samedi 15 mai 2021

Le Journal du Séducteur 15 Sören Kierkegaard ( Essai Danemark )

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         Franchement ! même sans une imagination exceptionnelle vive on peut imaginer un équpage plus commode, plus confortable et surtout plus relevé. Aller se promener dans une charrette de tourier ne fait sensation qu'au figuré.
            Mais, faute de mieux, on s'y risque. On se promène sur la grand-route, on monte, on fait une lieue et, rien n'arrive, deux lieues, tout marche bien et on se sent en confiance. De ce point de vue la contrée se présente même sous un jour meilleur qu'à l'ordinaire, on a atteint presque les trois lieues, mais qui aurait pu penser rencontrer à telle distance un Copenhaguois sur la grand-route ? Et vous sentez bien que c'est un Copenhaguois, et non pas quelqu'un de la campagne, sa façon de regarder est toute particulière, si décidée, rien ne lui échappe, il vous juge et il y a un brin de moquerie dans son regard.
            Oui, ma chère petite, ta situation n'est plus du tout commode, assise, comme sur un plateau, sur ce véhicule tellement plat qu'il n'y a pas un creux pour les pieds. Mais aussi, c'est de votre faute, ma voiture est entièrement à votre disposition, j'ose vous offrir une place beaucoup moins gênante si ça ne vous gêne pas d'être assise à mon côté. Mais si ça vous gêne je vous cède toute la voiture et je m'assois moi-même sur le siège du cocher, heureux d'oser vous conduire à destination. Le chapeau de paille n'empêche même pas un coup d'œil de côté. Inutile de baisser votre tête, j'admire quand même le beau profil.
            N'est-il pas vexant que le paysan me salue ? Mais rien de plus normal qu'un paysan salue un monsieur distingué. Et, prenez garde, ce n'est pas tout, car voilà une auberge, oui, un relais, et un charretier de tourbe est bien trop dévot, en son genre, pour ne pas y casser la croûte. Maintenant je vais m'occuper de lui. J'ai des dons exceptionnels pour charmer les tourbiers. Oh ! qu'il me soit permis de vous plaire à vous aussi. Il ne peut pas résister à mon offre, il l'accepte et son effet est également irrésistible. Mais mon valet peut le faire aussi bien que moi. Maintenant il entre dans l'estaminet et vous restez seule à la remise sur la charrette.
            Dieu sait quelle fille c'est ? Serait-ce une petite bourgeoise, une fille de bedeau peut-être ? Mais pour une fille de bedeau elle est vraiment exceptionnellement belle et habillée avec un goût rare. Ce bedeau doit avoir une vie aisée. Mais j'y pense, ce serait peut-être une petite demoiselle de pur sang qui, lasse de se promener en voiture, a voulu aller à pied jusqu'à la maison de campagne et en même temps s'essayer à une petite aventure. Très possible, ces choses-là arrivent.
            Le tourbier ne sait rien, c'est un imbécile qui ne sait que boire. Mais oui, buvez tranquillement, petit père, on ne vous le refuse pas.
            Mai qu'est-ce que je vois ? C'est bien Mademoiselle Jespersen, fille du négociant de Copenhague. Ah ! Mon Dieu ! Nous nous connaissons. C'est elle que j'ai rencontrée une fois dans la Bredgade, elle passait en voiture, assise le dos aux chevaux et elle ne pouvait pas ouvrir la fenêtre. Je mis mes lunettes et j'eus le plaisir de la suivre des yeux. Sa position la gênait beaucoup, il y avait trop de gens dans la voiture, elle ne pouvait pas bouger, et elle n'osait probablement pas alerter les autres. Sa position actuelle est pour le moins aussi gênante.
     

      Nous deux nous sommes destinés l'un à l'autre, pas de doute. O, dit que c'est une jeune fille romantique, elle est sûrement sortie de son propre chef.
            Mais voilà mon valet avec le charretier de tourbe. Il est complètement ivre. C'est affreux, quelle gent corrompue que ces tourbiers. Hélas, oui ! Et pourtant, il y a des gens pires qu'eux.
            Enfin, vous voilà dans de beaux draps, vous serez obligée de conduire vous-même, c'est tout à fait romantique. Vous refusez mon offre, vous prétendez vous trouver très bien ainsi. Vous ne me trompez pas ? Je sens bien combien vous êtes sournoise. Quand vous aurez fait un bout de chemin, vous sauterez de la voiture. La forêt abrite pas mal de cachettes.
            Qu'on me selle mon cheval, je vous suivrai. Enfin, je suis prêt, vous n'aurez pas à craindre d'agressions. Mais ne vous effrayez donc pas tant, alors je ferai immédiatement demi-tour. Je ne voulais que vous inquiéter un peu et ainsi rehausser votre beauté naturelle. Car vous ne vous doutez pas que c'est moi qui ai saoulé le paysan, et qui puisse vous offenser. Je ne peux, malheureusement, pas avoir le plaisir de vous accompagner, car je suis lié par une promesse, et une promesse de chasse est sacro-sainte. - Vous acceptez ? - tout va être réglé sur-le-champ. Voyez-vous, vous n'avez plus besoin d'être embarrassée si vous me revoyez un jour, tout au moins pas plus qu'il ne vous sied si bien. Vous pouvez vous amuser de toute l'histoire. Riez un peu, et pensez un peu à moi, c'est tout ce que je demande. On trouvera que c'est peu, mais ce peu me suffit. C'est le commencement, et je suis fort surtout dans les notions préliminaires.
             Hier soir il y avait une petite réunion chez la tante. Je savais que Cordélia sortirait son tricot. J'y avais caché un petit billet. Elle le laissa tomber, s'émut, s'impatienta. Voilà comment il faut toujours se servir de la situation. On ne peut imaginer combien d'avantages on peut en tirer. Un billet, au fond insignifiant, lu dans ces circonstances, prend une importance extrême pour elle. Elle ne réussit pas à me parler. Je m'étais arrangé pour accompagner une dame qui retournait chez elle. Elle a donc dû attendre jusqu'à aujourd'hui. Cela est toujours bon pour enfoncer l'impression plus profondément encore dans son âme.
            En apparence, c'est moi qui ai toujours l'air de lui faire une gentillesse. L'avantage, pour moi, est d'être installé partout dans ses pensées et de partout la surprendre.

              L'amour possède vraiment sa dialectique propre.
              Il y avait une jeune fille dont je m'étais épris autrefois. L'été dernier je vis au théâtre à Dresde une actrice qui lui ressemblait à s'y méprendre. Pour cette raison je désirai faire sa connaissance et j'y réussis, mais je me convainquis alors que la dissemblance était assez grande. Aujourd'hui j'ai rencontré une dame dans la rue qui me rappelait cette actrice-là. Cette histoire peut continuer à l'infini.

            Partout mes pensées enveloppent Cordélia, je les envoie autour d'elle comme des anges. Comme Vénus en sa voiture est tirée par des colombes, elle est assise dans son char de triomphe et j'y attelle mes pensées comme des êtres ailés. Elle est heureuse et riche comme une enfant, toute-puissante comme une déesse, et je marche près d'elle. Réellement, une jeune fille est et sera toujours le " vénérable " de la nature et de toute l'existence. Personne ne le sait mieux que moi. Dommage seulement que cette splendeur soit de si brève durée. Elle me sourit, elle me salue, elle me fait signe, comme si elle était ma sœur. Un regard lui rappelle qu'elle est ma bien-aimée.

            L'amour a beaucoup de positions. Cordélia fait de bons progrès. Assise sur mes genoux, son bras tendre et chaud jeté autour de mon cou, elle se repose sur ma poitrine sans que je sente un poids quelconque. Ses formes douces me touchent à peine, sa taille ravissante, libre comme un nœud, m'enlace. Ses yeux se cachent sous ses paupières, sa gorge est d'un blanc éblouissant comme la neige et si lisse que mes yeux n'y peuvent trouver de repos, ils glisseraient si la gorge ne palpitait pas. Pourquoi cette palpitation ? Est-ce l'amour ? Peut-être. Un pressentiment, un rêve, mais l'énergie lui manque encore. Elle m'embrasse avec " proxilité ", comme le nuage de la Transfiguration, libre comme une brise, doucement comme on étreint les fleurs. Ses baisers sont fuyants et tranquilles comme ceux que la rosée donne aux fleurs, solennels comme lorsque la mer caresse l'image de la lune. 
            J'appellerais sa passion présente un passion naïve. Mais le revirement effectué, lorsque je commencerai à me retirer tout de bon, elle mettra tout en œuvre pour me charmer réellement. Comme moyen il ne lui restera que l'érotisme lui-même, seulement celui-ci apparaîtra sur une échelle autrement vaste. Il sera une arme qu'elle brandira contre moi.
            Et voilà la passion réfléchie qui s'annoncera. Elle luttera à cause d'elle-même parce qu'elle sait que je possède l'érotisme. Elle luttera à cause d'elle-même afin de me vaincre. Elle aura même besoin d'une forme supérieure de l'érotisme. Ce que, par mes simulations, je lui ai appris à soupçonner, ma froideur le lui fera alors comprendre, mais de façon qu'elle pensera le découvrir elle-même. A l'aide de cela elle voudra me prendre au dépourvu, elle croira me dépasser en hardiesse et par là m'avoir pris. Sa passion deviendra alors décidée, énergique, concluante, dialectique, son baiser total, son étreinte d'un élan irrésistible.
            Chez moi, elle cherchera la liberté, et la trouvera d'autant meilleure que je l'enlacerai davantage. Les fiançailles se rompront, et après elle aura besoin d'un peu de repos, pour qu'aucune laideur ne se produise dans ce tumulte sauvage. Sa passion se recueillera encore une fois, et elle sera à moi.

            Comme je le faisais déjà indirectement au temps de feu Edouard, je m'occupe maintenant directement de sa lecture. Ce que je lui offre est, selon mon avis, la nourriture la meilleure : la mythologie et les contes. Mais là, comme partout, elle est libre, j'épie tous ses désirs, et s'il n'y en a pas je les introduis moi-même d'abord.

            Lorsque pendant l'été les bonnes se préparent à aller à Durehaven, c'est en général un pauvre plaisir. Elles n'y vont qu'une fois l'an et aussi en veulent-elles pour leur argent. Il leur faut un chapeau et un châle et elles se déparent de toutes les manières. La gaieté est sauvage, laide et lascive. 
            Non, je préfère le parc de Fréderksberg. Elles viennent le dimanche après-midi, et moi aussi. Là, tout est convenable et décent, et la gaieté même est moins bruyante et plus noble. D'ailleurs, les hommes qui n'ont pas de goût pour les bonnes y perdent plus qu'elles. Leurs bandes si variées constituent vraiment la plus belle milice que nous ayons au Danemark. 
            Si j'étais roi, je sais bien ce que je ferais, ce ne serait pas des troupes de ligne que je ferais mes revues. Si j'étais l'un de nos 32 édiles je demanderais immédiatement l'institution d'un comité de salut public qui, par ses connaissances en la matière, par ses conseils, ses exhortations et grâce à des récompenses appropriées, chercherait de toutes manières à encourager les bonnes à adopter des toilettes de goût et bien soignées. Pourquoi gaspiller tant de beauté pour la faire passer inaperçue à travers la vie? Qu'elle se présente une fois la sensualité, tout au moins sous la lumière qui la met en relief ! Mais avant tout : du goût, de la mesure.
            Une bonne ne doit pas avoir l'air d'une dame, comme dit si bien " L'ami de la police ", mais les raisons de cette estimable feuille sont entièrement erronées. Si on osait ainsi envisager un épanouissement désirable de la classe des bonnes, ne serait-ce pas en retour utile aux demoiselles de chez nous ? Ou est-ce trop hasardé de ma part d'entrevoir par cette voie un avenir pour le Danemark, avenir vraiment unique au monde ? Et pourvu qu'il me soit permis à moi-même d'être contemporain de cette année sainte, on pourrait en bonne conscience employer la journée entière à flâner par rues et ruelles et se délecter de cet enchantement.
            Comme ma pensée se passionne et pousse loin, avec hardiesse et un tel patriotisme ! Mais aussi, je me trouve ici, à Fréderiksberg où les bonnes viennent les dimanches après-midi, et moi aussi.
            D'abord arrivent celles de la campagne, la main dans la main avec leurs bons amis ou, suivant une autre formule, toutes les filles en tête, la main dans la main, et tous les gars derrière, ou suivant une autre formule, deux filles et un gars. Cette troupe constitue le cadre, ils restent ordinairement debout ou sont assis le long des arbres du grand carré devant le pavillon. Troupe saine et fraîche, avec seulement des contrastes de couleurs un peu trop accusés de peau et de costumes. Ensuite viennent s'y encadrer les filles de Jutland et de Fionie. Elles sont grandes, droites, un peu trop fortes, et leur mise un peu bariolée.
            Le comité aurait beaucoup à faire ici. Il ne manque plus non plus quelques représentants de la division de Bornholm : des cordons bleus qu'il ne fait pas bon approcher, ni dans la cuisine, ni à Fréderiksberg. Il y a quelque chose de fier et de repoussant en elles. C'est pourquoi leur présence, par le contraste, n'est pas sans effet. Je ne voudrais pas qu'elles manquent ici, mais il est rare que je me commette avec elles.
            Et voilà les troupes casse-coeur : les filles de Nyboder. Moins grandes mais florissantes de stature, replètes, fines de peau, gaies, heureuses, lestes, bavardes, assez coquettes et, avant tout, nu-tête.  Leur mise peut, si vous voulez, se rapprocher de celle d'une dame, sauf sur deux points : pas de châle mais un fichu, pas de chapeau, mais, tout au plus, une petite coiffe sémillante et, de préférence, nu-tête
            - Tiens, bonjour Marie, je vous rencontre ici ? Il y a longtemps que je ne vous ai vue. Vous êtes bien toujours chez le Conseiller ?
            - Oui.
            - C'est sûrement une très bonne place ?
            - Oui.
            - Mais vous venez toute seule par ici, personne pour vous accompagner... pas un bon ami ou, ... peut-être n'a-t-il pas eu le temps aujourd'hui, ou l'attendez-vous ?
  50-50magazine.fr                                               -
            - comment, vous n'êtes pas fiancée ? C'est pas possible. La plus belle fille de Copenhague, en place chez Monsieur le Conseiller, une fille qui est une gloire et un modèle pour toutes ses collèges, une fille qui sait s'attifer si bien et... si magnifiquement. Quel joli mouchoir vous tenez là, du plus fin linon-batiste... Et quoi, avec des broderies sur les bords. Je suis presque sûr qu'il a coûté 10 Marks... Plus d'une dame distinguée n'en possède pas de pareil. Des gants français et... un parapluie de soie... Et une telle fille ne serait pas fiancée ?... C'est absurde. Si je ne me trompe pas trop, Jens de chez le négociant au second étage, tenait assez à vous.... Voyez-vous je tombais juste... Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas fiancée, Jens était pourtant un beau gars, avait une bonne place et, peut-être, plus tard, par l'influence de Monsieur le négociant, il serait devenu agent de police... ou chauffeur dans les machines. Ce n'était pas un si mauvais parti... C'est sûrement de votre faute, vous avez été trop dure envers lui.
            -
            - Non, mais j'ai appris que Jens avait été fiancé déjà avec une jeune fille avec qui il ne se serait pas du tout bien conduit... - Qu'est-ce que vous me dîtes ? Qui aurait cru que Jens fût un aussi mauvais garçon... ah oui ! ces gars de la Garde... ces gars de la Garde, il faut se méfier d'eux... Vous avez fort bien fait. Une fille comme vous est bien trop bonne pour être le jouet de n'importe qui... Vous ferez sûrement un meilleur parti, je vous le garantis. 
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            - Comment va Mademoiselle Juliane ? Il y a longtemps que je ne l'ai pas vue. Ma belle Marie pourrait peut-être m'aider en me donnant un petit renseignement... Je n'ose pas vous en parler, j'ai peur que quelqu'un me guette.... Ecoutez un instant seulement, ma belle Marie... Voici l'endroit, dans cette allée ombragée où les arbres s'entrelacent pour nous cacher, ici où nous ne voyons personne et où nousn'entendons voix humaine, mais seulement un faible écho de la musique... ici j'oserai vous parler de mon secret... si Jens n'avait été un mauvais sujet, tu te serais promenée ici avec lui, bras dessus bras dessous, tu aurais écouté la belle musique et joui toi-même d'une autre plus belle encore... mais pourquoi si émue... oublie Jens... tu veux donc être injuste envers moi... c'est pour te rencontrer que je suis ici... pour te voir que je fréquentais la maison du Conseiller... Tu m'as remarqué ?... Chaque fois que je pouvais le faire, j'allais toujours à la porte de la cuisine... tu dois être à moi...les bans seront publiés en chaire... demain soir je t'expliquerai tout... je monterai l'escalier de service, la porte à gauche juste en face de la porte de la cuisine... Au revoir, ma belle Marie... ne laisse soupçonner à personne que tu m'as vu ici, que je t'ai parlé. Tu sais mon secret.
            Elle est réellement délicieuse, on pourrait en tirer quelque chose. Une fois que j'ai pris pied dans sa chambre, je publierai moi-même les bans en chaire. J'ai toujours essayé de ......... surtout me passer d'un pasteur.


                                                                            à suivre.........






















          

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