lundi 18 juin 2018

Place du Théâtre-Français ( extraits ) 6 Léon-Paul Fargue ( Nouvelles France )


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                                               Place du Théâtre-Français

            Ce sont les autobus qui ont transformé la place du Théâtre-Français. Une révolution, un incendie même ( et il y en a eu un fameux ) n'auraient pas mieux fait. La place du Théâtre Français, où l'on me conduisait autrefois par la main, comme dans un endroit tranquille, un peu sévère, mais de bonne influence, est aujourd'hui une gare régulatrice. Un alphabet mouvant. C'est le Corbeil du réseau de la Compagnie des Transports en Commun.
            On perd un temps précieux à passer du Ministère des Finances chez Molière..........
            Jadis on pouvait bavarder en pleine rue ; les joueurs d'échecs et les acteurs, les membres du Conseil d'Etat et les ombres du Palais-Royal ne craignaient aucun coup de trompe, aucun dérapage, aucun rappel à l'ordre des agents. On était libre.
            Pourtant, ce quartier n'a rien perdu de son pittoresque, de son air parisien, de ce cachet unique au monde et de ses manières bien françaises. Il n'y a pas une ville en Europe où se puisse concevoir ce mélange de palais et de boutiques, de ministères et de restaurants, de bourgeoisie et de prostitution, de sérieux et de dévergondage qui fait le charme du Théâtre-Français. Elle est petite, ramassée, sans commencement ni fin, sans axes, sans frontières bien tracées, et cependant le promeneur ou l'étranger ne savent comment s'y prendre pour en faire le tour.                     google.fr
Résultat de recherche d'images pour "place du théâtre français"            Aussi bien chaque mètre est différent de l'autre. Le client de la Civette n'est pas celui de la Librairie Stock. Celui qui descend à l'hôtel du Louvre n'entre jamais au Café de la Régence, préfère l'Opéra à la Comédie et achète ses livres dans les gares. Le fonctionnaire qui prend son apéritif au Rohan ne lève même pas les yeux sur l'Univers. La fleuriste du théâtre, celle qui tient commerce sous le buste de Larroumet, au milieu de débris de dieux et de fragments de décors, ne connaît pas la femme du kiosque et n'a sans doute jamais mis les pieds dans la salle.
            Un excellent endroit pour observer les allées et venues de cette place, qui a l'âme d'un manège et la majesté d'un musée, est le Café de l'Univers, qui se recommande pour sa brandade du vendredi. On y est comme au théâtre, non pas seulement parce que les acteurs du Français y tiennent conciliabule autour d'une choucroute, mais parce qu'on aperçoit de sa place un spectacle qui ne lasse jamais.
            ................Au premier plan, le chasseur de l'hôtel du Louvre évoque un souffleur de théâtre. A gauche on aperçoit une Muse qui somme Alfred de Musset de bien vouloir descendre de son socle et de consentir à perdre une soirée au Théâtre-Français. A moins que, maîtresse excédée, elle ne conjure son amant, cuvant sa cuite sur un banc, d'aller quérir un remède " antialcoolique " chez le pharmacien du coin. On se demande combien d'architectes ont collaboré à cet ensemble réussi de palais, de colonnades, de statues, de médaillons et de frontons. Les bistrots......... égayent sans le troubler, sans s'attaquer à la sérénité du lieu, le rez-de-chaussée de cette place.
            Au fond du restaurant, quelques jeunes auteurs déjeunent et n'en finissent pas d'épiloguer sur le métier, prenant à témoin les comédiens qu'ils ont rencontrés là, s'adressant parfois aux garçons, qui connaissent le Théâtre-Français sur le bout du doigt............
            Depuis qu'il existe, le Café de l'Univers a toujours été, de préférence aux autres, qui ne recueillent que des spectateurs, le rendez-vous des auteurs dramatiques. J'ai vu là des hommes illustres dont on ne parle plus. J'ai entendu, comme en répétition intime, des répliques fameuses que les intéressés essayaient entre eux avant que les pièces n'eussent été admises au répertoire.
            Les jeunes auteurs fréquentent toujours l'Univers et les acteurs aussi. Y viennent également ceux qui jouent sur le boulevard et que l'ombre du Théâtre-Français attire, car la maison est un peu la leur. J'y ai vu Steve Passeur, ou Marcel Vallée, qui me fait songer à Littré, ou Alcover.
            Mais les jeunes auteurs sur qui plane la corne d'abondance du cinéma et qui ressentent plus violemment la politique et les malaises sociaux qu'on ne le faisait autrefois m'ont paru moins buveurs, moins gros mangeurs, moins consciencieux bonshommes que leurs devanciers.
            Ce café est, à certaines heures, très curieux quant à la clientèle. Que de provinciales, que de Parisiennes n'y patientent devant un crème ou un petit porto que pour se précipiter sous les arcades du théâtre au moment de la fin d'une représentation................                       chefsimon.lemonde.fr  
Image associée            Quand on a longuement piétiné en l'honneur d'un ou d'une pensionnaire illustre, le frisson qui s'empare des badauds est le même que celui qui annonçait des signes d'admiration chez ceux qui attendaient Mounet-Sully...
            Mounet-Sully était un dieu, une sorte de Victor Hugo du peuple, un acteur qui vivait au-dessus des hommes. Arquillière pénétra un jour dans sa loge muni d'une recommandation. C'était la plus belle minute de sa vie. Il trouva le maître en train de se maquiller.
            " - Comment vous appelez-vous ? demanda Mounet-Sully
              - Archevêque.
              - Arquillière ! répéta le grand acteur en continuant de tendre le menton et de lever le cou devant son miroir. "
            La conversation du génie et du débutant ne fut qu'une suite de silences et de petits mouvements. Le jeune souhaitait d'être à dix pieds sous terre. Enfin, comme on ne lui facilitait pas une entrée en matière, il prit le parti de s'éclipser discrètement. Il n'avait pas fait vingt pas qu'il s'entendit brusquement appeler d'une voix de tonnerre :
            " - Arquillière ! Arquillière ! "
            Le jeune homme remonta les escaliers quatre à quatre et se précipita dans la loge qu'il venait de quitter, désolé d'être parti si vite et sans s'excuser.
            " - Qui êtes-vous ? demanda Mounet-Sully.
              - Je suis Arquillière... vous m'avez appelé...
              - Mais non, murmura Mounet-Sully, je me faisais la voix. Arquillière, c'est très sonore. "
            Et il continua de prononcer le nom d'Arquillière sur tous les tons.
            Les acteurs d'aujourd'hui n'éprouvent plus la même admiration mêlée de crainte pour leurs grands aînés. Il est vrai qu'il n'y a plus de grands aînés, et que les vedettes de cinéma ont brouillé les cartes et singulièrement élevé le nombre des acteurs admirables. Seule la foule, une foule pieuse, respectueuse des traditions, qui n'a qu'un oeil pour le cinéma, une oreille pour le concert, continue d'adorer en secret ceux qui savent bien dire les vers classiques et vivre avec véhémence les grandes scènes du théâtre moderne.........
            Ces badauds ont pour les comédiens la vénération presque sectaire que les amateurs de vélo ont pour les champions du Vel' d'Hiv' ou du Tour de France, les jeunes boxeurs du faubourg Saint-Denis pour les as du ring qui prennent l'avion pour aller se battre, les pelousards pour les jockeus, les maires de campagne pour le député du patelin qui devient ministre.           deslettres.fr
Résultat de recherche d'images pour "mounet sully"            J'admire ces sentiments lorsqu'ils sont sans mélange, comme chez la concierge du Théâtre-Français, qui a l'honneur d'assister à l'arrivée et au départ des grands premiers rôles de l'établissement et de les voir déposer leur clef dans le casier, ou leur perruque sur la table afin qu'on y fasse une mise en plis pour le lendemain..................
            Stock aussi a ses fervents, et la Civette les siens. Ceux-là feuillettent avidement quelques conseils pour la jeunesse ou les Dix commandements du Constipé, en ayant l'air de s'intéresser au Voyage en Orient, de Gérard de Nerval. Ceux-là pelotent les cigares et les respirent avant de les mettre en bouche, chacun cherchant à se montrer plus connaisseur que le voisin.
            Mais tournez le coin de la Comédie, longez ces barrières de gare-frontière où il faut faire la queue, quand on est désargenté, pour voir Electre, Ruy Blas ou Monsieur de Pourceaugnac, acheminez-vous vers la rue de Montpensier, étroite et spectrale comme une tranchée, un autre spectacle vous attend. Il ne présente en apparence aucun point commun avec le Théâtre-Français, et pourtant on ne l'imagine pas sans lui. De jour, si le promeneur est rare, et de nuit si le passant est nombreux, mais alors dans l'ombre savante des colonnes et presque sous le patronage de l'Institut de Coopération Intellectuelle, vous serez abordé par les marchandes d'amour dans une langue qui a quelque chose de scénique. Elles ne proposent pas un plaisir plus classique que celles de Notre-Dame-de-Lorette ou de la gare Saint-Lazare, et pourtant l'on ne peut s'empêcher de leur trouver un je ne sais quoi de plus digne qui indique l'influence de la première scène nationale. Les plaisanteries dont elles se servent pour invectiver, lorsque la mauvaise tenue du marché fait sortir les passions, sont tirées du vocabulaire de la maison, et les mots : pensionnaire, part entière, four, m'as-tu vu, entrent dans leur comportement...
            Ces dames sont d'ailleurs incapables d'assurer à elles seules le pittoresque de l'endroit, qui emprunte toute sa saveur et son sel aux boutiques.......... A côté d'un fabricant de toupets et de postiches, dont la présence ne se discute pas voici........ un artiste en pipes et fume-cigarettes de style baroque, un magasin de sous-bas, slips, cache-sexe, hérissons japonais, jarretières et produits divers.
            L'illusion de se trouver dans quelque coin de province, et particulièrement dans une station thermale, est si forte que, pendant quelques secondes, on découvre au Jardin du Palais-Royal......... un calme, une espèce de régularité chez le promeneur........                     parisrues.com
Image associée            Il faut se hâter vers le magnifique magasin d'armes de la rue de Montpensier pour retrouver la réalité. Les cabines de luxe, les couteaux à cran d'arrêt pour junkers, les brownings pour émeutiers distingués, les lames, les dagues à sanglier qui sont étalés là dans une ordonnance de musée, ne peuvent être que de Paris, ville des crimes passionnels et des coups de poignard................
            Au commencement de la rue de Richelieu, qui nous ramène vers l'avenue de l'Opéra et d'où l'on aperçoit de nouveau toute la place du Théâtre-Français avec ses autobus éperdus..................
Ce sont les étalages qui donnent à la place son prix inestimable dans un Paris qui se transforme aujourd'hui sans méthode. La population ne fait qu'y passer, bien qu'elle soit riche de personnalités curieuses, qu'on imaginerait logées dans les combles du théâtre............... : gardiens, préposés à l'entretien des fontaines, souffleurs, machinistes, maîtres d'hôtel, commis-libraires, élèves pharmaciens.
            Ce petit monde boit debout en échangeant des secrets que l'on entend pas ailleurs. Manies du directeur général des Fonds, amours de grande actrice, projets de jouets nouveaux pour les prochains Noëls. Ces conversations surprennent l'étranger qui se hasarde parfois dans les bars de la place, et l'agacent, comme s'il sentait qu'il n'est pas venu au monde où il fallait. J'en ai entendu un s'écrier un jour, comme on n'en finissait pas de parler devant lui de Sorel ( Cécile ) :
            " - Quoi ? Une femme est toujours une femme  ! "



                                                                    Léon-Paul Fargue 

                                                                                  ( à suivre............... )

                                               Le Marais
              




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