samedi 15 mai 2021

Le Journal du Séducteur 15 Sören Kierkegaard ( Essai Danemark )

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         Franchement ! même sans une imagination exceptionnelle vive on peut imaginer un équpage plus commode, plus confortable et surtout plus relevé. Aller se promener dans une charrette de tourier ne fait sensation qu'au figuré.
            Mais, faute de mieux, on s'y risque. On se promène sur la grand-route, on monte, on fait une lieue et, rien n'arrive, deux lieues, tout marche bien et on se sent en confiance. De ce point de vue la contrée se présente même sous un jour meilleur qu'à l'ordinaire, on a atteint presque les trois lieues, mais qui aurait pu penser rencontrer à telle distance un Copenhaguois sur la grand-route ? Et vous sentez bien que c'est un Copenhaguois, et non pas quelqu'un de la campagne, sa façon de regarder est toute particulière, si décidée, rien ne lui échappe, il vous juge et il y a un brin de moquerie dans son regard.
            Oui, ma chère petite, ta situation n'est plus du tout commode, assise, comme sur un plateau, sur ce véhicule tellement plat qu'il n'y a pas un creux pour les pieds. Mais aussi, c'est de votre faute, ma voiture est entièrement à votre disposition, j'ose vous offrir une place beaucoup moins gênante si ça ne vous gêne pas d'être assise à mon côté. Mais si ça vous gêne je vous cède toute la voiture et je m'assois moi-même sur le siège du cocher, heureux d'oser vous conduire à destination. Le chapeau de paille n'empêche même pas un coup d'œil de côté. Inutile de baisser votre tête, j'admire quand même le beau profil.
            N'est-il pas vexant que le paysan me salue ? Mais rien de plus normal qu'un paysan salue un monsieur distingué. Et, prenez garde, ce n'est pas tout, car voilà une auberge, oui, un relais, et un charretier de tourbe est bien trop dévot, en son genre, pour ne pas y casser la croûte. Maintenant je vais m'occuper de lui. J'ai des dons exceptionnels pour charmer les tourbiers. Oh ! qu'il me soit permis de vous plaire à vous aussi. Il ne peut pas résister à mon offre, il l'accepte et son effet est également irrésistible. Mais mon valet peut le faire aussi bien que moi. Maintenant il entre dans l'estaminet et vous restez seule à la remise sur la charrette.
            Dieu sait quelle fille c'est ? Serait-ce une petite bourgeoise, une fille de bedeau peut-être ? Mais pour une fille de bedeau elle est vraiment exceptionnellement belle et habillée avec un goût rare. Ce bedeau doit avoir une vie aisée. Mais j'y pense, ce serait peut-être une petite demoiselle de pur sang qui, lasse de se promener en voiture, a voulu aller à pied jusqu'à la maison de campagne et en même temps s'essayer à une petite aventure. Très possible, ces choses-là arrivent.
            Le tourbier ne sait rien, c'est un imbécile qui ne sait que boire. Mais oui, buvez tranquillement, petit père, on ne vous le refuse pas.
            Mai qu'est-ce que je vois ? C'est bien Mademoiselle Jespersen, fille du négociant de Copenhague. Ah ! Mon Dieu ! Nous nous connaissons. C'est elle que j'ai rencontrée une fois dans la Bredgade, elle passait en voiture, assise le dos aux chevaux et elle ne pouvait pas ouvrir la fenêtre. Je mis mes lunettes et j'eus le plaisir de la suivre des yeux. Sa position la gênait beaucoup, il y avait trop de gens dans la voiture, elle ne pouvait pas bouger, et elle n'osait probablement pas alerter les autres. Sa position actuelle est pour le moins aussi gênante.
     

      Nous deux nous sommes destinés l'un à l'autre, pas de doute. O, dit que c'est une jeune fille romantique, elle est sûrement sortie de son propre chef.
            Mais voilà mon valet avec le charretier de tourbe. Il est complètement ivre. C'est affreux, quelle gent corrompue que ces tourbiers. Hélas, oui ! Et pourtant, il y a des gens pires qu'eux.
            Enfin, vous voilà dans de beaux draps, vous serez obligée de conduire vous-même, c'est tout à fait romantique. Vous refusez mon offre, vous prétendez vous trouver très bien ainsi. Vous ne me trompez pas ? Je sens bien combien vous êtes sournoise. Quand vous aurez fait un bout de chemin, vous sauterez de la voiture. La forêt abrite pas mal de cachettes.
            Qu'on me selle mon cheval, je vous suivrai. Enfin, je suis prêt, vous n'aurez pas à craindre d'agressions. Mais ne vous effrayez donc pas tant, alors je ferai immédiatement demi-tour. Je ne voulais que vous inquiéter un peu et ainsi rehausser votre beauté naturelle. Car vous ne vous doutez pas que c'est moi qui ai saoulé le paysan, et qui puisse vous offenser. Je ne peux, malheureusement, pas avoir le plaisir de vous accompagner, car je suis lié par une promesse, et une promesse de chasse est sacro-sainte. - Vous acceptez ? - tout va être réglé sur-le-champ. Voyez-vous, vous n'avez plus besoin d'être embarrassée si vous me revoyez un jour, tout au moins pas plus qu'il ne vous sied si bien. Vous pouvez vous amuser de toute l'histoire. Riez un peu, et pensez un peu à moi, c'est tout ce que je demande. On trouvera que c'est peu, mais ce peu me suffit. C'est le commencement, et je suis fort surtout dans les notions préliminaires.
             Hier soir il y avait une petite réunion chez la tante. Je savais que Cordélia sortirait son tricot. J'y avais caché un petit billet. Elle le laissa tomber, s'émut, s'impatienta. Voilà comment il faut toujours se servir de la situation. On ne peut imaginer combien d'avantages on peut en tirer. Un billet, au fond insignifiant, lu dans ces circonstances, prend une importance extrême pour elle. Elle ne réussit pas à me parler. Je m'étais arrangé pour accompagner une dame qui retournait chez elle. Elle a donc dû attendre jusqu'à aujourd'hui. Cela est toujours bon pour enfoncer l'impression plus profondément encore dans son âme.
            En apparence, c'est moi qui ai toujours l'air de lui faire une gentillesse. L'avantage, pour moi, est d'être installé partout dans ses pensées et de partout la surprendre.

              L'amour possède vraiment sa dialectique propre.
              Il y avait une jeune fille dont je m'étais épris autrefois. L'été dernier je vis au théâtre à Dresde une actrice qui lui ressemblait à s'y méprendre. Pour cette raison je désirai faire sa connaissance et j'y réussis, mais je me convainquis alors que la dissemblance était assez grande. Aujourd'hui j'ai rencontré une dame dans la rue qui me rappelait cette actrice-là. Cette histoire peut continuer à l'infini.

            Partout mes pensées enveloppent Cordélia, je les envoie autour d'elle comme des anges. Comme Vénus en sa voiture est tirée par des colombes, elle est assise dans son char de triomphe et j'y attelle mes pensées comme des êtres ailés. Elle est heureuse et riche comme une enfant, toute-puissante comme une déesse, et je marche près d'elle. Réellement, une jeune fille est et sera toujours le " vénérable " de la nature et de toute l'existence. Personne ne le sait mieux que moi. Dommage seulement que cette splendeur soit de si brève durée. Elle me sourit, elle me salue, elle me fait signe, comme si elle était ma sœur. Un regard lui rappelle qu'elle est ma bien-aimée.

            L'amour a beaucoup de positions. Cordélia fait de bons progrès. Assise sur mes genoux, son bras tendre et chaud jeté autour de mon cou, elle se repose sur ma poitrine sans que je sente un poids quelconque. Ses formes douces me touchent à peine, sa taille ravissante, libre comme un nœud, m'enlace. Ses yeux se cachent sous ses paupières, sa gorge est d'un blanc éblouissant comme la neige et si lisse que mes yeux n'y peuvent trouver de repos, ils glisseraient si la gorge ne palpitait pas. Pourquoi cette palpitation ? Est-ce l'amour ? Peut-être. Un pressentiment, un rêve, mais l'énergie lui manque encore. Elle m'embrasse avec " proxilité ", comme le nuage de la Transfiguration, libre comme une brise, doucement comme on étreint les fleurs. Ses baisers sont fuyants et tranquilles comme ceux que la rosée donne aux fleurs, solennels comme lorsque la mer caresse l'image de la lune. 
            J'appellerais sa passion présente un passion naïve. Mais le revirement effectué, lorsque je commencerai à me retirer tout de bon, elle mettra tout en œuvre pour me charmer réellement. Comme moyen il ne lui restera que l'érotisme lui-même, seulement celui-ci apparaîtra sur une échelle autrement vaste. Il sera une arme qu'elle brandira contre moi.
            Et voilà la passion réfléchie qui s'annoncera. Elle luttera à cause d'elle-même parce qu'elle sait que je possède l'érotisme. Elle luttera à cause d'elle-même afin de me vaincre. Elle aura même besoin d'une forme supérieure de l'érotisme. Ce que, par mes simulations, je lui ai appris à soupçonner, ma froideur le lui fera alors comprendre, mais de façon qu'elle pensera le découvrir elle-même. A l'aide de cela elle voudra me prendre au dépourvu, elle croira me dépasser en hardiesse et par là m'avoir pris. Sa passion deviendra alors décidée, énergique, concluante, dialectique, son baiser total, son étreinte d'un élan irrésistible.
            Chez moi, elle cherchera la liberté, et la trouvera d'autant meilleure que je l'enlacerai davantage. Les fiançailles se rompront, et après elle aura besoin d'un peu de repos, pour qu'aucune laideur ne se produise dans ce tumulte sauvage. Sa passion se recueillera encore une fois, et elle sera à moi.

            Comme je le faisais déjà indirectement au temps de feu Edouard, je m'occupe maintenant directement de sa lecture. Ce que je lui offre est, selon mon avis, la nourriture la meilleure : la mythologie et les contes. Mais là, comme partout, elle est libre, j'épie tous ses désirs, et s'il n'y en a pas je les introduis moi-même d'abord.

            Lorsque pendant l'été les bonnes se préparent à aller à Durehaven, c'est en général un pauvre plaisir. Elles n'y vont qu'une fois l'an et aussi en veulent-elles pour leur argent. Il leur faut un chapeau et un châle et elles se déparent de toutes les manières. La gaieté est sauvage, laide et lascive. 
            Non, je préfère le parc de Fréderksberg. Elles viennent le dimanche après-midi, et moi aussi. Là, tout est convenable et décent, et la gaieté même est moins bruyante et plus noble. D'ailleurs, les hommes qui n'ont pas de goût pour les bonnes y perdent plus qu'elles. Leurs bandes si variées constituent vraiment la plus belle milice que nous ayons au Danemark. 
            Si j'étais roi, je sais bien ce que je ferais, ce ne serait pas des troupes de ligne que je ferais mes revues. Si j'étais l'un de nos 32 édiles je demanderais immédiatement l'institution d'un comité de salut public qui, par ses connaissances en la matière, par ses conseils, ses exhortations et grâce à des récompenses appropriées, chercherait de toutes manières à encourager les bonnes à adopter des toilettes de goût et bien soignées. Pourquoi gaspiller tant de beauté pour la faire passer inaperçue à travers la vie? Qu'elle se présente une fois la sensualité, tout au moins sous la lumière qui la met en relief ! Mais avant tout : du goût, de la mesure.
            Une bonne ne doit pas avoir l'air d'une dame, comme dit si bien " L'ami de la police ", mais les raisons de cette estimable feuille sont entièrement erronées. Si on osait ainsi envisager un épanouissement désirable de la classe des bonnes, ne serait-ce pas en retour utile aux demoiselles de chez nous ? Ou est-ce trop hasardé de ma part d'entrevoir par cette voie un avenir pour le Danemark, avenir vraiment unique au monde ? Et pourvu qu'il me soit permis à moi-même d'être contemporain de cette année sainte, on pourrait en bonne conscience employer la journée entière à flâner par rues et ruelles et se délecter de cet enchantement.
            Comme ma pensée se passionne et pousse loin, avec hardiesse et un tel patriotisme ! Mais aussi, je me trouve ici, à Fréderiksberg où les bonnes viennent les dimanches après-midi, et moi aussi.
            D'abord arrivent celles de la campagne, la main dans la main avec leurs bons amis ou, suivant une autre formule, toutes les filles en tête, la main dans la main, et tous les gars derrière, ou suivant une autre formule, deux filles et un gars. Cette troupe constitue le cadre, ils restent ordinairement debout ou sont assis le long des arbres du grand carré devant le pavillon. Troupe saine et fraîche, avec seulement des contrastes de couleurs un peu trop accusés de peau et de costumes. Ensuite viennent s'y encadrer les filles de Jutland et de Fionie. Elles sont grandes, droites, un peu trop fortes, et leur mise un peu bariolée.
            Le comité aurait beaucoup à faire ici. Il ne manque plus non plus quelques représentants de la division de Bornholm : des cordons bleus qu'il ne fait pas bon approcher, ni dans la cuisine, ni à Fréderiksberg. Il y a quelque chose de fier et de repoussant en elles. C'est pourquoi leur présence, par le contraste, n'est pas sans effet. Je ne voudrais pas qu'elles manquent ici, mais il est rare que je me commette avec elles.
            Et voilà les troupes casse-coeur : les filles de Nyboder. Moins grandes mais florissantes de stature, replètes, fines de peau, gaies, heureuses, lestes, bavardes, assez coquettes et, avant tout, nu-tête.  Leur mise peut, si vous voulez, se rapprocher de celle d'une dame, sauf sur deux points : pas de châle mais un fichu, pas de chapeau, mais, tout au plus, une petite coiffe sémillante et, de préférence, nu-tête
            - Tiens, bonjour Marie, je vous rencontre ici ? Il y a longtemps que je ne vous ai vue. Vous êtes bien toujours chez le Conseiller ?
            - Oui.
            - C'est sûrement une très bonne place ?
            - Oui.
            - Mais vous venez toute seule par ici, personne pour vous accompagner... pas un bon ami ou, ... peut-être n'a-t-il pas eu le temps aujourd'hui, ou l'attendez-vous ?
  50-50magazine.fr                                               -
            - comment, vous n'êtes pas fiancée ? C'est pas possible. La plus belle fille de Copenhague, en place chez Monsieur le Conseiller, une fille qui est une gloire et un modèle pour toutes ses collèges, une fille qui sait s'attifer si bien et... si magnifiquement. Quel joli mouchoir vous tenez là, du plus fin linon-batiste... Et quoi, avec des broderies sur les bords. Je suis presque sûr qu'il a coûté 10 Marks... Plus d'une dame distinguée n'en possède pas de pareil. Des gants français et... un parapluie de soie... Et une telle fille ne serait pas fiancée ?... C'est absurde. Si je ne me trompe pas trop, Jens de chez le négociant au second étage, tenait assez à vous.... Voyez-vous je tombais juste... Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas fiancée, Jens était pourtant un beau gars, avait une bonne place et, peut-être, plus tard, par l'influence de Monsieur le négociant, il serait devenu agent de police... ou chauffeur dans les machines. Ce n'était pas un si mauvais parti... C'est sûrement de votre faute, vous avez été trop dure envers lui.
            -
            - Non, mais j'ai appris que Jens avait été fiancé déjà avec une jeune fille avec qui il ne se serait pas du tout bien conduit... - Qu'est-ce que vous me dîtes ? Qui aurait cru que Jens fût un aussi mauvais garçon... ah oui ! ces gars de la Garde... ces gars de la Garde, il faut se méfier d'eux... Vous avez fort bien fait. Une fille comme vous est bien trop bonne pour être le jouet de n'importe qui... Vous ferez sûrement un meilleur parti, je vous le garantis. 
            -
            - Comment va Mademoiselle Juliane ? Il y a longtemps que je ne l'ai pas vue. Ma belle Marie pourrait peut-être m'aider en me donnant un petit renseignement... Je n'ose pas vous en parler, j'ai peur que quelqu'un me guette.... Ecoutez un instant seulement, ma belle Marie... Voici l'endroit, dans cette allée ombragée où les arbres s'entrelacent pour nous cacher, ici où nous ne voyons personne et où nousn'entendons voix humaine, mais seulement un faible écho de la musique... ici j'oserai vous parler de mon secret... si Jens n'avait été un mauvais sujet, tu te serais promenée ici avec lui, bras dessus bras dessous, tu aurais écouté la belle musique et joui toi-même d'une autre plus belle encore... mais pourquoi si émue... oublie Jens... tu veux donc être injuste envers moi... c'est pour te rencontrer que je suis ici... pour te voir que je fréquentais la maison du Conseiller... Tu m'as remarqué ?... Chaque fois que je pouvais le faire, j'allais toujours à la porte de la cuisine... tu dois être à moi...les bans seront publiés en chaire... demain soir je t'expliquerai tout... je monterai l'escalier de service, la porte à gauche juste en face de la porte de la cuisine... Au revoir, ma belle Marie... ne laisse soupçonner à personne que tu m'as vu ici, que je t'ai parlé. Tu sais mon secret.
            Elle est réellement délicieuse, on pourrait en tirer quelque chose. Une fois que j'ai pris pied dans sa chambre, je publierai moi-même les bans en chaire. J'ai toujours essayé de ......... surtout me passer d'un pasteur.


                                                                            à suivre.........






















          

mardi 11 mai 2021

Pluie César Vallejo (Poème Pérou )

 gfycat.com



                             Pluie

            Sur Lima... Sur Lima tombe
            la pluie sale d'une douleur
            ô combien meurtrière. Elle tombe
            du larmier de ton amour. 

            Ne joue pas l'endormie,
            souviens-toi de ton trouvère ;
            car je comprends bien... je comprends
            l'humaine équation de ton amour.

            Résonne dans la flute mystique
            la gemme tempêtueuse et fausse,
            le sortilège de ton " oui ".

            Mais tombe, tombe l'averse
            Sur le cercueil de mon sentier,
            où pour toi je me consume jusqu'aux os.


                            César Vallejo

             

lundi 10 mai 2021

Cabotin Jean Lorrain ( Poème France )

 Laurence Olivier in Cabotin   programme-tv.net





 



                            Cabotin

            La gloire ? On le saura. La réclame ? Peut-être.
            
             Ses cris, ses rauquements, ses grands yeux de métal
             Bilieux, ses cheveux noirs mangeant un front brutal
             Et bas, l'ont fait un soir son poète et son maître.

            Il a les éditeurs, les journaux, le bien-être.
            Une juive au bras grêle embaumant le santal,
             Songe, esclave, à ses pieds de prince oriental
             Et dit pour lui le chant d'Attila son ancêtre.

             Pourtant Jokan est triste et maudit son destin
             Dans Paris, sa conquête, où, beau comme Panthée,
             Il est le Dieu du soir et l'homme du matin,

            Car au fond de son âme il se sent cabotin,
            Toujours, comme jadis, quand au Quartier Latin
             Sur sa porte au sixième il écrivait

                                                                         " ATHEE. "

                                               Jean Lorrain
                          in Modernités











dimanche 9 mai 2021

Le Journal du Séducteur Sören Kierkegaard 14 ( Essai Danemark )

 media.nouvelobs.com







                              

                           Ma Cordélia !

            Parle, je t'obéirai, ton désir est un ordre, ta prière est une conjuration toute-puissante, et le plus léger de tes désirs est un bienfait pour moi. Car je ne t'obéis pas comme un esprit esclave qui te serait extérieur. Ordonne et ta volonté sera faite et moi-même avec elle, car je suis un désordre moral qui n'attend qu'un mot de toi.

                                                                                     Ton Johannes.

                            Ma Cordélia !

            Tu sais que j'aime beaucoup parler avec moi-même. J'ai trouvé en moi l'être le plus intéressant que je sache. J'ai, parfois, pu craindre de manquer de matière pour ces conversations, mais c'est fini, car maintenant je t'ai. C'est donc de toi que je parle actuellement, de toi que je parlerai éternellement, de toi le plus intéressant des sujets avec le plus intéressant des hommes. Hélas, car je ne suis qu'un homme intéressant, tandis que toi, tu es le sujet le plus intéressant.

                                                                                     Ton Johannes

                              Ma Cordélia !

            Tu trouves qu'il y a si peu de temps que je t'aime, tu sembles presque craindre que j'aie pu aimer avant. Il existe des manuscrits où l'œil perspicace flaire aussitôt un texte ancien qui a, peu à peu, été supplanté par des absurdités qui ne reposent sur rien. Celles-ci ayant été effacées à l'aide de corrosifs l'ancien texte apparaît, net et précis. 
            C'est ainsi que mes yeux m'ont appris à me retrouver en moi-même. Je laisse l'oubli effacer tout ce qui ne se rapporte pas à toi, et je découvre alors un texte primitif très ancien, divinement jeune. Je découvre que mon amour pour toi est aussi vieux que moi-même.

                                                                                   Ton Johannes

                                Ma Cordélia !

            Comment un royaume divisé contre lui-même peut-il subsister ? Comment pourrais-je subsister, puisque je suis en lutte avec moi-même ? Au sujet de quoi ? De toi, pour trouver quelque calme, si c'est possible, en pensant que je suis amoureux de toi.
            Mais comment trouverais-je ce calme ? L'une des puissances en lutte désire toujours convaincre l'autre que c'est elle qui ressent réellement l'amour le plus profond et le plus sincère, l'instant d'après c'est l'autre qui le prétend. Je ne m'en soucierais pas beaucoup si la lutte avait lieu en-dehors de moi, si, par exemple, quelqu'un osait être amoureux de toi, ou osait ne pas l'être, car le crime serait le même. Mais cette lutte intérieure me ronge, cette seule passion en sa dualité.


                                                                                       Ton Johannes
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            Petite pêcheuse, tu peux bien t'éclipser. Cache-toi, si tu veux, parmi les arbres. Ramasse ta charge, il te sied si bien de te courber sous les broutilles que tu as rassemblées. Une telle créature porter des charges pareilles ! Comme une danseuse tu trahis la beauté de tes formes, la taille fine, la poitrine large, une stature florissante, c'est ce que tout commissaire au recrutement avouerait.
            Tu penses peut-être que ce n'est rien et que les grandes dames sont beaucoup plus belles. Hélas, mon enfant ! Tu ne connais pas toute la fausseté du monde. Tu as ton service chez un gnome et il est assez cruel pour te faire ramasser du bois dans la forêt. Les choses se passent ainsi dans les contes. Sinon pourquoi t'enfonces-tu plus profondément dans la forêt ? si tu étais réellement fille de pêcheur tu passerais devant moi, de l'autre côté de la route afin de porter ton bois au village marin. - Suis tranquillement le souriant sentier serpentant entre les arbres, mon regard te trouvera. Cherche-moi tranquillement, mon regard te suivra. Tu ne peux pas m'émouvoir, je ne serai pas emporté par le désir, je suis paisiblement assis sur la balustrade et je fume mon cigare. - Une autre fois, peut-être - oui, ton regard est espiègle lorsque tu te retournes ainsi à demi - ton pas léger appelle presque - oui, je le sais, je comprends où mène ce chemin - vers la solitude de la forêt, vers le murmure des arbres, vers le silence si varié. Regarde, même le ciel te favorise, il se cache derrière les nuages, il assombrit l'arrière-fond de la forêt, c'est comme s'il tirait les rideaux devant nous.- Adieu, ma belle pêcheuse, adieu, merci pour ta faveur, ce fut un bel instant, un état d'âme, non pas assez fort pour me faire quitter ma place stable sur la balustrade mais, cependant, riche d'émotion intérieure.

            Quand Jacob eut débattu avec Laban le prix de ses services et qu'il fut convenu que Laban devait mener paître les moutons blancs et, comme prix de son travail, recevoir toute bête tachetée et marquetée naissant dans son troupeau, il mit des baguettes vertes sous le regard des brebis dans les rigoles, dans les abreuvoirs. - C'est ainsi que je me place partout devant les yeux de Cordélia qui me voient continuellement. Cela lui fait l'effet d'une pure attention de ma part, mais moi je sais qu'à cause de cela son âme perd l'intérêt pour toute autre chose, qu'une concupiscence spirituelle se développe en elle et me voit partout.

                               Ma Cordélia !

            Moi t'oublier !  Mon amour est-il une œuvre de la mémoire ? Même si le temps effaçait tout de ses ardoises, et la mémoire elle-même, nos rapports resteraient aussi vivants, je ne t'oublierais pas. Moi t'oublier ! De quoi me souvenir alors ? Car je me suis bien oublié moi-même pour me souvenir de toi. Si je t'oubliais je serais bien forcé de me ressouvenir  instantanément de toi. Moi, t'oublier ! Qu'arriverait-il alors ? Une peinture antique montre Ariane qui saute de sa couche et cherche anxieusement une barque qui s'enfuit à pleines voiles. A côté d'elle il y a, sans corde à son arc, un Amour qui sèche ses yeux, et derrière elle une femme ailée et casquée qui, croit-on généralement, représente Némésis. Imagine-toi cette fresque, mais un peu modifiée. L'Amour sourit et bande son arc et Némésis à ton côté ne reste pas inactive, elle aussi bande son arc. Sur la même fresque on voit aussi un homme dans la barque, occupé à son travail. On suppose que c'est Thésée. Mais mon tableau est différent. Là il se trouve sur la poupe, plein de regrets, ou plutôt, sa folie l'a quitté, mais la barque l'emmène. Amour et Némésis visent tous les deux, une flèche vole de chaque arc, et on voit qu'ils touchent bien le but. On comprend que tous les deux frappent au même endroit de son cœur, signe que son amour fut la Némésis qui se vengea.

                                                                                Ton Johannes.

                             Ma Cordélia !
                                                                                                                      nouvelobs.com
            On dit de moi que je suis amoureux de moi-même.
            Cela ne m'étonne pas, car comment reconnaîtrait-on ma disposition à l'amour puisque je n'aime que toi, comment la devinerait-on, puisque je n'aime que toi.
            Je suis amoureux de moi-même. Pourquoi ? Parce que je suis épris de toi, car c'est toi que j'aime, toi seule et tout ce qui, en vérité, est à toi, et c'est ainsi que je m'aime moi-même, parce que mon moi t'appartient. Si, par conséquent, je ne t'aimais plus, je cesserais de m'aimer moi-même. Ce qui, aux regards profanes du monde, est l'expression du plus grand égoïsme est donc à tes yeux initiés l'expression de la sympathie la plus pure, ce qui aux regards profanes du monde est l'expression de la conservation personnelle la plus prosaïque, est à tes yeux sanctifiés l'expression de l'anéantissement le plus enthousiaste de soi-même.

                                                                                         Ton Johannes.

                Ma plus grande crainte était que toute l'évolution me prenne trop de temps. Mais je vois que Cordélia fait de grands progrès, oui, qu'il sera nécessaire de mettre tout en œuvre pour la bien tenir en haleine. Il ne faut surtout pas qu'elle s'affaiblisse trop tôt, c'est-à-dire avant l'heure, sinon l'heure sera passée pour elle.

            Lorsqu'on aime on ne suit pas la grande route. Ce n'est que le mariage qui se trouve au milieu de la route royale. Lorsqu'on aime et qu'on vient de Nöddebo, on ne longe pas le lac d'Esrom, bien qu'au fond ce ne soit qu'un chemin de chasse, mais il est bien aplani et l'amour préfère préparer se propres chemins. 
            On s'enfonce dans les bois de Gribs-skov. Et en se promenant ainsi au bras l'un de l'autre, on se comprend et, ce qui avant était joie et peine confuses s'éclaircit. On ne se doute pas de la présence d'autrui.
            Ce beau hêtre fut donc témoin de votre amour. Sous sa couronne le premier aveu. Tout était présent à votre mémoire. La première rencontre, la première fois où, dans la danse vous vous êtes tendu la main, les adieux vers l'aube, lorsque vous n'osiez encore rien vous avouer à vous-même et encore moins le déclarer l'un à l'autre..
            Comme il est beau d'écouter ces répertoires de souvenirs de l'amour.
            Ils s'agenouillent sous l'arbre, ils se jurèrent une fidélité éternelle et scellèrent le pacte par le premier baiser.
            Voilà des émotions fécondes à gaspiller sur Cordélia.
            Ce hêtre fut donc témoin. Ah ! oui, un arbre est bien le témoin qui convient, mais c'est trop peu. Vous pensez, il est vrai, que le ciel aussi fut témoin, mais le ciel sans plus est une idée très abstraite. Et c'est pourquoi il y en avait encore un.
            Devrais-je me lever et leur dévoiler ma présence ? Non, car ils me connaissent peut-être et c'est alors une partie perdue. Devrais-je me lever quand ils s'éloignent et leur faire comprendre que quelqu'un était présent ? Non, c'est mal approprié. Rien ne doit rompre le silence sur leur secret, tant que je le veux ainsi. Ils sont en mon pouvoir, je peux les désunir quand je le veux. Je connais leur secret, ce n'est que de lui, ou d'elle, que j'ai pu l'apprendre. D'elle-même ? C'est impossible. Donc de lui ? C'est affreux. Bravo ! Et pourtant, cela frise presque la méchanceté. Enfin, nous verrons bien. Si je peux avoir d'elle une impression que je n'obtiendrais pas autrement, normalement comme je le désire, tant pis, c'est tout ce qui me reste à faire.

                                                                               Ma Cordélia !
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            Je suis pauvre, tu es ma richesse. Sombre, tu es ma lumière. Je ne possède rien, je n'ai besoin de rien. Et comment pourrais-je aussi posséder quelque chose ? Car c'est bien une contradiction que de vouloir que celui qui ne se possède pas lui-même possède quelque chose. Je suis heureux comme un enfant qui ne peut, et ne doit rien posséder. Je ne possède rien, car je n'appartiens qu'à toi. Je n'existe pas, j'ai cessé d'exister afin d'être à toi.

                                                                                Ton Johannes.

                                            
                                Ma Cordélia !

            " Ma " Cordélia. Quelle signification attribuer à ce mot : " Ma " ? Il ne désigne pas ce qui m'appartient, mais ce à quoi j'appartiens, ce qui embrasse toute ma nature pour autant qu'elle est à moi, pour autant que je lui appartiens. Mon Dieu n'est bien pas le Dieu qui m'appartient, mais bien le Dieu à qui j'appartiens, et c'est ainsi quand je parle de : ma patrie, mon chez moi, ma vocation, mon désir, mon espoir. Si, auparavant, il n'y avait pas eu d'immortalité, cette pensée que je suis à toi romprait bien le cours habituel de la nature.

         
                                                                                   Ton Johannes.

                                 Ma Cordélia !
 
            Ce que je suis ? Le modeste narrateur qui suit tes triomphes. Le danseur qui se courbe sous tes pas quand tu te lèves dans ta grâce légère, la branche sur laquelle tu te reposes un instant quand tu es lasse de voler, la voix basse qui se soumet à la rêverie du soprano pour la laisser monter encore plus haut. Ce que je suis ? Je suis le pesanteur terrestre qui t'attache à la terre. Alors, que suis-je ? Corps, masse, terre, poussière et cendre, toi, ma Cordélia, tu es âme, et esprit.

                                                                        Ton Johannes.

                             Ma Cordélia !

            L'Amour est tout. C'est pourquoi toutes choses, au fond, ont cessé d'avoir de l'importance pour celui qui aime, sauf par l'interprétation que leur donne l'amour. Si, par exemple, un fiancé était convaincu de porter de l'intérêt à une autre jeune fille qu'à sa fiancée, il ferait sans doute figure de criminel, et la fiancée se révolterait. Je sais que toi, au contraire, tu verrais un hommage dans un tel aveu., car tu sais bien quelle impossibilité ce serait pour moi d'en aimer une autre, c'est l'amour que je te porte qui jette un reflet sur toute la vie. Si donc je porte intérêt à une autre, ce qui serait éhonté, mais seulement pour toi, puisque tu emplis toute mon âme, la vie prend un autre aspect pour moi, elle devient un mythe à ton sujet.

                                                                                    Ton Johannes

                                                        Ma Cordélia !
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            Mon amour me dévore et ne laisse que ma voix, cette voix qui, éprise de toi, te souffle partout à l'oreille que je t'aime. Oh ! es-tu fatiguée d'entendre cette voix ? Elle t'entoure partout, de mon âme riche, changeante et creusée par la réflexion j'enveloppe ton être pur et profond.

                                                                               Ton Johannes

                                    Ma Cordélia !

            On lit dans de vieux contes qu'un fleuve s'éprit d'une jeune fille. Mon âme est aussi un fleuve qui t'aime. Tantôt il est calme et laisse ton image se refléter en lui, profonde et tranquille, tantôt il s'imagine qu'il a capté ton image, et ses flots grondent pour t'empêcher de t'échapper, tantôt il ride à la surface et joue avec ton image, parfois il la perd, et alors ses flots se noircissent et désespèrent. Ainsi mon âme : un fleuve qui s'est épris de toi.

                                                                     Ton Johannes


                                                                  à suivre...........

                                                                                     












                                         


           










samedi 8 mai 2021

Histoire Corse Guy de Maupassant ( Nouvelle France )

lalsace
France - Monde | Chili, Barcelone, Liban.... le Joker et autres ...


                                                             Histoire Corse

            Deux gendarmes auraient été assassinés ces jours derniers pendant qu'ils conduisaient un prisonnier corse de Corte à Ajaccio. Or, chaque année, sur cette terre classique du banditisme, nous avons des gendarmes éventrés par les sauvages paysans de cette île, réfugiés dans la montagne à la suite de quelque vendetta. Le légendaire maquis cache en ce moment, d'après l'appréciation de MM. les magistrats eux-mêmes, cent cinquante à deux cents vagabonds de cette nature, qui vivent sur les sommets, dans les roches et les broussailles, nourris pas la population, grâce à la terreur qu'ils inspirent.
            Je ne parlerai point des frères Bellacoscia dont la situation de bandits est presque officielle et qui occupent le Monte d'Oro, aux portes d'Ajaccio, sous le nez de l'autorité. La Corse est un département français, cela se passe donc en pleine patrie, et personne ne s'inquiète de ce défi lancé à la justice. Mais comme on a diversement envisagé les incursions de quelques bandits kroumirs, peuplade errante et barbare, sur la frontière presque indéterminée de nos possessions africaines.

                                                                         *

            Et voici qu'à propos de ce meurtre le souvenir me revient d'un voyage en cette île magnifique et d'une simple, toute simple mais bien caractéristique aventure, où j'ai saisi l'esprit même de cette race acharnée à la vengeance.
            Je devais aller d'Ajaccio à Bastia, par la côte d'abord, puis par l'intérieur, en traversant la sauvage et aride vallée du Niolo, qu'on appelle là-bas la citadelle de la liberté, parce que, dans chaque invasion de l'île par les Gênois, les Maures ou les Français, c'est en ce lieu inabordable que les partisans corses se sont toujours réfugiés sans qu'on ait jamais pu les en chasser ni les y dompter.
            J'avais des lettres de recommandation pour la route, car les auberges mêmes sont encore inconnues sur cette terre, et il faut demander l'hospitalité comme aux temps anciens.
            Après avoir suivi d'abord le golfe d'Ajaccio, un golfe immense, tellement entouré de hauts sommets qu'on dirait un lac, la route s'enfonçait bientôt dans une vallée, allant vers les montagnes. Souvent on traversait des torrents presque secs. Une apparence de ruisseau remuait encore dans les pierres, on l'entendait courir sans le voir. Le pays, inculte, semblait nu. Les rondeurs des monts prochains étaient couvertes de hautes herbes jaunies en cette saison brûlante. Parfois je rencontrais un habitant, soit à pied, soit monté sur un petit cheval maigre, et tous portaient le fusil chargé sur le dos, sans cesse prêts à tuer à la moindre apparence d'insulte.
            Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte emplissait l'air, semblait l'alourdir, le rendre palpable, et la route allait, s'élevant lentement, au milieu des grands replis des monts escarpés.
            Quelquefois, sur les pentes rapides, j'apercevais quelque chose de gris, comme un amas de pierres tombées du sommet. C'était un village, un petit village de granit, accroché là, cramponné, comme un vrai nid d'oiseau, presque invisible sur l'immense montagne.
            Au loin, des forêts de châtaigniers énormes semblaient des buissons, tant les vagues de la terre soulevée sont géantes en ce pays, et les maquis, formés de chênes verts, de genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyères, de lauriers-tins, de myrtes et de buis, que relient entre eux, les mêlant comme des cheveux, les clématites enlaçantes, les fougères monstrueuses, les chèvrefeuilles, les cistes, les romarins, les lavandes, les ronces mettaient sur le dos des côtes dont j'approchais une inextricable toison.
            Et toujours, au-dessus de cette verdure rampante, les granits des hautes cimes, gris, roses ou bleuâtres, ont l'air de s'élancer jusqu'au ciel.
             J'avais emporté quelques provisions pour déjeuner, et je m'assis auprès d'une de ces sources minces, fréquentes dans les pays montueux, fil grêle et rond d'eau claire et glacée qui sort du roc et coule au bout d'une feuille disposée par un passant pour amener le courant menu jusqu'à sa bouche.
            Au grand trot de mon cheval, une petite bête toujours frémissante, à l’œil furieux, aux crins hérissés, je contournai le vaste golfe de Sagone et je traversai Cargèse, le village grec fondé par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes belles filles, aux reins élégants, aux mains longues, à la tête fine, singulièrement gracieuses, formaient un groupe près d'une fontaine. Au compliment que je leur criai sans m'arrêter, elles répondirent d'une voix chantante dans la langue harmonieuse de la langue abandonnée.
            Après avoir traversé Piana, je pénétrai soudain dans une fantastique forêt de granit rose, une forêt de pics, de colonnes, de figures surprenantes, rongées par le temps, par la pluie, par les vents, par l'écume salée de la mer.
            Ces étranges rochers, hauts parfois de cent mètres, minces comme des obélisques, coiffés comme des champignons, ou découpés comme des plantes, ou tordus comme des troncs d'arbres, avec des aspects d'êtres, d'hommes prodigieux, d'animaux, de monuments, de fontaines, des attitudes d'humanité pétrifiée, de peuple surnaturel emprisonné dans la pierre par le vouloir séculaire de quelque génie, formaient un immense labyrinthe de formes invraisemblables, rougeâtres ou grises avec des tons bleus. On y distinguait des lions accroupis, des moines debout dans leur robe tombante, des évêques, des diables effrayants, des oiseaux démesurés, des bêtes apocalyptiques, toute la ménagerie fantastique du rêve humain qui nous hante en nos cauchemars.
            Peut-être n'est-il par le monde rien de plus étrange que ces " Calanches " de Piana, rien de plus curieusement ouvragé par le hasard.
            Et soudain, sortant de là, je découvris le golfe de Porto, ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge reflétée dans la mer d'azur.
Camping Corse | Calvi | Haute-Corse | Ile Rousse | Bord de mer | 4 ...camping-castorCalanques de Piana Le Baiser, Corse du Sud | Les Calanques d… | FlickrQue sont les Calanques de Piana Corse
            Après avoir gravi péniblement le sinistre val d'Ota, j'arrivais, au soir tombant, à Evisa, et je frappai à la porte de M. Paoli Calabretti, pour qui j'avais une lettre d'ami.
            C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne d'un phtisique. Il me conduisit dans ma chambre, une triste chambre de pierre nue, mais belle pour ce pays à qui toute élégance reste étrangère, et il m'exprimait en son langage, charabia corse, patois graillonnant, bouillie de français et d'italien, il m'exprimait son plaisir à me recevoir, quand une voix claire l'interrompit et une petite femme brune, avec de grands yeux noirs, une peau chaude de soleil, une taille mince, des dents toujours dehors dans un rire continu, s'élança, me secoua la main :
            - Bonjour, monsieur ! Ça va bien ? enleva mon chapeau, mon sac de voyage, rangea tout avec un seul bras, car elle portait l'autre en écharpe, puis nous fit sortir vivement en disant à son mari :
            - Va promener Monsieur jusqu'au dîner.
            M. Calabretti se mit à marcher à mon côté, traînant ses pas et ses paroles, toussant fréquemment et répétant à chaque quinte :
            - C'est l'air du val, qui est " fraîche ", qui m'est tombé sur la poitrine.
            Il me guida par un sentier perdu sous des châtaigniers immenses. Soudain, il s'arrêta, et, de son accent monotone :
            - C'est ici que mon cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j'étais là, tout près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de nous. " Jean, cria-t-il, ne va pas à Albertacce, n'y va pas, Jean, ou je te tue, je te le dis. " Je pris le bras de Jean : " N'y va pas, Jean, il le ferait. " C'était pour une fille qu'ils suivaient tous deux, Paulina Sinacoupi. Mais Jean se mit à crier : " J'irai, Mathieu, ce n'est pas toi qui m'empêcheras. " Alors Mathieu abaissa son fusil avant que j'eusse pu ajuster le mien, et il tira. Jean fit un grand saut des deux pieds, comme un enfant qui danse à la corde, oui, monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien que mon fusil m'échappa et roula jusqu'au gros châtaignier, là-bas. Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit pas un mot. Il était mort.
            Je regardais, stupéfait, le tranquille témoin de ce crime. Je demandai :
            - Et l'assassin ?
            Paoli Calabreti, toussa longtemps, puis il reprit :
            - Il a gagné la montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an suivant. Vous savez bien, mon frère, Calabreti, le fameux bandit ?
            Je balbutiai :
            - Votre frère ?... Un bandit ?...
            Le Corse placide eut un éclair de fierté.
            - Oui, monsieur, c'était un célèbre celui-là. Il a mis à bas quatorze gendarmes. Il est mort avec Nicolas Morali, quand ils ont été cernés dans le Niolo, après six jours de lutte, et qu'ils allaient périr de faim.       
    https://images.bfmtv.com/FzskW1uUF5_hFrkWun1fpRQCsAQ=/0x300:5760x3540/5760x0/images/-199921.jpgbfmtv                                                     Épinglé sur scrapbooking corsepinterest.fr
            Il ajouta d'un air résigné :
            - C'est le pays qui veut ça, du même ton qu'il disait en parlant de sa phtisie : "  C'est l'air du val qui est fraîche ".

            Le lendemain, pour me retenir, on avait organisé une partie de chasse, et une autre le jour suivant. Je courus les ravins avec les souples montagnards qui me racontaient sans cesse des aventures de bandits, de gendarmes égorgés, d'interminables vendettas durant jusqu'à l'extermination d'une race. Et souvent ils ajoutaient, comme mon hôte :
            - C'est le pays qui veut ça.
            Je restai là quatre jours, et la jeune Corse, un peu trop petite sans doute, mais charmante, mi-paysanne et moitié dame, me traita comme un frère, comme un intime et vieil ami.
            Au moment de la quitter, je l'attirai dans ma chambre, et tout en établissant minutieusement que je ne voulais point lui faire de cadeau, j'insistai, me fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès mon retour, un souvenir de mon passage.
            Elle résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin, elle consentit. 
            - Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit revolver, un tout petit.
            J'ouvris de grands yeux. Elle ajouta plus bas, confidentiellement, comme on confie un doux et intime secret ;
            - C'est pour tuer mon beau-frère.
            Cette fois, je fus effaré. Alors elle déroula vivement les bandes qui enveloppaient le bras dont elle ne se servait point, et me montrant la chair ronde et blanche traversée de part en part d'un coup de stylet presque cicatrisé :
            - Si je n'avais pas été aussi forte que lui, dit-elle, il m'aurait tué. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me connaît, et puis il est malade, vous savez, et ça lui calme le sang. D'ailleurs, je suis une honnête femme, moi, monsieur, mais mon beau-frère croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari et il recommencera certainement. Alors, si j'avais un petit revolver, je serais sûre de le tuer.
            Je lui promis de lui envoyer l'arme, et j'ai tenu ma promesse. J'ai fait graver sur la crosse :
            " Pour votre vengeance ".


                                                                    Maupassant

                                                                                      ( 1881 in Gil Blas )             
                                                                                                            Maufrigneuse
         


jeudi 6 mai 2021

Le soleil serpente.... César Vallejo ( Poème Pérou

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                       Le soleil serpente.......

            Le soleil serpente sur ta main fraîche,
            et se répand prudemment dans ta curiosité.

            Tais-toi. Personne ne sait que tu es en moi,
             tout entière. Tais-toi. Ne respire pas. Personne
             ne sait ma succulente collation d'unité :
             légion d'obscurités, amazones de pleurs.

            S'en vont les chariots par l'après-midi flagellés,
            et parmi eux les miens, en arrière, vers les rênes
            fatals de tes doigts.
            Tes mains et mes mains réciproques se tendent
            pôles en garde, pratiquant dépressions, 
            et tempes et flancs.

            Tais-toi aussi, crépuscule futur,                                                              lamontagne.fr
             et retire-toi pour rire au plus intime, de ce rut
             de coqs au plumage orgueilleusement rouge piment,
             orgueilleusement lame-armés
             de coupoles, de veuves moitiés céruléennes.
             Réjouis-toi, orphelin ; bois ta coupe d'eau
             depuis la boutique d'un quelconque coin de rue.


                                   César Vallejo





             










mercredi 5 mai 2021

Le Journal du Séducteur Sören Kierkegaard 13 ( Essai Danemark )










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            C'est assez curieux, la chance a voulu qu'à Ostergade deux pâtissiers se trouvent l'un vis-à-vis de l'autre. Au premier étage, à gauche, loge une petite demoiselle. D'habitude elle se cache derrière une jalousie couvrant le carreau où elle est assise. La jalousie est une étoffe très mince, et celui qui connaît la jeune fille, ou qui l'a souvent vue, s'il a de bons yeux, pourra aisément reconnaître tous ses traits, tandis que pour celui qui ne la connaît pas et qui n'a pas de bons yeux, elle n'est qu'une silhouette sombre. Je suis plutôt dans ce cas, au contraire d'un jeune officier qui, tous les jours, à midi précise fait son apparition dans ces parages et regarde la dite jalousie. 
            C'est elle, au fond, qui d'abord a attiré mon attention sur cette belle communication télégraphique. Les autres fenêtres n'on pas de jalousies, et celle qui, toute solitaire, ne cache qu'un carreau indique généralement que quelqu'un se trouve derrière elle.
            Un matin j'étais à la fenêtre du pâtissier d'en face. Il était juste midi. Sans faire attention aux passants dans la rue, je fixais mes yeux sur cette jalousie-là quand, subitement, la sombre figure commença à bouger. Une tête de femme de profil apparut à la vitre d'à côté, se tournant bizarrement dans le sens de la jalousie. Après quoi la propriétaire salua très amicalement d'un petit mouvement de cette tête et se cacha à nouveau derrière la jalousie. J'en conclus notamment que la personne qu'elle saluait était un homme, car son geste était trop passionné pour être dû à la vue d'une amie, mais j'en conclus aussi que l'objet du salut devait généralement venir du côté opposé. Elle s'était donc placée comme il fallait pour pouvoir le voit à l'avance et même le saluer cachée par la jalousie.
            Parfaitement, à midi juste, le héros de cette petite scène d'amour arrive, notre cher lieutenant. Je me trouve au rez-de-chaussée de la maison où la jeune fille loge au premier étage. Le lieutenant l'a déjà aperçue. Attention, mon cher ami, ce n'est pas si commode que cela de faire un beau salut à un premier étage. Il n'est d'ailleurs pas mal, assez grand, élancé, une belle figure, un nez aquilin, des cheveux noirs et un tricorne seyant. Mais maintenant il est dans l'embarras, les jambes commencent peu à peu à flageoler, elles deviennent trop longues. Pour les yeux, l'effet est comparable au sentiment qu'un mal de dents vous donne : que celles-ci poussent dans la bouche. A concentrer tout son pouvoir dans le regard et le diriger vers un premier étage, on risque d'ôter trop de force aux jambes.
            Pardonnez-moi, Monsieur le lieutenant, si j'arrête ce regard dans son vol vers le ciel. Mais oui, c'est une impertinence. Prétendre que c'est un regard qui en dit long serait faux, il ne compte plutôt pas, bien qu'étant plein de promesses. Mais toutes ces promesses lui montent apparemment trop à la tête, il chancelle ou, pour parler comme le poète à l'égard d'Agnèle, il titube, il tombe. Il ne le mérite pas. C'est bien fâcheux, car lorsque en galant homme on veut émouvoir les dames, il ne faut jamais tomber. Il faut faire attention à ces choses-là si on veut être homme du monde, mais elles sont indifférentes si on se présente simplement comme figure intellectuelle, car on s'enfonce alors en soi-même, on s'effondre et si on tombait réellement personne ne s'en étonnerait.
            Qu'est-ce que ma petite demoiselle a bien pu penser de cet incident ? Il est malheureux que je ne puisse pas être des deux côtés à la fois de ces Dardanelles. Je pourrais bien poster une de mes connaissances de l'autre côté, mais je préfère toujours faire mes observations moi-même, et d'ailleurs on ne peut jamais savoir ce qui peut résulter pour moi-même de cette affaire, et dans ce cas il n'est jamais bon d'avoir un confident car, alors, on perd du temps à lui arracher ce qu'il sait et à le déconcerter.
            Mon bon lieutenant commence réellement à m'ennuyer. Jour après jour il défile là en grand uniforme. Quelle terrible constance ! Est-ce digne d'un soldat ? Mon cher Monsieur, ne portez-vous pas d'arme blanche. N'est-ce pas votre devoir de prendre la maison à l'assaut et la jeune fille de force ? Ah ! si vous étiez un simple bachelier, un licencier ou un vicaire vivant d'espérance, ce serait autre chose. Mais je vous pardonne car, plus je regarde la jeune fille plus elle me plaît. Elle est belle, ses yeux bruns sont pleins d'espièglerie. En attendant votre arrivée sa mine devient rayonnante d'une beauté supérieure qui lui sied au-delà de toute expression. J'en conclus qu'elle doit avoir beaucoup d'imagination, et l'imagination est le fard naturel du beau sexe.


                                                                                Ma chère Cordélia !
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            Qu'est-ce que le désir ? La langue et les poètes font rimer désir et prison. Quelle absurdité ! Comme si celui qui est en prison pouvait brûler de désir ! Si j'étais libre, combien ne le ferais-je pas ! Et, d'autre part, je suis bien libre, libre comme l'oiseau et, croyez-moi, je brûle de désir, je le fais en me rendant chez toi et en te quittant et, même étant assis à ton côté, je brûle du désir de toi. Mais, peut-on donc désirer ce qu'on possède ? Oui, si on pense que l'instant d'après peut-être on ne le possèdera plus. 
            Mon désir est une impatience éternelle. Si j'avais vécu toutes les éternités et gagné la conviction qu'à tout instant tu m'appartiens, c'est alors seulement que je te rejoindrais et vivrais toutes les éternités avec toi. Je n'aurais, certes, pas assez de patience pour être séparé de toi un seul instant sans brûler de désir, mais j'aurais assez de confiance pour rester calme à côté de toi.

                                                                                             Ton Johannes.

                         Ma Cordélia !

            A la porte attend un petit cabriolet qui pour moi est plus grand que le monde entier puisqu'il y a place pour deux. Il est attelé d'une paire de chevaux sauvages et indociles, impatients comme mes passions, hardis comme mes pensées. Si tu le veux, je t'enlève, ma Cordélia ! Un mot de toi sera pour moi l'ordre qui lâchera les guides et l'envie de la fuite. Je t'enlèverai, non pas de quelques hommes pour en rejoindre d'autres, mais en-dehors du monde. Les chevaux se cabrent et la voiture se penche en arrière. Les chevaux à la verticale, presque au-dessus de nos tête, nous enfilons le ciel à travers les nuages, les oreilles nous tintent. Est-ce nous qui restons immobiles et le monde qui tourne, ou est-ce notre envolée aventureuse ? As-tu le vertige, ma Cordélia, tiens-toi ferme à moi qui ne l'aurai pas.
 
            On n'aura plus jamais de vertige spirituel si l'on ne pense qu'à une seule chose, et moi, je ne pense qu'à toi, ni de vertige physique, si l'on ne fixe le regard que sur un seul objet, et moi, je ne regarde que toi. Tiens ferme, même si le monde périssait, même si notre léger cabriolet disparaissait sous nous, serrés dans les bras l'un de l'autre nous planerions quand même dans l'harmonie des sphères.

                                                                                                    Ton Johannes.


            C'est presque trop. Mon valet a attendu dix heures et moi-même deux dans la pluie et le vent, seulement afin de guetter la chère petite Charlotte Hahn. Tous les mercredis, entre deux et cinq, elle va d'habitude voir une vieille tante à elle, et justement aujourd'hui où je souhaitais tant la rencontrer, elle ne vient pas.
            Et pourquoi ce souhait ? Parce qu'elle sait m'imprimer un état d'âme tout à fait particulier. Je la salue, elle fait sa révérence d'une manière à la fois indescriptiblement terrestre et pourtant si sublime. Elle reste presque immobile, comme si elle devait disparaître sous la terre. Son regard, pourtant, semble dire qu'elle est prête à monter au ciel. En la voyant mon âme devient solennelle, en même temps pleine de désir. La jeune fille n'occupe d'ailleurs pas mes esprits et, sauf ce salut, je ne demande rien, voulût-elle me l'offrir. Son salut me met dans une bonne humeur dont je suis ensuite prodigue envers Cordélia.
Toutefois, je parie que, d'une façon ou d'une autre, elle nous a filé sous le nez. 
            Ce n'est pas seulement dans les comédies, mais dans la réalité aussi, qu'il est difficile de surveiller une jeune fille, il fau autant d'yeux que de doigts. Il y avait une fois une nymphe, Cardéa, qui s'appliquait à duper les hommes. Elle se tenait dans des contrées boisées, attirait ses amants dans la brousse la plus dense, et disparaissait. Elle voulut duper Janus aussi, mais c'est lui qui lui donna le change, grâce aux yeux qu'il avait derrière la tête.

            Mes lettres ne manquent pas leur but. Elles développent son âme, sinon son érotisme. Des lettres, d'ailleurs, ne peuvent servir, mais des billets. Plus l'érotisme fait son chemin, plus elles deviennent courtes, mais elles touchent avec plus de certitude au point érotique. Afin de ne pas la rendre sentimentale ou molle, l'ironie, de son côté, raidit les sentiments, et la rend en même temps avide de la nourriture qu'elle préfère. Les billets, au loin et vaguement, font deviner le bien suprême. Nos rapports se rompront à l'instant où ce pressentiment commencera à naître dans son âme. Sous ma résistance il prendra forme en elle, comme si c'était sa propre pensée, une impulsion de son propre cœur. Et c'est ce que je veux.

 askaart.com                                                                                 Ma Cordélia !

            Il existe une petite famille ici, à Copenhague, comprenant une veuve et ses trois filles. Deux d'entre elles apprennent aux Cuisines du Roi. Un après-midi, au début de l'été, vers cinq heures, la porte du salon s'ouvre doucement et un regard scrutateur fait le tour de la pièce. Il n'y a personne, sauf une jeune fille au piano. On entrebâille la porte pour prêter l'oreille sans être vu. Ce n'est pas une artiste qui joue, dans ce cas on aurait sans doute refermé la porte. Elle joue une mélodie suédoise dont les paroles parlent de la jeunesse et de la beauté trop brèves, elles raillent la jeunesse et la beauté d'une jeune fille et celle-ci raille les paroles.
            Qui a raison ? La jeune fille ou les paroles ? La musique est si douce, si triste, comme si la mélancolie était l'arbitre chargé de trancher le conflit. Mais elle a tort, cette mélancolie. Quoi de commun entre la jeunesse et ces réflexions ? Entre le matin et le soir ? Les touches vibrent et frémissent, les esprits sonores du piano surgissent en désordre et ne se comprennent pas mutuellement. Ma Cordélia pourquoi cette véhémence, dans quel but cette passion ?
            A quel distance dans le temps un événement doit-il être éloigné pour qu'on s'en souvienne, et à quelle distance pour que le désir nostalgique du souvenir ne puisse plus l'atteindre ? La plupart des gens ont des bornes à cet égard. Ils ne peuvent pas se souvenir de ce qui leur est trop proche dans le temps, ni de ce qui leur est trop éloigné. Pour moi les bornes n'existent pas. Je recule de milliers d'années ce qui fut vécu hier, et je m'en souviens comme si c'était d'hier.

                                                                                                      Ton Johannes.

                                      Ma Cordélia !

            J'ai un secret à te confier, mon amie intime. A qui pourrais-je le confier ? A l'écho ? Il le trahirait. Aux étoiles ? Elles sont glaciales. Aux hommes ? Ils ne le comprennent pas. Il n'y a que toi à qui j'ose le confier, car tu sais l'oublier.
             Il existe une jeune fille plus belle que le rêve de mon âme, plus pure que la lumière du soleil, plus profonde que la source des mers, plus fière que le vol de l'aigle, il existe une jeune fille, Oh !
            Penche ta tête vers mon oreille et vers ma voix, pour que mon secret puisse s'y faufiler. J'aime cette jeune fille plus que ma vie, car elle est ma vie. Je l'aime plus que tous mes désirs, car elle est mon seul désir, plus que toutes mes pensées, car elle est mon unique pensée. Plus ardemment que le soleil aime les fleurs, plus intimement que le chagrin secret de l'âme en peine, plus impatiemment que le sable brûlant du désert aime la pluie. Je suis attaché à elle avec plus de tendresse que le regard de la mère à l'enfant, avec plus de confiance qu'une âme en prière. Elle est plus inséparable de moi que la plante de sa racine.
            Ta tête s'alourdit, devient pensive, elle s'affaisse sur la poitrine, la gorge se soulève pour la secourir, ma Cordélia ! Tu m'as compris, exactement, à la lettre, sans perdre un mot ! Dois-je tendre les cordes de mon oreille pour permettre à ta voix de m'en assurer ? Un doute, serait-il possible ? Garderas-tu ce secret ? Oserai-je compter sur toi ? On parle de gens qui, par des crimes horribles se vouaient l'un l'autre au silence. A toi j'ai confié un secret qui est ma vie et la substance de ma vie. N'as-tu rien à me confier qui soit assez important, assez beau, assez chaste pour que des forces surnaturelles s'agitent si le secret en est trahi ?

                                                                                                        Ton Johannes.

                             Ma Cordélia !

            Le ciel est couvert, de sombres nuages chargés de pluie, comme des sourcils noirs, sillonnent son visage passionné, les arbres dans la forêt s'agitent, ballotés par des rêves troubles. Pour moi, tu t'es égarée dans la forêt. Derrière chaque arbre je vois un être féminin qui te ressemble, mais quand je m'approche il se cache derrière un autre. Ne veux tu pas te montrer à moi, te ramasser sur toi-même ? Tout se brouille pour moi. Chaque élément isolé de la forêt perd son contour, tout n'est qu'une mer de brouillards dans laquelle des êtres féminins, qui te ressemblent, paraissent et disparaissent. Ce n'est pas toi que je vois, tu t'engloutis toujours dans les vagues de la vision, et pourtant, chaque image dans laquelle je crois te voir, me rend déjà heureux. A quoi cela tient-il ? Est-ce à la riche unité de ta nature, ou à la pauvre complexité de la mienne ? T'aimer, n'est-ce pas aimer un monde ?

                                                                                      Ton Johannes.

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  J'aurais vraiment beaucoup d'intérêt à reproduire exactement mes conversations avec Cordélia. Mais je vois bien que c'est impossible car, même si je réussissais à me souvenir de chaque parole échangée entre nous, il est naturellement impossible de rendre l'ambiance qui, au fond, est le nerf de la conversation, les surprises reflétées par les exclamations, la passion, principe vital de la conversation. 
            Naturellement je ne me prépare pas pour ces entretiens, ce qui serait contraire au caractère même d'une conversation, surtout d'une conversation érotique. Seulement j'ai toujours " in mente " le contenu de mes lettres, de même que l'état d'âme créé chez elle par ces lettres est toujours présent à mon esprit.
Certes, je n'irai jamais lui demander si elle les a lues. Il m'est d'ailleurs facile de m'en assurer. Je ne lui en parle jamais directement, mais je maintiens une communication secrète avec elles dans ma conversation, aussi bien pour renforcer quelque impression dans son âme, que pour la lui arracher et ainsi l'égarer. Elle peut alors relire la lettre et en avoir une autre impression, et ainsi de suite.
            Elle a changé et elle continue à changer. Si je devais définir l'état de son âme, je dirais qu'actuellement il est de l'audace panthéiste. On le voit immédiatement dans son regard. Les espérances qui s'y reflètent sont audacieuses, presque téméraires, comme si ce regard, à tout instant, exigeait et pressentait l'extraordinaire. Comme un regard qui voit au-delà de soi, celui-ci voit au-delà de ce qui se montre immédiatement à lui voit le merveilleux. Audacieux, presque téméraire, mais non par confiance en lui-même c'est, par conséquent, un regard de rêve et de prière, non pas fier et impérieux. 
            Elle cherche le merveilleux en-dehors d'elle, elle le priera de se montrer comme s'il n'était pas en son propre pouvoir de le faire surgir. Il faut empêcher cela, car autrement je prendrais trop tôt de la prépondérance sur elle. Elle me disait hier qu'il y avait quelque chose de royal dans ma nature. Peut-être se courbera-t-elle, mais il ne le faut pas, à aucun prix. Sans doute, ma chère Cordélia, y a-t-il quelque chose de royal dans la nature, mais tu ne devines pas quel est le royaume sur lequel je règne. 
            C'est celui des tempêtes des états d'âme. Comme Eole, je les tiens enfermées dans l'antre de ma personnalité, et j'en déchaîne tantôt une, tantôt une autre. La flatterie lui donnera le sentiment de sa dignité, la différence entre le mien et le tien sera gardée, et tout lui sera attribué. Mais il faut une grande prudence si on veut flatter. Il faut parfois se placer sur un piédestal très haut, mais de façon qu'il en reste un plus haut encore, parfois il faut faire très peu de cas de soi-même.
            Pour un but spirituel la meilleure voie est la première, pour un but érotique la seconde. Me doit-elle quelque chose ? Mais rien. Pourrais-je le souhaiter ? Nullement. Je suis trop expert, j'ai trop de connaissance de l'érotisme pour une telle ineptie. Mais si elle avait réellement une dette envers moi, je ferais tout ce qui est mon pouvoir pour qu'elle l'oublie et endormir mes propres pensées à cet égard. Toute jeune fille par rapport au labyrinthe de son cœur est une Ariane qui tient le fil grâce auquel on peut s'y retrouver, mais elle ne sait s'en servir elle-même.


                                                                       à suivre...........