
            Le soir, la prière et au lit.


                                                                                                           10 février

            Exercices de musique un bon moment, puis à l'enclos de Saint-Paul. Et là je tombai sur "Les Dignitaires de l'Angleterre " du Dr Fuller. C'est la première fois que je le voyais, de sorte que je m'assis pour le lire, tant et si bien qu'il était 2 heures avant que je songeasse au temps qui passait. Je me levai donc et rentrai dîner fort tracassé ( bien qu'il ait un peu parlé avec moi de ma famille et de mes armes ) il ne dise rien du tout, ni ne fasse mention de nous, dans les comtés de Cambridge ou du Norfolk. Mais je crois qu'en effet notre famille n'a jamais été importante.
            A la maison tout l'après-midi, et le soir, au lit.


                                                                                                              11 février

            Musique, puis visite de mon frère Tom. Je lui ai parlé de vendre Stiltoe, ce à quoi il consent, et je crois que ce sera le meilleur parti qu'il puisse prendre, puisqu'il a besoin d'argent et n'a pas l'intention de se marier.
            Dînai à la maison, puis au bureau à l'après-midi. A la maison pour f févaire de la musique, l'esprit rempli des changements de notre jardin et de ce que je veux arranger au bureau à l'avantage de mes commis, ce qui, à ce que je vois, tracasse fort Mr Turner. Je n'ai, moi-même, pas l'esprit en repos, mais j'espère par degrés y parvenir. Le soir j'ai commencé à composer des chansons, et je commence par Ne contemplez pas les cygnes. Et au lit.


                                                                                                               12 février

            Ce matin, jusqu'à 4 heures de l'après-midi, je suis sorti m'occuper de nombreuses affaires très considérables chez Me Phillips, l'homme de loi, à Westminster chez milord Crew, à la Garde-Robe, etc. Puis à la maison pour dîner, heureux de mon travail de la journée, regrettant qu'il  n'en soit pas de même tous les jours. Ensuite dans mon cabinet, j'ai préparé mes écritures pour demain, dans l'attente de la venue de mon oncle Thomas. Et à ma musique, et au lit.
            Ce soir j'ai reçu 100 merluches que m'envoie Mr Adis.


                                                                                                               13 février 1662
                                                                                                                              lejardindefaerie.canalblog.com
Afficher l'image d'origine            Après la musique arrive mon cousin Tom Pepys, l'exécuteur testamentaire. Il est resté avec moi plus de deux heures à parler du différend entre mon oncle Thomas et moi, ce qu'on peut faire pour nous raccommoder. J'ai espoir que nous pourrons y parvenir malgré tout. Puis dîner et arriver Mr Kinward et avec sir William Penn nous parcourûmes sa maison pour trouver quelles pourraient être les meilleurs innovations et changements.
            Retour à la maison où Mr Blackborne, que je n'ai pas vu depuis longtemps, était venu parler. Entre autres sujets il m'entretient sans ambages de la corruption de tous nos officiers du Trésor. Ils ne paient presque jamais aucune somme sans prélever au moins 10 %. L'autre jour pour un simple transfert de 200livres à certains comtés, ils ont pris 15 livres, ce qui est fort étrange. Puis au bureau jusqu'au soir, et à la maison à écrire des lettres à envoyer par la poste pour quantités d'affaires, et au lit. Hier soir est morte la reine de Bohême.


                                                                                                                 14 février
                                                                                                 Saint Valentin
            J'ai fait exprès aujourd'hui de ne pas me faire voir chez sir William Batten, parce que je ne voulais pas de sa fille pour ma Valentine, ce qu'elle a été l'année dernière, car nous sommes moins amis qu'auparavant. Ce matin arrive Mr Bowyer,qui a été le Valentin de ma femme ( ce dont j'ai bien ri intérieurement ) ayant caché son visage toute la matinée pour ne pas voir les peintres qui travaillaient à dorer ma cheminée et les tableaux de mon salon.
            Au bout d'un moment, ma femme, lui et moi sommes allés en voiture à Westminster, laissant en route chez Tom et chez le père de ma femme quelques merluches, et elle en apporta aussi quelques-unes chez papa Bowyers, où elle était restée pendant que je me promenais dans la Grand-Salle. Je rencontrai là le sergent Pierce et le pris à part pour boire une chope de bière. Il me raconta les choses les plus ignobles sur Mr Montagu et son domestique Eschar, partis criblés de dettes, j'en suis honteux et tracassé, mais heureux d'en être informé. Il croit qu'il a laissé 1 000 livres à payer à milord et qu'il n'a pas utilisé pour milord 3 000 livres sur les 5 000, et qu'il est hors d'état de rendre compte d'aucune partie de cet argent.
            Ma femme et moi dîner à la Garde-Robe, puis causer avec milady, et en voiture car il pleuvait fort. Rentrés à la maison. Puis travail et au lit.


                                                                               à suivre......
                                                                                                       15 fév.......

                       Avec les deux.......
         











                                    


              

samedi 27 août 2016

Pour une nuit d'amour 3/4 Emile Zola ( nouvelle France )

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francemusique.fr

                                             
                                                        Pour une nuit d'amour

                                                                              III

            Toute petite, Thérèse Marsanne prit Colombel pour souffre-douleur. Il était son aîné de six mois à peine  et Françoise, sa mère, avait achevé de l'élever au biberon, pour la nourrir. Plus tard, grandi dans la maison, il y occupa une position vague, entre domestique et camarade de jeux de la jeune fille.
            Thérèse était une enfant terrible. Non qu'elle se montrât garçonnière et bruyante. Elle gardait, au contraire, une singulière gravité, qui la faisait considérer comme une demoiselle bien élevée, par les visiteurs auxquels elle adressait de belles révérences. Mais elle avait des inventions étranges : elle éclatait brusquement en cris inarticulés, en trépignements fous, lorsqu'elle était seule ; ou bien elle se couchait sur le dos, au milieu d'une allée du jardin, puis restait là, allongée, refusant obstinément de se lever, malgré les corrections qu'on se décidait à lui administrer parfois.
            Jamais on ne savait ce qu'elle pensait. Déjà, dans ses grands yeux d'enfant, elle éteignait toute flamme ; et, au lieu de ces clairs miroirs où l'on aperçoit si nettement l'âme des fillettes, elle avait deux trous sombres, d'une épaisseur d'encre, dans lesquels il était impossible de lire.
            A six ans, elle commença à torturer Colombel; Il était petit et chétif. Alors, elle l'emmenait au fond du jardin, sous les marronniers, à un endroit assombri par les feuilles, et elle lui sautait sur le dos, elle se faisait porter. C'étaient des chevauchées d'une heure, autour d'un large rond-point. Elle le serrait au cou, lui enfonçait des coups de talon dans les flancs, sans le laisser reprendre haleine. Il était le cheval, elle était la dame. Lorsque, étourdi, il semblait prêt de tomber, elle lui mordait une oreille au sang, se cramponnait d'une étreinte si furieuse, qu'elle lui entrait ses petits ongles dans la chair. Et le galop reprenait, cette reine cruelle de six ans passait entre les arbres, les cheveux au vent, emportée par le gamin qui lui servait de bête.
            Plus tard, en présence de ses parents, elle le pinçait et lui défendait de crier, sous la continuelle menace de le faire jeter à la rue, s'il parlait de leurs amusements. Ils avaient de la sorte une existence secrète, une façon d'être ensemble, qui changeait devant le monde. Quand ils étaient seuls, elle le traitait en joujou, avec des envies de le casser, curieuse de savoir ce qu'il y avait dedans. N'était-elle pas marquise, ne voyait-elle pas les gens à ses pieds ? Puisqu'on lui laissait un petit homme pour jouer, elle pouvait bien en disposer à sa fantaisie. Et, comme elle s'ennuyait de régner sur Colombel, loin de tous les yeux, elle s'offrait ensuite le plaisir plus vif de lui allonger un coup de pied ou de lui enfoncer une épingle dans le bras, au milieu d'une nombreuse compagnie, en le magnétisant de ses yeux sombres, pour qu'il n'eût même pas un tressaillement.
Afficher l'image d'origine           Colombel supporta cette existence de martyr, avec des révoltes muettes qui le laissaient tremblant, les yeux à terre, afin d'échapper à la tentation d'étrangler sa jeune maîtresse. Mais il était lui-même de tempérament sournois. Cela ne lui déplaisait pas d'être battu. Il y goûtait une récréation âpre, s'arrangeait parfois pour se faire piquer, attendait la piqûre avec un frisson furieux et satisfait de sentir le coup d'épingle ; et il se perdait alors dans les délices de la rancune. D'ailleurs, il se vengeait déjà, se laissait tomber sur des pierres, entraînant Thérèse, sans craindre de se casser un membre, enchanté quand elle attrapait une bosse. S'il ne criait pas, lorsqu'elle le piquait devant le monde, c'était pour que personne ne se mît entre eux. Il y avait simplement là une affaire qui les regardait, une querelle dont il entendait sortir vainqueur, plus tard.
            Cependant, le marquis s'inquiéta des allures violentes de sa fille. Elle ressemblait, disait-on, à un de ses oncles, qui avait mené une vie terrible d'aventures, et qui était mort assassiné dans un mauvais lieu, au fond d'un faubourg. Les Marsanne avaient ainsi, dans leur histoire, tout un filon tragique ; des membres naissaient avec un mal étrange, de loin en loin, au milieu de la descendance d'une dignité hautaine ; et ce mal était connu comme un coup de folie, une perversion des sentiments, une écume mauvaise qui semblait pour un temps épurer la famille. Le marquis, par prudence, crut donc devoir soumettre Thérèse à une éducation énergique, et il la plaça dans un couvent, où il espérait que la règle assouplirait sa nature. Elle y resta jusqu'à dix-huit ans.
            Quand Thérèse revint, elle était très sage et très grande. Ses parents furent heureux de constater chez elle une piété profonde. A l'église, elle demeurait abîmée, son front entre les mains. Dans la maison, elle mettait un parfum d'innocence et de paix. On lui reprochait un seul défaut : elle était gourmande, elle mangeait du matin au soir des bonbons, qu'elle suçait les yeux à demi-clos, avec un petit frisson de ses lèvres rouges. Personne n'aurait reconnu l'enfant muette et entêtée, qui revenait du jardin en lambeaux, sans vouloir dire à quels jeux elle s'était déchirée ainsi. Le marquis et la marquise, cloîtrés depuis quinze ans au fond du grand hôtel vide, crurent devoir rouvrir leur salon. Ils donnèrent quelques dîners à la noblesse du pays. Ils firent même danser. Leur dessein était de marier Thérèse. Et, malgré sa froideur, elle se montrait complaisante, s'habillait et valsait, mais avec un visage si blanc, qu'elle inquiétait les jeunes hommes qui se risquaient à l'aimer.
            Jamais Thérèse n'avait reparlé du petit Colombel. Le marquis s'était occupé de lui et venait de la placer chez Me Savournin, après lui avoir fait donner quelque instruction. Un jour, Françoise, ayant amené son fils, le poussa devant elle, en rappelant à la jeune fille son camarade d'autrefois. Colombel était souriant, très propre, sans le moindre embarras. Thérèse le regarda tranquillement, dit qu'elle se souvenait en effet, puis tourna le dos. Mais huit jours plus tard, Colombel revint, et bientôt il avait repris ses habitudes anciennes. Il entrait chaque soir à l'hôtel, au sortir de son étude, apportait des morceaux de musique, des livres, des albums. On le traitait sans conséquence, on le chargeait des commissions, comme un domestique ou un parent pauvre. Il était une dépendance de la famille. Aussi le laissait-on seul auprès de la jeune fille, sans songer à mal. Comme jadis, ils s'enfermaient ensemble dans les grandes pièces, ils restaient des heures sous les ombrages du jardin. A la vérité, ils n'y jouaient plus les mêmes jeux. Thérèse se promenait lentement, avec le petit bruit de sa robe dans les herbes. Colombel, habillé comme les jeunes gens riches de la ville, l'accompagnait en battant la terre d'une canne souple qu'il portait toujours.                                                   ville-colomiers.fr
Afficher l'image d'origine            Pourtant, elle redevenait reine et il redevenait esclave. Certes, elle ne le mordait plus, mais elle avait une façon de marcher près de lui, qui, peu à peu, le rapetissait encore, le changeait en un valet de cour, soutenant le manteau d'une souveraine. Elle le torturait par ses humeurs fantasques, s'abandonnait en paroles affectueuses, puis se montrait dure, simplement pour se récréer. Lui, quand elle tournait la tête, coulait sur elle un regard luisant, aigu comme une épée, et toute sa personne de garçon vicieux s'allongeait et guettait, rêvant une traîtrise.
            Un soir, sous les ombrages lourds des marronniers, ils se promenaient depuis longtemps, lorsque Thérèse, un instant silencieuse, lui demanda d'un air grave :
            - Dites donc, Colombel, je suis lasse. Si vous me portiez, vous vous souvenez, comme autrefois ?
            Il eut un léger rire. Puis, très sérieux, il répondit :
            - Je veux bien, Thérèse.
            Mais elle se remit à marcher, en disant simplement :
            - C'est bon, c'était pour savoir.
            Ils continuèrent leur promenade. La nui tombait, l'ombre était noire sous les arbres. Ils causaient d'une dame de la ville qui venait d'épouser un officier. Comme ils s'engageaient dans une allée plus étroite, le jeune homme voulut s'effacer; pour qu'elle passât devant lui ; mais elle le heurta violemment, le força de marcher le premier. Maintenant, tous deux se taisaient.
            Et, brusquement, Thérèse sauta sur l'échine de Colombel, avec son ancienne élasticité de gamine féroce.
            - Allons, va ! dit-elle, la voix changée, étranglée par sa passion d'autrefois.
            Elle lui avait arraché sa canne, elle lui en battait les cuisses. Cramponnée aux épaules, le serrant à l'étouffer entre ses jambes nerveuses d'écuyère, elle le poussa follement dans l'ombre noire des verdures. Longtemps, elle le cravacha, activa sa course. Le galop précipité de Colombel s'étouffait sur l'herbe. Il n'avait pas prononcé une parole, il soufflait fortement, se roidissait sur ses jambes de petit homme, avec cette grande fille dont le poids tiède lui écrasait le cou.
           Mais quand elle lui cria :
           - Assez ! Il ne s'arrêta pas. Il galopa plus vite, comme emporté par son élan. Les mains nouées en arrière, il la tenait aux jarrets, si fortement qu'elle ne pouvait sauter.C'était le cheval maintenant qui s'enrageait et enlevait la maîtresse. Tout d'un coup, malgré les cinglements de canne et les égratignures, il fila vers un hangar, dans lequel le jardinier serrait ses outils. Là, il la jeta par terre, et il la viola sur de la paille. Enfin, son tour était venu d'être le maître.
            Thérèse pâlit davantage, eut les lèvres plus rouges et les yeux plus noirs. Elle continua sa vie de dévotion. A quelques jours de distance, la scène recommença : elle sauta sur le dos de Colombel, voulut le dompter, et finit encore par être jetée dans la paille du hangar. Devant le monde, elle restait douce pour lui, gardait une condescendance de grande soeur. Lui, était aussi d'une tranquillité souriante. Ils demeuraient, comme à six ans, des bêtes mauvaises, lâchées et s'amusant en secret à se mordre. Aujourd'hui, seulement, le mâle avait la victoire, aux heures troubles du désir.
            Leurs amours furent terribles. Thérèse reçut Colombel dans sa chambre. Elle lui avait remis une clé de la petite porte du jardin, qui ouvrait sur la ruelle des remparts. La nuit, il était obligé de traverser une première pièce, dans laquelle couchait justement sa mère. Mais les amants montraient une audace si tranquille, que jamais on ne les surprit. Ils osèrent se donner des rendez-vous en plein jour. Colombel venait avant le dîner, attendu par Thérèse, qui fermait la fenêtre, afin d'échapper aux regards des voisins. A toute heure, ils avaient le besoin de se voir, non pour se dire les tendresses des amants de vingt ans, mais pour reprendre le combat de leur orgueil. Souvent une querelle les secouait, s'injuriant l'un l'autre à voix basse, d'autant plus tremblants de colère, qu'ils ne pouvaient céder à l'envie de crier et de se battre.
            Justement, un soir, avant le dîner, Colombel était venu. Comme il marchait par la chambre, nu-pieds encore et en manches de chemise, il avait eu l'idée de saisir Thérèse, de la soulever ainsi que font les hercules de foire, au début d'une lutte. Thérèse voulut se dégager, en disant :
            - Laisse, tu sais que je suis plus forte que toi. Je te ferais du mal.
            Colombel eut un petit rire.
             - Eh bien ! fais moi du mal, murmura-t-il.
             Il la secouait toujours, pour l'abattre. Alors, elle ferma les bras. Ils jouaient souvent à ce jeu, par un besoin de bataille. Le plus souvent, c'était Colombel qui tombait à la renverse sur le tapis, suffoqué, les membres mous et abandonnés Il était trop petit, elle le ramassait, l'étouffait contre elle d'un geste de géante.
             Mais, ce jour-là, Thérèse glissa sur les genoux, et Colombel, d'un élan brusque, la renversa. Lui, debout, triomphait.                                                                             delcampe.net 
Résultat de recherche d'images pour "course femme tableau 1900"            - Tu vois bien que tu n'es pas la plus forte, dit-il avec un rire insultant.
            Elle était devenue livide. Elle se releva lentement, et, muette, le reprit, agitée d'un tremblement de colère, que lui-même eut un frisson. Oh ! l'étouffer, en finir avec lui, l'avoir là inerte, à jamais vaincu ! Pendant une minute, ils luttèrent sans une parole, l'haleine courte, les membres craquant sous leur étreinte. Et ce n'était plus un jeu. Un souffle froid d'homicide battait sur leurs têtes. Il se mit à râler. Elle, craignant qu'on ne les entendît, le poussa dans un dernier et terrible effort. La tempe heurta l'angle de la commode, il s'allongea lourdement par terre.
            Thérèse, un instant, respira. Elle ramenait ses cheveux devant la glace, elle défripait sa jupe, en affectant de ne pas s'occuper du vaincu. Il pouvait bien se ramasser tout seul. Puis, elle le remua du pied. Et, comme il ne bougeait toujours pas, elle finit par se pencher, avec un petit froid dans les poils follets de sa nuque. Alors elle vit le visage de Colombel d'une pâleur de cire, les yeux vitreux, la bouche tordue. A la tempe droite, il y avait un trou ; la tempe s'était défoncée contre l'angle de la commode. Colombel était mort.
            Elle se leva, glacée. Elle parla tout haut, dans le silence.
            - Mort ! le voilà mort, à présent !
           Et, tout d'un coup, le sentiment de la réalité l'emplit d'une angoisse affreuse. Sans doute, une seconde, elle avait voulu le tuer. Mais c'était bête, cette pensée de colère. On veut toujours tuer les gens quand on se bat ; seulement, on ne les tue jamais, parce que les gens morts sont trop gênants. Non, non, elle n'était pas coupable, elle n'avait pas voulu cela. Dans sa chambre, songez donc !
            Elle continuait à parler à voix haute, lâchant des mots entrecoupés.
            - Eh bien ! c'est fini... Il est mort, il ne s'en ira pas tout seul.
            A la stupeur froide du premier moment, succédait en elle une fièvre qui lui montait des entrailles à la gorge, comme une onde de feu. Elle avait un homme mort dans sa chambre. Jamais elle ne pourrait expliquer comment il était là, les pieds nus, en manche de chemise, avec un trou à la tempe. Elle était perdue.
            Thérèse se baissa, regarda la plaie. Mais une terreur l'immobilisa au-dessus du cadavre. Elle entendait Françoise, la mère de Colombel, passer dans le corridor. D'autres bruits s'élevaient, des pas, des voix, les préparatifs d'une soirée qui devait avoir lieu là. L'imbécile d'en face l'aimait d'une tendresse de dogue enchaîné, qui lui obéirait jusqu'au crime. D'ailleurs, elle le récompenserait de tout son coeur, de toute sa chair. Elle ne l'avait pas aimé, parce qu'il était trop doux ; mais elle l'aimerait, elle l'achèterait à jamais par le don loyal de son corps, s'il touchait au sang pour elle. Ses lèvres rouges eurent un petit battement, comme à la saveur d'un amour épouvanté dont l'inconnu l'attirait.
            Alors, vivement, ainsi qu'elle aurait pris un paquet de linge, elle souleva le corps de Colombel, qu'elle porta sur le lit. Puis, ouvrant la fenêtre, elle envoya des baisers à Julien.

*         

                                                                             à suivre  fin Chapitres IV/V

            Julien marchait dans....../















                  
















     







         





































vendredi 26 août 2016

Le jardin d'Epicure Irvin Yalom ( document EtatsUnis )



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                                                      Le jardin d'Epicure
                                        
                                                  Regarder le Soleil en face

            Epicure ( autour des années 300 avt JC, après la mort de Platon ) était " ... concerné par la conquête de la quiétude, ataraxie ". Il pensait que la philosophie soignait l'esprit ( l'âme ) tel un médecin le corps. Et surtout la grande peur de la mort. C'est le sujet de l'ouvrage du psychanalyste de Stanford. Il aborde le dernier tournant de sa vie et sa réflexion et l'angoisse de ses très nombreux patients notamment ceux atteints d'un cancer lui ont fourni la matière de ce livre assez déconcertant.
Cette peur atteint à différents âges de la vie, 15 ans puis à partir de 60 ans, lorsque est entamée la dernière courbe de la vie. Et cette peur se manifeste de différentes façons. Les rêves, l'oubli. Yalom cite Kundera " Le plus terrifiant dans la mort n'est pas la perte de l'avenir, mais la perte du passé.... "
Yalom est très attaché aux rêves et regrette que les jeunes thérapeutes s'en éloignent. La peur de la mort s'infiltre dans les vies nocturnes. Hypnos et Thanatos sont liés. " Il faut parfois être fin limier pour révéler une angoisse de mort.... " Parlant des symptômes de Julia il cite Nietzsche ".....  Consommez votre vie, et mourrez au bon moment ".ou Zorba le Grec " Ne laissez rien à la mort qu'un château consumé, " et Sartre " ..... j'allais doucement vers ma fin...... sûr que le dernier élan de mon coeur s'inscrirait sur la dernière page du dernier tome de mes oeuvres et que la mort ne prendrait qu'un mort. " La  prise de conscience de ce moment tellement dans l'actualité, peut-elle aider ?  Moments confondants. Chacun trouve une ligne, une pensée, un regard sur sa propre histoire. Lecture prudente de cet ouvrage, sujet troublant, passionnant si'on n'est pas dépressif.
            

mardi 23 août 2016

Le bourreau de l'amour Irvin Yalom ( Document USA)



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            Une vie de thérapeute. Quelques années de dix patients, une heure, rarement dépassée, chaque semaine. Parfois des rendez-vous imprévus, lorsque la douleur est trop forte. " Tant de désirs.... Et tant de peine. Si proches de la surface prêts à jaillir...... Souffrance existentielle.... " Thelma rencontre le Dr Yalom afin qu'il l'aide à surmonter un amour obsessionnel voué à un ancien thérapeute, beaucoup plus jeune qu'elle. Et le Dr Yalom n'aime pas traiter les histoires d'amour. Il nous l'explique. Mais les complexités sont telles qu'il vaut mieux lire la totalité de l'histoire sachant que le premier thérapeute eut aussi des problèmes personnels à résoudre même lorsque Thelma lui téléphonait à toute heure et laissait de nombreux messages sur son répondeur. La relation de Thelma avec son thérapeute n'est pas tragique. " Si le viol était légal ".  Carlos atteint d'un cancer baiserait toutes les femmes pour vivre,  repousser la mort, freiné par les désastres de la chimiothérapie les heures de thérapie de groupe l'aideront à accepter l'inéluctable. - La femme obèse - " ..... Les maîtres du zen aspirent sans fin à la sérénité...... Pour le psychothérapeute, ce domaine, ce programme inépuisable d'amélioration de soi dont on ne voit jamais la fin, s'appelle dans le jargon du métier contre-transfert..... " Betty pesait 125 kilos pour 1m69 et " ..... A l'instant où je la vis diriger la masse.... vers mon élégant fauteuil high-tech, je sus que m'attendait une sacrée épreuve de contre-transfert..... " Yalom trouve insupportable l'obésité. Betty n'a jamais réussi à maigrir, continue a se nourrir selon ses désirs.  Entre avancées et régressions la patiente et le thérapeute, vont gagner la bataille. L'une des dernières histoires " A la recherche du rêveur " Marvin a inscrit sur un long rouleau le rapport précis entre ses migraines et sa vie sexuelle. Marvin est comptable, petit, joufflu et porte un grand intérêt aux lunettes. Le Dr Yalom lui a demandé de lui raconter ses rêves. Il les note et les lui apporte, sceptique. Et pourtant un rêve aide le thérapeute à comprendre que ce n'est pas le sexe qui pose problème à Marvin, mais des raisons beaucoup plus profondes. Un rêveur se tient peut-être très profondément caché, il apparaît parfois en nous imposant un rêve, indéchiffrable, crypté ?