samedi 4 février 2012

Tendre comme le souvenir Lettres à Madeleine Guillaume Apollinaire ( Correspondance France )



Apollinaire
Vlaminck                     Le 1er janvier 1915 Madeleine Pagès  rencontre Guillaume Apollinaire dans  le train
                  qui de Nice la ramène à Marseille avant de retrouver sa famille à Oran, le poète quitte Lou, il
                  rejoint Nîmes où il fait ses classes, engagé volontaire. Amour de rêve qui soutient Apollinaire
                  dans les tranchées, auprès des morts et des blessés. 18 mois d'une relation voulue idéale, de sa
                  vie dans les tranchées. 
                  Extraits.
             
                 

                  16 avril 1915 ( carte postale )

                  Mademoiselle,

                  Je n'ai pas pu vous envoyer mon livre de vers, parce que mon éditeur est aux Armées comme moi et que sa maison est fermée. Je vous l'enverrai dès que je pourrai. Vous souvenez-vous de moi entre Nice et Marseille, au 1er janvier ?
                  Mes hommages très respectueux.
                  Je vous baise la main.
                                                            
                                                                   Guillaume Apollinaire 

Envoi du Brigadier Gui de Kostrowitzky
           38è d'Artillerie de Campagne
                           45è batterie 
                     Secteur Postal 59


                    
                  5 mai 1914   ( pour 1915 )

                  Mademoiselle,
                  
                  Quelle extraordinaire surprise m'attendait hier soir vers dix heures pendant une incroyable canonnade agrémentée de fusillades et cependant que tournait le moulin à café (mitrailleuse). J'étais encore à cheval et dans la nuit noire de la forêt où nous vivons dans des huttes, le vaguemestre me crie : " Un paquet d'Algérie pour toi. "
                  Et le gentil colis oranais était là tandis que pleuvaient les 120 et les 88 autrichiens et les 77 boches. Caisson mignon tout chargé d'obus délicieux et pacifiques ! Je ne sais comment vous remercier personnellement. Mais en attendant que l'occasion s'en présente comme je n'ai pas profité seul du gracieux envoi je vous envoie les remerciements de tous les gradés de la batterie qui comme moi ont goûté aux cigares et comme moi les ont déclarés exquis..
                   Et maintenant assis sur un sac d'avoine écrivant sur un tronc d'arbre, je vous revois petite voyageuse discrète aux longs cils, au visage expressif. Quelques heures dans un train ! Un merveilleux souvenir et la guerre comme décor avec la pluie tandis qu'il tonne désespérément et à mourir du côté de
Perthes. Ici, c'est maintenant plus calme qu'hier soir, un obus passe parfois en miaulant au-dessus de ma hutte.
                   ... Je reprends ma lettre, discrète et lointaine messagère de la belle Afrique ensoleillée ; la pluie, le vent sont tout à fait tombés. La forêt m'entoure avec ses noirs repaires. Entre les branches voici le ciel qui me donne la tendre impression d'un oeil bleu-noir, immense et fidèle.
                   C'est ici l'ultime limite de la France guerrière. L'artillerie est tout près des tranchées des fantassins qui ici sont à 60 mètres des tranchées allemandes. Pas un arbre qui ne conserve la trace d'un éclat d'obus, des troncs sont brisés  mâchés pour ainsi dire comme de mon temps les porte-plume des écoliers...

                                                    Voici quelques pauvres fleurettes
                                                    De merisier et de lilas...
                                                    Si Mai, chez vous, a plus de fêtes
                                                    Chez nous il a bien plus d'éclats
                                                    Mais ce sont nos seules fleurettes :
                                                    Brins de merise et de lilas...

                   Je reprends ma lettre pr la 3è fois à la lueur d'une bougie . Durant ce temps le vaguemestre m'a apporté à moi aussi un brin de lilas, celui de votre gentille lettre et avant tout, je dois répondre à votre post-scriptum.Je ne sais rien du village qui vous intéresse. D'ailleurs, je ne suis pas dans son secteur. Il ne nous est point permis d'envoyer des cartes reproduisant de vues  des régions où nous sommes ; je suis plus près de la Cathédrale, le sol est marneux.
                   Je n'ai pas osé vous écrire plus tôt, n'ayant pu tenir la promesse que je vous avais faite de vous envoyer Alcools, mon livre de vers. Néanmoins - et je vous le dis bien franchement - j'ai souvent, très souvent pensé à vous. Je suis si loin que je puis bien le dire sans vous choquer.
                    Votre lettre a mis dix jours à me parvenir et maintenant que j'ai votre gentille promesse je n'aurai de réponse que dans 20 jours ou un mois ! Donc écrivez-moi un peu plus souvent, moi, je vous écrirai aussi le plus souvent que je pourrai, si vous voulez bien et dans ma prochaine lettre je vous parlerai, de ma vie, des tranchées, de mon cheval Loulou et de poésie aussi, s'il reste de la place.
                     A moins que... un trop long silence ne vous renseigne suffisamment et je mets à vos pieds, Mademoiselle, les hommages très respectueux de
                                                                               Guillaume Apollinaire













































                                               Voici quelques pauvres fleurettes











  


















jeudi 2 février 2012

L'horloge Charles Baudelaire ( Poème en prose France )



Baudelaire peint par Courbet


                                                 Baudelaire a écrit deux versions de l'Horloge, l'une en vers l'autre en prose.
                                                 Thème différent. Ce dernier présenté ici est l'un des neuf textes parus en
                                                 1861 dans La Revue Fantaisiste ( 1er nov )


                                                 L'HORLOGE


                                                 Les Chinois voient l'heure dans l'oeil des chats.
                                                 Un jour un missionnaire, se promenant dans la banlieue de Nankin,
                                 s'aperçut qu'il avait oublié sa montre, et demanda à un petit garçon quelle heure
                                 il était.
                                                  Le gamin du céleste Empire hésita d'abord ; puis, se ravisant, il répondit :
                                 " Je vais vous le dire. " Peu d'instants après , il reparut, tenant dans ses bras un fort
                                 gros chat, et le regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux, il affirma sans hésiter :
                                 Il n'est pas encore tout à fait midi." Ce qui était vrai.
                                                   Pour moi, si je me penche vers la belle Féline, la si bien nommée, qui est à
                                 la fois l'honneur de son sexe, l'orgueil de mon coeur et le parfum de mon esprit, que ce
                                soit la nuit, que ce soit le jour,  dans la pleine lumière ou dans l'ombre opaque, au fond
                                de ses yeux adorables je vois toujours l'heure distinctement, toujours la même, une
                                heure vaste, solennelle, grande comme l'espace, sans divisions de minutes ni de
                                secondes, - une heure immobile qui n'est pas marquée sur les horloges, et cependant
                                légère comme un soupir, rapide comme un coup d'oeil.
                                                    Et, si quelqu'un importun venait me déranger pendant que mon regard
                                repose sur ce délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et intolérant, quelque
                                Démon du contretemps venait me dire : " Que regardes-tu là avec tant de soin ? Que
                                cherchez-tu dans les yeux de cet être ? Y vois-tu l'heure, mortel prodigue et fainéant ? "
                                je répondrais sans hésiter ; " Oui, je vois l'heure ; il est l'Eternité ! "
                                                     N'est-ce pas, madame, que voici un madrigal vraiment méritoire, et aussi
                               emphatique que vous-même ? En vérité j'ai eu tant de plaisir à broder cette prétentieuse
                               galanterie que je ne vous demanderai rien en échange.



                              Charles Baudelaire


                            


























mercredi 1 février 2012

Un Hémisphère dans une chevelure Baudelaire ( Le Spleen de Paris France )



Autoportrait

                                       Baudelaire décrit dans deux textes les sentiments que lui inspire la
                                       chevelure.  Le premier La Chevelure parait dans Les Fleurs du Mal  le
                                       second  poème en prose dans Le Spleen de Paris Petits Poèmes en prose
                                       Le souvenir de Jeanne avec qui il vécut une longue liaison orageuse l'a-t-il
                                       inspiré. Parution posthume.


                                       Un Hémisphère dans une Chevelure

                                       Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger
               tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main
               comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.
                                       Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que
               j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes
               sur la musique.
                                       Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ;  ils
               contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, ou
               l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les
               feuilles et par la peau humaine.
                                        Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants
               mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes
              découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse
              l'éternelle chaleur.
                                        Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues
              heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis
              imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraichissantes.
                                        Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à
              l'opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplandir l'infini de l'azur tropical ;
              sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, de musc
              et de l'huile de coco.
                                        Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille
              tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.


                 
                        Charles Baudelaire


                                      


                                        


lundi 30 janvier 2012

Le Livre d'or du chocolat Carla Bardi et Claire Pietersen ( Pâtisserie France )

Détails sur le produitLe Livre d'Or du Chocolat


                                        Très beau livre doré sur tranches. Environ 700 pages, 300 recettes. Si l'histoire de
                                        cette " sublime " amande nous est contée celle des découvreurs et des premiers
                                        amateurs également. Théobroma ou aujourd'hui Chocolat ou encore " nourriture
                                        des Dieux ", depuis toujours Séducteur et Aphrodisiaque. Cacao ou Kakawa,
                                        mot d'origine olmèque, civilisation datant de plusieurs siècles avt JC, l'arbre  et
                                        les cabosses , fruits boutons ou coussinés floraux furent découverts sans dooute
                                        par hasard. Puis il charma les Aztèques et les Mexicains, XVIè sc et l'Europe
                                        XVIIè. Il fut boisson de noblesse, un peu médicament.Les scientifiques ont depuis
                                        trouvé des similitudes dans la composition du cannabis, de la morphine et du
                                        cacao, ce qui expliquerait les addictions et les effets euphorisants du chocolat.

                                        Recettes du Gâteau au chocolat et à la ricotta - Martiniquaise au chocolat
                                        blanc - Gâteau de carotte au chocolat - Charlotte russe - Brésilienne au
                                       chocolat et aux noix. Livre pour le salon, pour la table de chevet, livre à
                                       déguster.
                                                                                                                             
                                        













dimanche 29 janvier 2012

Bestiaire GUILLAUME APOLLINAIRE ( Sonnets France )

            1908  -  L'amitié unit Picasso et Apollinaire. Le poète conçoit le
                                              projet de poèmes graphiques, visuels. 30 sonnets composent l'ensemble titré
                                              Bestiaire mondain ou La marchande des 4 saisons. Les premiers      
                                              paraissent dans Phalange. 1910 - Dufy les illustre Picasso ayant refusé ce
                                              travail. Sélection
                                            




                                             Le Paon

                                             En faisant la roue, cet oiseau,
                                             Dont le pennage traîne à terre,
                                             Apparaît encore plus beau,
                                             Mais se découvre le derrière.




                                             Le Serpent

                                             Tu t'acharnes sur la beauté,
                                              Et quelles femmes ont été
                                              Victimes de ta cruauté !
                                              Eve, Eurydice, Cléopâtre ;
                                              J'en connais encore trois ou quatre.




                                              La Chenille

                                              Le travail mène à la richesse.
                                              Pauvres poètes, travaillons !
                                              La chenille en peinant sans cesse
                                              Devient le riche papillon.




                                              Le chat

                                              Je souhaite dans ma maison :
                                              Une femme ayant sa raison,
                                              Un chat passant parmi les livres, 
                                              Des amis en toute saison
                                              Sans lesquels je ne peux pas vivre.



                                           
                       
                            Guillaume Apollinaire












Exercice Guillaume Apollinaire ( France )

                                    



Apollinaire_blesse




                                   Engagé en 1914 dans l'artillerie puis dans l'infanterie il écrit à Madeleine son nouvel
                                   amour, principalement épistolaire et secret des poèmes enflammés mais d'autres dou
                                   loureux tant la guerre fait rage. Le 22 novembre 1915 le poète séjourne dans un lieu 
                                   lugubre, Extrait des Lettres à Madeleine



                                   EXERCICE

                                   Vers un village de l'arrière
                                   S'en allaient quatre bombardiers
                                   Ils étaient couverts de poussière
                                   Depuis la tête jusqu'aux pieds

                                   Ils regardaient la vaste plaine
                                   En parlant entre eux du passé
                                   Et ne se retournaient qu'à peine
                                   Quand un obus avait toussé

                                   Tous quatre de la classe seize
                                   Parlaient d'antan non d'avenir
                                   Ainsi se prolongeait l'ascèse
                                   Qui les exerçait à mourir

                                 

                                   Gui

jeudi 26 janvier 2012

Le Savetier Mallarmé ( extraits de Chansons bas ) et La Petite Marchande d"herbes aromatiques

                      Le Savetier, premier titre Le Carreleur de souliers  parait en 1889 dans des Types de Paris puis en 1892 dans La Revue Blanche où paraît aussi La Petite Marchande d'herbes aromatiques paru auparavant dans des Types de Paris sous le titre La petite marchande de lavandes. Les textes de Chansons bas furent écrits pour accompagner les dessins d'un graveur, Raffaelli. Ils furent mis en musique par Darius Milhaud en 1920.

                                                                                                  
                                                                                            
                   Le Savetier                                                          
                                                                                                
                                                                                                 
                   Hors de la poix rien à faire,                                    
                   Le lys naît blanc, comme odeur                              
                   Simplement je le préfère                                         
                   A ce bon raccommodeur.                                       
                   Il va de cuir à ma paire                                            
                   Adjoindre plus que je n'eus                                     
                   Jamais, cela désespère
                   Un besoin de talons nus.                                           

                    Son marteau qui ne dévie
                    Fixe de clous gouailleurs
                    Sur la semelle l'envie
                    Toujours conduisant ailleurs.                                   
                                                                                                   
                    Il recréerait des souliers,                                          
                   Ô pieds, sivous  le vouliez!                       




                      Stéphane Mallarmé

                                                                        **************

                     La Marchande d'herbes aromatiques


                Ta paille azur de lavandes,
                Ne crois pas avec ce cil
                Osé que tu me la vendes
                Comme à l'hypocrite s'il

                En tapisse la muraille
                De lieux les absolus lieux
                Pour le ventre qui se raille
                Renaître aux sentiments bleus.

                Mieux entre une envahissante
                Chevelure ici mets-la
                Que le brin salubrey sente,
                 Zéphirine, Paméla

                Ou conduise vers l'époux
                Les prémices de tes poux.



                     Mallarmé







            


                   

                                                                                                                                                                                        Les prémices de tes poux                                                                                                                                              

mardi 24 janvier 2012

BRISE MARINE Stéphane Mallarmé ( Poème France )

Mallarméphotographié par Nadar en 1896.Stéphane Mallarmé né à Paris en 1847 n'a cessé de recherché la
               beauté. Ses poèmes maintes fois retravaillés, il admire Baudelaire et ses Fleurs du Mal.
               Professeur d'anglais il traduit Edgar Poe. Chahuté par ses élèves, de santé fragile, il subit
               également la perte douloureuse d'un enfant. Verlaine publie certains textes dans Les Poètes
               Maudits ( Sonnets ). Le poème qui suit, Brise Marine, parait en 1866 dans le Parnasse
               Contemporain, alors qu'il est occupé par l'écriture de l'Après-midi d'un Faune. 1896
               Verlaine meurt, son titre  Prince des Poètes revient à Mallarmé, poète symboliste. Il
               disparaît en 1898.
               BRISE MARINE
               
               La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
               Fuir ! Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
               D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
               Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
               Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe,
               O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
               Sur le vide papier que la blancheur défend,
               Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
               Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
               Lève l'ancre pour une exotique nature !
               Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
               Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
               Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
               Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
               Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
               Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !
               Stéphane Mallarmé
                 

lundi 23 janvier 2012

L'envie Sophie Fontanel ( roman ) France

L'envieL'envie

                                                                          Durant une période indéterminée l'auteur nousconte à la

             première personne l'histoire d'une femme " ... j'ai vécu... lapire insubordinationde notre                    
            époque, qui est l'absence de vie sexuelle... ". Commencée à 13 ans dans les bras d'un mexicain,
            active jusqu'au jour où " ... derrière mon habitude d'obéir, j'avais la pulsion de m'enfuir... " Tout est
            prétexte pour comprendre son état d'esprit. Ses amis tentent de lui rendre service : présentation de
            candidats, look plus féminin. L'auteur, journaliste à Elle ( voir sa célèbre Fonelle ) a des relations, et
            les couples voient en elle l'oreille propre aux épanchements. Elle écoute, voyage, visite les églises.
            Un jour une collègue, les hommes " ... Y en a pas ..." Accompagner Sophie Fontanelle, après
            Grandir, apporte un joli moment de réflexion.








samedi 21 janvier 2012

Le Dôme des Invalides Balzac

Le Dôme des Invalides
                                         Hallucination
          Balzac entouré d'écrivains auteurs de romans fantastiques de Walter Scott à Nodier recherche lui aussi les " correspondances avec les esprits ". Cette nouvelle est le reflet de cette réflexion à un moment
de son itinéraire.


          Ce fut par une belle journée du mois de juin, entre quatre et cinq heures, que je quittai la cellule de la rue du Bac où mon honorable et studieux ami le baron de Werther m'avait donné le déjeuner le plus délicat dont il puisse être fait mention dans les chastes sobres annale de mon estomac ; car l'estomac a sa littérature, sa mémoire, son éducation, son éloquence ; l'estomac est un homme dans l'homme ; et jamais je n'éprouvai si curieusement l'influence exercée par cet organe sur mon économie mentale.
          Après nous avoir gracieusement régalés de vins du Rhin et de Hongrie, il avait par politesse terminé le repas amical en faisant servir du vin de Champagne. - Jusque-là, son hospitalité se serait trouvée vulgaire, sans sa causerie artiste, sans ses récits fantastiques, et surtout sans nous autres, nous ses amis, tous gens d'entraînement, de coeur et de passion.
          Nous nous trouvâmes, vers la fin du déjeuner, livrés tous à une mélancolie douce, et plongés dans une absorption assez naturelle aux gens qui ont bien mangé.
          Voyant cela, le baron, cet excellent critique, cet Allemand érudit, qui, malgré sa baronnie, mène l'admirable et poétique vie des moines du XVè siècle devant un paysage monacal, dans une cellule abbatiale ; notre moine, dis-je, couronna son oeuvre de gastrolâtrie par un vrai tour de moine;
          Au moment où la conversation s'arrêta, quand nous fûmes tous sur des fauteuils inventés par le confort anglais et perfectionnés à Paris, qui eussent fait l'admiration des bénédictins, Werther s'assit à une petite table, et, levant une partie du couvercle, il tira, d'un instrument allemand, des sons qui tiennent un juste milieu
entre les accents lugubres d'un chat implorant une chatte ou rêvant des joies de la gouttière, et les notes d'un orgue vibrant  dans une église. - µJe ne sais ce qu'il fit de ce terrible appareil de mélancolie, mais jamais mon intelligence ne fut plus cruellement bouleversée. Le souffle de l'air, dirigé sur des métaux, produisait des vibrations harmoniques si fortes, si graves, si perçantes, que chaque note attaquait immédiatement une fibre, et cette musique de vert-de-gris, ces mélodies pleines d'arsenic, introduisirent violemment dans mon âme toutes les rêveries de Jean-Paul, toutes les ballades allemandes, toute une poésie fantastique et douloureuse qui me mit en fuite, moi gai, moi jovial, mais souffrant, mais agité. Je me trouvais comme dédoublé. Mon être intérieur avait quitté cette forme extérieure pour laquelle une ou deux femmes, ma famille et moi, nous témoignions assez d'amitié. - L'air n'était plus de l'air ; mes jambes n'étaient plus des jambes ; c'était une nature molle et sans consistance qui pliait, et les pavés s'enfonçaient, les passants dansaient et je trouvais Paris singulièrement gai.
          Je pris par la rue de Babylone, et je marchai mélancoliquement vers les boulevards, en prenant le Dôme des Invalides pour mon orient. - Au détour de je ne sais quelle rue, je vis le Dôme venir à moi ! - Dans le premier moment, je fus un peu surpris et je m'arrêtai. - C'était bien le Dôme des Invalides, il se promenait sur sa pointe, et se mettait au soleil comme un bon bourgeois du Marais. Je pris d'abord cette vision pour un effet d'optique et j'en jouis avec délices, sans vouloir m'expliquer le phénomène ; mais j'eus une sensation de frayeur, quand en le voyant s'avancer, il voulut me marcher sur les talons... Je me mis à courir, mais j'entendis derrière moi le pas lourd de ce coquin de Dôme, qui avait l'air de se moquer de moi. ses yeux riaient ; en effet, le soleil, passant à travers les ouvertures qui y sont pratiquées de distance en distance leur donnait une vague apparence, avec des yeux, et de Dôme me jetait de véritables regards...
          " Je suis bien bête, pensais-je, je vais aller derrière lui !... "
          Je le laissai passer, et alors il se remit la pointe en l'air.
          Dans cette situation, il me fit un signe de tête, et sa maudite robe bleu et or se plissa comme la jupet d'une femme...
          Alors, je fis quelques pas en arrière pour le planter là ; car je commençai à être extrêmement inquiet. Certes, les journaux, le lendemain, n'allaient pas manquer de raconter que moi, l'auteur de quelques articles insérés dans la Revue, j'avais emporté le Dôme des Invalides ; mais cela m'était assez indifférent, parce que je comptais bien réclamer, et raconter naïvement que le Dôme m'avait pris en amitié, m'avait sui de son propre mouvement. Mon caractère bien connu, mes habitudes et mes moeurs, devaient faire supposer que loin de dégrader les monuments publics, je plaiderais plutôt pour leur conservation.
          La difficulté la plus grande, et qui m'embarrassait le plus, entre toutes les autres, était de savoir ce que j'allais faire de ce Dôme. Certes, il y avait une fortune immense à gagner. Outre que l'amitié du Dôme des Invalides pour un homme n'avait rien que de très flatteur, je pouvais l'emmener en pays étranger, le montrer à Londrer auprès de Saint-Paul ; mais, s'il allait me suivre ainsi, comment rentrer chez moi ? - Naturellement, il allait faire des dégats considérables par les rues où il passerait ; mais je pouvait l'emmener par les quais et le tenir du côté de la rivière. En criant gare, chacun se rangerait ; mais son contact, s'il voulait entrer chez moi, renverserait la maison où je loge. quelle indemnité le propriétaire ne me demanderait-il pas ! Sa maison n'est pas assurée contre les dômes. Puis, si je l'emmenais à Londres ou à Berlin, que de dégâts sur la route, car il n'avait pas la voie...
          - Dieu ! comme les Invalides sont drôles sans le Dôme !... m'écriai-je.
          A ces mots, quelques personnes qui se trouvaient là levèrent les yeux sur l'église,et se mirent à rire.
          Quelques-uns dirent :
          - Mais qu'est-il donc devenu ?
          - Je suis sûr que tout Paris est en rumeur !...
          Alors, j'entendis un brouhaha, des clameurs à faire croire que la fin du monde approchait.
          - Allons, les voilà qui crient après leur Dôme !... me dis-je.
          Ils avaient bien raison, le Dôme des Invalides est un des plus beaux monuments de Paris ; et, depuis que, par une fantaisie assez rare chez les dômes, il était devenu ma propriété, je l'admirais avec ravissement. Il brillait sous les rayons du soleil comme s'il eut été couvet de pierreries ; son azur se directait vivement  sur celui du ciel, et sa lanterne si gracieuse, si merveilleusement élégante et légère, semblait m'offrir des beauté que je n'avais pas encore remarquées. Il avait bien quelques endroits fanés et dédorés où le plom reparaissait ; mais je n'étais pas assez riche pour leur restituer leur éclat impérial.
          J'ai vu, dans les environs de Nemours, un paysan qui a la singulière puissance de fasciner les abeilles, et de s'en faire suivre sans qu'elles le piquent. Il est leur roi ; ils les siffle, elles viennent. - Il leur dit de s'en aller , elles décampent. - Peut-être étais-je arrivé dans ma vie à un développement moral, à un pouvoir surnaturel, et peut-être avais-je le pouvoir d'attirer les dômes.
          Alors, je pensais, dans l'intérêt de la France, à remettre celui-ci à sa place et à voyager en Europe afin de ramener à Paris plusieurs dômes célèbres, ceux d'Orient, ceux d'Italie, et les plus belles tours de cathédrales... Quelle gloire !... qu'étaient les Paganini, les Rossini, les Cuvier, les Canova, les Goethe, auprès de moi !  - J'avais déjà dans mon pouvoir la foi la plus immense, cette foi dont le Christ a parlé, cette volonté sans bornes avec laquelle nous pouvons abolir les lois de l'espace et du temps, lorsque je vis venirau plus grand trot que puissent avoir les chevaux de régie, un cabriolet qui déboucha par la rue Saint-Dominique.
          - Prenez garde au Dôme !... criai-je.
          Le conducteur ne m'entendit pas : il poussa son cheval dans le beau milieu du Dôme ; je jetai un grand cri, car le pauvre Dôme, n'ayant pas pu se ranger, se brisa en mille pièces , je fus horriblement éclaboussé. Puis, quand le damné cabriolet eut passé, je vis le Dôme têtu se remettre sur sa pointe par petites secousses ; les pierres s'ajustaient, les belles rayures d'or reparaissaient insensiblement, et je m'essuyai la figure machinalement ; car en ce moment mon être extérieur revint, et je me trouvai près des Invalides, devant une grande nappe d'eau où se mirait le Dôme des Invalides.
         Il me semble que j'étais ivre. - Maudit phys-harmonica ! cela donne sur les nerfs !...


         Honoré de Balzac

         Paris 1831




                                        

vendredi 20 janvier 2012

Contribution à la Théorie du Baiser Alexandre Lacroix ( Essai France )




Contribution à la théorie du baiser  
                             Contribution à la théorie du baiser


Alexandre Lacroix directeur de Philosophie Magazine nous introduit dans sa vie privée "... ma première grande histoire d'amour avec une femme qui a duré près de douze ans... notre amour était en sursis : nous ne nous embrassions presque pas. " Plus tard une autre femme, son épouse lui reproche " Tu ne m'embrasses pas assez." Alors l'auteur s'interroge, reprend un texte de Kierkegaard ( Le journal du séducteur ). Ainsi débute son enquête sur ce geste pas si banal puisqu'il n'existe pas sous certaines latitudes, est pratiqué différemment sous d'autres, sans oublier la France et son French Kiss. La chevalerie, Salluste, les Romains,
le baiser accolade, le baiser d'amour. Lacroix étudie les films, l'histoire, internet et ses ramifications, la peinture, Munch, Magritte Klimt. Baisers d'adolescentes, baisers de lesbiennes. Au XVIè un certain très érudit Patrizi s'est intéressé à l'hydraulique de plus inventa un dialogue avec Platon " laisse deviner comment ... concevait les enjeux du palot - rien à voir avec le quart d'heure américain sexy et baveux... " Ronsard a publié Les Amours. L'auteur poursuit ses réflexions. Voici Freud et Férenczi "... le baiser était pour moi un acte presque indifférent. J'ai mis longtemps à comprendre que le rejet de l'autre commence par la bouche." Les odeurs, de fin de repas, de petits matins. Le baiser désabusé. Les baisers copains copains. Pour certains le baiser est tombé en désuétude. Bien et joyeusement malmené, avec scepticisme, AlexandreLacroix a cassé l'enveloppe de cet instrument géométrique dit-il, la bouche.



mercredi 18 janvier 2012

Les Putains et les Jongleurs ( fablel conte extrait des Fabliaux )

         Les Putains et les Jongleurs

          Lorsque Dieu eut créé le monde tel qu'on peut le voir à la ronde, avec tout ce qu'il mit dedans, il fonda trois classes de gens : les nobles, les clercs, les vilains. Les chevaliers eurent les terres ; quant aux clercs il leur octroya le fruit des dîmes et des quêtes ; le travail fut le lot des autres. La chose faite, il s'en alla.
          Sur son chemin il aperçoit une bande de chenapans : des ribaudes et des jongleurs. Il ne va pas loin, ils l'accostent et se mettent tous à crier :
          " Restez là, sire, parlez-nous. Ne partez pas ; où allez-vous ? Nous n'avons rien eu en partage quand vous avez doté les autres "
          Notre-Seigneur les regarda et, les entendant, demanda à saint Pierre qui le suivait quels pouvaient être ces gens-là.
          " Ce sont des gens faits par mégarde, que vous avez pourtant créés comme ceux qui ont foi en vous. S'ils vous hèlent, c'est qu'ils voudraient avoir leur part à vos largesses. "
          Notre Seigneur, au même instant et sans faire d'autre réponse, vint aux chevaliers et leur dit :
          " A vous qui possédez les terres je baille et donne les jongleurs. Vous devez en prendre grand soin et les retenir près de vous. Ne les laissez manquer de rien ; accédez à tous leurs désirs. Tenez bien compte de mes ordres. A vous maintenant, seigneurs clercs, je donne à garder les putains. "
          Depuis, les clercs se gardent bien de désobéir au Seigneur : ils n'ont d'yeux que pour les ribaudes et les traitent du mieux qu'ils peuvent.
          Comme ce fabliau le montre, si vous l'avez bien entendu, les chevaliers vont à leur perte quand ils méprisent les jongleurs, leur refusant le nécessaire, et les laissent aller pieds nus. Les putains ont chaudes pelisses, doubles manteaux, doubles surcots ; les jongleurs ne reçoivent guère de tels cadeaux des chevaliers. Ils ont beau savoir bien parler ; ils n'ont droit qu'à de vieilles nippes ; on leur jette comme à des chiens quelques bouchées de bons morceaux. Mais en revanche les putains changent de robes tous les jours ; elles couchent avec les clercs qui subviennent à leurs besoins. Ainsi les clercs font leur salut. Quant aux chevaliers, ce sont pingres qui ne donnent rien aux jongleurs, oubliant les ordres de Dieu. Les clercs en usent autrement, pour les putains ont la main large et se plient à tous leurs caprices. Pour elles, voyez-les à l'oeuvre : ils dépensent leur patrimoine et les richesses de l'Eglise ; en leurs mains est bien employé l'argent des rentes et des dîmes.
          Donc, si mon fabliau dit vrai, Dieu veut que les clercs soient sauvés, que les chevaliers soient damnés.

          MR
         


















mardi 17 janvier 2012

Le Miroir Baudelaire ( extrait du Spleen de Paris )

          Le Miroir

          Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.

          " - Pourquoi vous regardez-vous au miroir puisque vous ne pouvez vous y voir qu'avec déplaisir ? "

          L'homme épouvantable me répond :

          " - Monsieur d'après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits ; donc  je            possède le droit de me mirer ; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience. "

          Au nom du bon sens, j'avais sans doute raison ; mais, au point de vue de la loi, il n'avait pas tort.


          Charles Baudelaire
         
         

dimanche 15 janvier 2012

Jerry Lewis avec J Kaplan

Dean et moi


          Le sous-titre une " histoire d'amour" ne dément pas ce que l'on connaît des histoires d'amour. Elle dura dix ans, ils ne se supportèrent plus et se séparèrent pour jouer en solo. Le tandem débuta un 23 juillet 1946. " A l'époque d'Eisenhower et du sénateur McCarthy, on a libéré l'Amérique... nous avons écrit l'Histoire... " Martin et Lewis de Las Végas au Copacabana, le petit juif né à Newark, enfant de la balle, et l'Italien à l'accent du sud " un type sexy flanqué de l'idiot de service."
Le Dieu Hasard leur sourit dans le choix de leurs sketchs et des scénaris de leurs premiers films. Il les accompagna même, dit-il, un jour où ils jouèrent au casino 24 h alors qu'ils avaient bourse plate et chacun femme et enfants. Mais Dean Martin crooner blessé sans doute par une jeunesse passée à fuir les képis, de neuf ans l'aîné de Jerry Lewis, ce dernier n'avait que 20 ans lors de leur rencontre, éprouvait le besoin de prouver qu'il était un comédien complet.
Trois spectacles par soirée, parfois quatre, radio, télévision, films, spots publicitaires, les millions s'accumulèrent. Jerry mit en scène, produisit, écrivit les scénarios. Dean eut sept enfants, Jerry six garçons avec Patti " Si Patti et moi sommes restés ensemble aussi longtemps, 34 ans, c'est peut-être parce qu'elle m'a laissé entendre, dès le début, que je serais soumis à des tentations en tournée et qu'étant un homme j'y succomberais." Patti était chanteuse, sa deuxième épouse est danseuse.
La tendresse de Jerry pour son complice est immense. Il nous dépeint un Dean plutôt glacé, est-ce un fard. Le monde des cabarets n'est pas simple et parfois dangereux ils durent accepter certaines prestations sans gratifications. Jerry a tant de souvenirs, il y eut Marylin et Franck et tant d'autres. Ils furent adulés. " C'est donc là, à l'angle de Broadway et de la 55è Rue dans l'optimisme de l'extrême fin de la guerre, que j'ai rencontré la chance de ma vie. "
Jerry un deuxième volume peut-être